Le Perfectionnisme (philosophique)
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Ethique du pouvoir et de la parole

mercredi 23 novembre 2011

Mathieu Duplay, qui cite en exergue Stanley Cavell, écrit dans Écart et souveraineté dans les essais de Ralph Waldo Emerson"

(..)Emerson ne fait que retrouver des arguments hérités du romantisme allemand, certes soumis à des inflexions nouvelles qui en modifient la tonalité, à défaut d’en altérer la teneur. Or il ne s’en tient pas là. Non content de méditer sur l’écart présupposé et creusé par le langage, il incite à une prise de distance à l’égard des mots en tant que tels, mis à l’épreuve d’un Dehors, d’un détour hors de la parole et de l’écriture. L’énonciation et son corollaire, l’interlocution, n’existent que sur fond d’étrangeté et de vide ; et si l’écriture-pensée d’Emerson traduit la prise de conscience des ambiguïtés propres au fait articulatoire, elle suggère aussi que ce fait n’a de réalité que dans l’écart qui le sépare d’un hors-langue, pur hiatus que rien ne peut venir combler ni réduire. (..) Ce qui distingue le scholar émersonien, c’est sa conscience que l’écriture, la parole souveraines trouvent leur condition de possibilité dans l’exposition risquée à un ailleurs où la volonté de maîtrise n’a pas cours [1]

Il y a, reconnaît Mathieu Duplay, un Dehors [2], un hors-langage et un "ravissement" aux principes de l’écriture-pensée d’Emerson.

Mais, par un retournement dont il n’est pas facile de suivre la figure (s’agit-il d’un paradoxe ou d’une aporie ?), Mathieu Duplay entend montrer que cet écart est pleinement signifiant. Cet écart parlerait là où il s’annulerait tel un signe ou une trace. C’est un retournement derridéen là où on ne l’attendrait peut-être pas : sur le terrain de la question de la souveraineté. Que faut-il comprendre par là ? Si on entend par là, la "vraie" souveraineté de la philosophie autrement dit la puissance souverraine du Vrai à laquelle je ne saurais jamais me livrer mais à laquelle je dois me remettre "pieusement", on reconnaîtra les parages du commentaire de Derrida sur une éthique du pouvoir à partir de / chez (les deux n’étant jamais faciles à démêler chez Derrida) Heidegger.

Mathieu Duplay permettrait d’effectuer par Emerson interposé un rapprochement audacieux entre Derrida et Cavell :

Chez Derrida comme chez Emerson, il en va d’un hors-langage, puisque le « oui » silencieux de la promesse surgit « avant le mot » [3], en gage de tout ce qui peut être dit. Pourtant, ce qui « précède » le langage ne lui est pas pour autant « étranger » [4], puisqu’il faut la parole et l’écriture pour qu’il accède à une quelconque réalité.

Puis, plus loin, on trouve en conclusion d’une critique tout à fait justifiée des commentateurs d’Emerson comme Sharon Cameron ou Thomas Constantinesco qui nous semblent en effet avoir manqué l’éthique au centre de l’écriture-pensée d’Emerson :

« Je » sais, écrit Emerson, mais seulement parce que « quelque chose » s’offre à être connu antérieurement à tout savoir dans un non-lieu linguistique où n’a pas cours le sujet personnel, supplanté par le pronom neutre « it » et par des constructions passives où se lit le privilège de l’indéfini et du pré-subjectif ; car c’est là, dans l’emploi d’une tournure à valeur d’obligation ( it is not to be learned) que s’exprime, affectée d’une négation en signe d’écart et d’extériorité, la promesse d’un apprentissage possible. Promesse que nul n’entend — là où elle résonne, il n’y a pas (encore) de sujet — et aussi promesse sans autre garant que la grammaire elle-même, cette « parole donnée par la parole et à la parole » [5].

Reste que cette défense d’Emerson par un recours à Derrida croise des lignes de pensée parfaitement répérées par Stanley Cavell et qui posent (notamment par rapport à Heidegger) des problèmes brûlants. Les lignes d’une telle éthique deridéenne-heideggérienne pourraient être très différentes de cette éthique de la parole (dite aussi économie de la parole) telle qu’on le trouve dans le perfectionnisme cavellien, lecture patiente non pas de Heidegger mais d’Emerson (et de Thoreau).

Comme le suggère d’ailleurs néanmoins Mathieu Duplay lui-même, c’est par la refonte de l’université et des institutions philosophiques ici et là qu’une telle éthique de la parole pourrait rayonner. Mais encore faudrait-il que, là, la déconstruction qui y a été importée dans ses institutions y défassent son emprise et que,ici, elle se défasse d’une certaine lecture de Heidegger..

Voir en ligne : Écart et souveraineté dans les essais de Ralph Waldo Emerson

Notes

[1] pp 3-4 de l’article

[2] un Dehors = Over-Soul. Plus loin, en effet, Mathieu Duplay note : « Le Dehors, c’est ici ce que Sharon Cameron appelle l’« impersonnel », autrement dit ce qui récuse les fictions de l’ego et rappelle au penseur émersonien que la subjectivité relève de l’illusion dans un monde où n’a de réalité que ce qui échappe à l’emprise du moi ».

[3] Derrida, « De l’esprit » 115, cité par Mathieu Duplay

[4] Derrida, « De l’esprit » p 114, cité par Mathieu Duplay p27 de son article

[5] Derrida, « De l’esprit » 115 cité par Mathieu Duplay

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