Le Perfectionnisme (philosophique)
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Pourquoi Obama n’est-il pas entendu ?

mercredi 3 novembre 2010

En dépit de ses prétendus échecs politiques, le type de "perfectionnisme" que représente Barack Hussein Obama pourrait bien se présenter comme la seule alternative politique de l’époque.

En tant qu’il trouve sa voix chez Emerson, ce perfectionnisme est certes d’abord ancré dans une expérience américaine. Qu’est-ce que cela signifie, toutefois, si nous ne voulons pas tomber dans une forme d’américanisme ou d’extase pro-américaine avec le risque de cantonner le perfectionnisme à quelque mirage spéculaire de l’Amérique sur elle-même ?

C’est un programme tout à la fois moral et politique. La double-idée que je défends tout au long de ce blog est que le perfectionnisme est une dimension qui traverse notre culture continentale et qu’elle a également aussi des représentations politiques. Obama est une telle représentation.

Nous entendons dire parfois des américains eux-mêmes que l’Amérique (comprendre l’Amérique d’"en bas") ne se reconnaît pas dans Obama. Je veux bien l’accorder et il se pourrait qu’elle ne soit pas la seule car Obama appartient, en fait, au monde. Il est une "figure du monde". Edouard Glissant dirait même (dans sa magnifique lettre ouverte avec Patrick Chamoiseau, l’intraitable beauté du monde) qu’il est une figure métissée du "Tout-Monde" remontant des abysses de l’histoire.

Selon Stanley Cavell, l’ Amérique d’Emerson se qualifie d’abord par ce qu’elle n’est pas. Son perfectionnisme (proprement américain si l’on nous accorde encore cet arraisonnement) n’est ni un "fondationnalisme" ni un "exceptionnalisme".

Sur le premier point, la position de Stanley Cavell, qui donne à l’un des ses livres les plus émersoniens le titre d’une Amérique encore inapprochable [1] est claire. Mais elle peut paraître paradoxale. Elle est liée à la figure d’Emerson apte à fonder l’Amérique en pensée. Au moment même où il accorde à Emerson cette position de penseur, ce que Cavell trouve chez Emerson est une pensée de la non-fondation. Emerson n’est pas Descartes. En tout cas, ce n’est pas celui de Hegel qui peut dire que la philosophie enfin accoste aux rivages de la modernité. La "confiance en soi" émersonienne n’est pas le cogito cartésien. Elle n’a même que peu de lien avec finalement l’idée "de faire fond sur soi". La confiance en soi devient une vertu anti-conformiste, non-subjective ; et "déterritorialisable" : Stanley Cavell a fait, par fidélité à sa judéité et reconnaissance pour la terre de la "seconde naissance", d’Emerson un penseur de "l’émigrance", toujours en départ, jamais atteinte ; une Amérique dont finalement on peut se demander comme dans l’essai de William Carlos Williams (au grain d’Amérique) si elle ne serait pas "le nom initial du désir de l’Occident", "jamais plus proche", peut-être, "de lui-même que lorsqu’il se rapratrie, jamais plus égal que dans l’arc de sa différence". [2]

Sandra Laugier a insisté dans une autre pensée politique (2004) sur ce non-fondationnalisme de la "confiance en soi" émersonienne dans laquelle elle trouve le motif d’une "démocratie radicale".

L’écriture d’Emerson met en oeuvre à sa façon l’état démocratique - non parce qu’elle fait l’éloge de la condition démocratique que nous avons réalisé jusqu’à maintenant, mais que sa posture d’aversion envers notre condition n’a de sens que si nous prenons la démocratie pour notre vie et notre aspiration. C’est seulement dans une telle vie et dans une telle aspiration que la continuité d’un dialogue entre nous, et avec ceux qui exercent le pouvoir sur nous, est une possibilité et un devoir. Qu’est-ce que cela voudrait dire de trouver en Emerson notre penseur fondateur si nous ne trouvions pas en lui justement cette aspiration fondatrice

 [3]

C’est l’idée d’une démocratie en aversion d’un conformisme et toujours en conversation, mais une conversation qui n’a rien à voir avec la démocratie délibérative telle que la formule Habermas emboîtant le pas à toutes les théorisations d’un "libéralisme politique" (en provenance justement des Etats-Unis).

Stanley Cavell reste un liberal (au sens américain, un homme de gauche) mais un liberal qui ne projette pas un état idéal de la société. C’est même parce que la société n’est pas parfaite, mais en devenir, que le perfectionnisme peut défendre contre l’hypocrisie sentimental ou l’héroïsme imbécile, l’individu concret et incarné [4]

Une version ou interprétation politique du perfectionnisme n’est pas à chercher non plus (si l’on reste sur le versant américain des idéologies politiques en présence) d’un "communautarisme". En tant qu’individualisme, Il par exemple fort éloigné d’une critique du collectivisme à la Ayn Rand (qu’un article récent sur la droite extrémiste américaine n’hésitait pas à qualifier "de Nietzsche pour les diplômés de business school"). Pour Cavell ce qui pose problème c’est cette communauté qui n’est jamais acquise. Une communauté est précisément ce qui reste à réaliser, dont la réalisation est aussi bien incontournable que problématique. C’est cet appel à la communauté qui raisonne dans l’appel à l’"Union" dans le discours d’Obama et non quelque forme de discours consensuel comme le donne à penser un certain radicalisme de gauche de ce coté de l’atlantique [5].

Le perfectionnisme dans sa version politique reste un scepticisme mais un scepticisme qui ne désespère pas, un scepticisme, si l’on veut, à l’ouvrage. Ce scepticisme qui soulève la question de nos accords et de notre responsabilité, et pointe, en fait, du doigt les versions dégradées (qu’on appellera non-perfectionnistes) de la démocratie. Il ne désespère jamais de la démocratie mais l’affronte.

Quelles que soient les confusions qui attendent la pensée philosophique et morale, la réalité de versions dégradées ou parodiques d’une possibilité devrait-elle nous priver du bien de cette possibilité ? Que des prétentions dégradées au christianisme, à la philosophie ou à la démocratie soient inévitables, cela ne signifie pas, pourrait-on dire, une défaite de l’objet authentique, mais cela fait partie de son contexte et de sa motivation. Si bien que, de façon générale, la mission du perfectionnisme dans un monde de fausse démocratie (et de faux appels à la démocratie) est de découvrir la possibilité de la démocratie, qui pour exister doit, de manière récurrente, être (re)découverte.

 [6]

C’est pourquoi un tel perfectionnisme se tient également à égale distance d’un "contractualisme" de principe comme on le trouve chez John Rawls. Le conformisme, la compromission et plus généralement tous nos sentiments sont politiques. Chez John Rawls et globalement tous les penseurs libéraux, il y a une sorte d’amphibologie sur la notion de "privé" et de "public". Il ne s’agit plus avec Cavell de réserver une sphère du privé (avec ses raisonnements partiels, ses préférences, son idiosyncrasie, etc..) contre (ou malgré ou en dépit) une sphère publique (qui, elle, serait parfaitement réglée sur la Raison). C’est cela la différence perfectionniste ou si plus exactement sa "non différence", sa critique de la "différence logico-politique" libérale. Le philosophique et le politique doivent sortir de la sphère du cabinet de pensée et des jugements partiels et partisans, et non plus être un calcul du privé, au risque d’être eux-mêmes destitués.

Peut-on, par exemple, répondre par des principes dits rationnels de justice comme ceux de J. Rawls à ceux qui clament qu’on leur a fait dans leur histoire un tort absolu ? L’histoire récente des États-Unis avec le discours de philadelphie d’Obama, tournant de son élection, montre qu’on ne peut refouler la voix des sans voix. l’Amérique ne peut avancer qu’en reprenant le cours d’une "conversation interrompue" [7].

Aujourd’hui l’esclavage comme "péché originel de la nation" [8] et demain ? Ce qu’il s’agit, dans une vision perfectionniste c’est moins de réaliser un état parfaitement démocratique (qui sans doute n’existe pas) que de nous libérer de l’effondrement sur elle-même d’une fausse démocratie en reposant incessamment les questions suivantes : A quelle communauté appartiens-je, à quel point suis-je impliqué dans une société à laquelle je peux refuser à tout moment mon consentement ? Cette idée est plus proche de la désobéissance civile chez David Thoreau que de quelque forme que ce soit de "libertarisme". Les voix qui remontent actuellement du fameux "tea party" (d’ailleurs extrêmement minoritaire) repose sur un malentendu fondamental. Cette Amérique là ne mérite décidément pas Obama mais plus intéressant encore est la manière dont cette critique d’Obama est relayée par les média occidentaux. Il y a là comme une délectation morose dont se satisfait un cynisme sur la chose politique tout à fait édifiant.

Nul "exceptionnalisme", enfin, dans cette vision dont elle sonne, plutôt la fin annoncée [9].

Le perfectionnisme est actuel et à l ’image du changement de visage de l’Amérique. Plus consciente d’elle-même, l’Amérique perfectionniste d’aujourd’hui adresse un signe à la France et à l’Europe.

Il n’est pas sûr que toute une classe politique, médiatique le comprenne. .. Ou bien, au contraire, elle l’a très bien compris et cherche actuellement une porte glorieuse pour ne pas avoir à affronter la question qui lui adressée.

Notes

[1] en anglais : This new yet unapproachable America

[2] William Carlos Williams, au grain d’Amérique, préface de Jacques Darras, p 7

[3] S. Cavell, Must We Mean What We Say ?, Cambridge, Cambridge University Press, 1969, p. 36. Repris dans S. Cavell, Emerson’s Transcendental Etudes, Stanford, Stanford University Press, 2003, p. 216 - cité par Sandra Laugier dans Une autre pensée politique américaine p. 76

[4] je m’attache à le montrer dans deux articles qui décrivent les enjeux politiques autour de la controverse américaine sur l’avortement : cf. I et II

[5] cf. Philippe Corcuff

[6] Ibid

[7] l’expression est d’Obama. Cf. http://study.stanley-cavell.org/La-...

[8] l’expression est encore d’Obama

[9] cf. aussi http://www.laviedesidees.fr/America...

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