Le Perfectionnisme (philosophique)
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Notes sur l’auctorialité philosophique n°1

mercredi 17 juillet 2013

La question du rapport entre littérature et philosophie ne peut se passer de l’introduction d’un concept : l’auctorialité . Qu’est-ce qui fait un auteur philosophique ? Qu’est-ce qui fait que nous entrons dans une proximité avec lui (de cette manière bien précise qu’il a ménagé) ? Qu’est-ce qui fait que nous comptons ce qu’il dit au titre de la philosophie ? Quelle posture adopte-t-il qui détermine, explique, montre et exemplifie tout à la fois la manière dont il entend être lu et compris ?

Tel est le type de questions qui circonscriraient ce que l’on pourrait appeler mieux que l’auctorialité en philosophie, l’auctorialité proprement philosophique.

Il s’agirait de penser l’auctorialité, terme emprunté à la théorie littéraire, mais en tentant de le lui enlever. Non pas que ce concept serait illégitime du point de vue d’une théorie littéraire, pour autant qu’elle ne relèverait pas toute une ligne philosophique qui entérinerait ce qu’il s’agit précisément de questionner, à savoir que la voix humaine n’est pas (ou plus) susceptible, en s’exprimant, de donner voix à sa condition [1]. Depuis le années 60 (pour situer dans ces années, une date clé pensons à 1966 où, comme le rappelle François Cusset [2], a lieu le symposium de l’université John Hopkins, la conférence de Baltimore d’où suivent la publication de textes clés comme la Critique et Vérité de Barthes, Les Écrits de Lacan, Les Mots et les Choses de Foucault, l’Ecriture et la Différence de Derrida). Les thèmes d’une « mort de l’auteur », de « l’intertextualité » (ce que Jacques Bouveresse appelle le « littérarisme » généralisé) progressent dans l’horizon de ce qu’on a appelé le post-structuralisme. Depuis ces années la progression de la déconstruction aux Etat-Unis dans tous les domaines est devenu quasiment un nouvel académisme (literay studies, cultural studies, Film studies, etc..) qui a renforcé le malentendu entre deux traditions tenues pour incommensurables et rendu inaudible la possibilité d’un contre-programme, surtout de la part des philosophes français qui se sont trouvés à la pointe d’une défense de la philosophie continentale (avec Heidegger notamment) contre toute la philosophie d’inspiration anglo-saxonne.

Un contre-programme est pourtant initié dès les années 60 avec la publication de Must We Mean What We Say ? (paru en 1969) que Derrida connaissait puisque Stanley Cavell, ayant cru voir en lui un allié dans une tâche commune qui était la remise en question de la philosophie alors enfermée dans une version par trop philosophante avec ses clivages et ses assurances, lui avait envoyé un exemplaire. Depuis la non-réaction de Derrida à cet ouvrage, Cavell et Derrida se sont sans cesse cotoyés dans ce qui semble être rétrospectivement comme l’échec d’un dialogue [3]

Il se trouve que ce contre-programme de Cavell, initié très tôt sous le terme de « philosophie du langage ordinaire » depuis les années 60, prend un nouveau tour vers les années 80 en se concentrant autour de l’auctorialité d’un écrivain central et pourtant dénigré, sur lequel il engage le pari d’une philosophie américaine, alors que celle-ci semble devoir de plus en plus être inhibée, assourdie, comme elle ne l’a jamais été au profit du déconstructionnisme (Derrida ne dira-t-il pas au cours d’une conférence aux Etats-Unis que « la déconstruction c’est l’Amérique » ?) Cet auteur, c’est Emerson. Mais, et c’est là sans doute qu’il peut nous intéresser au plus haut point, si Cavell l’affirme c’est en philosophe averti des philosophèmes de la déconstruction (comme « la signature », « la citationnalité », « la signifiance », »le « vouloir-dire ») qu’il ne peut ignorer puisqu’il les avait déjà croisés dès Must We Mean What We Say ?

Pour n’avoir pas vu reconnaître outre-atlantique sa pensée se ranger du coté d’une entreprise de reconsidération de l’importance des problèmes de langage en philosophie, Cavell est contraint d’abandonner l’idée d’un front commun de cette critique auquel il avait largement participé du coté américain de la pièce (et avec ces mêmes philosophèmes). C’est avec une certain distance (pour ne pas dire aversion) qu’il a dû voir ce front commun se diriger au contraire contre la philosophie anglo-saxonne alors que pour sa part il avait consacré toute sa pensée à en faire l’élucidation croisée la plus poussée. Il suffirait pour le prouver de se référer tout le dialogue qu’il instaure entre Austin et Descartes dans The Claim of Reason paru dans les années 70 et qui malheureusement ne sera connu dans sa traduction française que deux décennies plus tard (sous le titre Les Voix de la Raison) .

Aussi dès les années 80 (c’est mon hypothèse) la démonstration de Cavell prendra un tour radicalement nouveau. Le nouveau tour de sa démonstration consistera ni plus ni moins à affirmer contre l’importation indue des philosophèmes déconstructionnistes en Amérique, qu’Emerson est de fait déconstructionniste mais avant la lettre. Et cela sans qu’il soit nécessaire d’abandonner cette figure tutélaire et fondatrice (certes en un nouveau sens dont il s’agit pour l’Amérique de trouver l’inspiration et qui suivra plutôt les voies de l’inventivité et de la découverte) c’est-à-dire en se disposant à une écoute inouïe de la voix d’Emerson et à ce qu’il appelle le « son » (the sound) de ses textes, l’effet proprement perfectionniste de son écriture dont le but est toujours de nous engager dans une découverte et une transformation de nous-mêmes.

Je dirais que chez Cavell, le fondement-Emerson est non-déconstructionnniste par nature mais déconstructionniste par anticipation en tant que fondement original (founding as finding, dit-il souvent en écho à Emerson).

C’est dans le creuset de cette critique que se lecture d’Emerson va s’attacher tout particulièrement à dégager cette auctorialité qui m’intéresse.

Une critique curieuse, « tordue », bizarre, quelque peu exceptionnelle : toute chose qui en anglais se dit par odd. Que cette oddness, soit le prix à payer pour « obtenir sa revanche » (Getting Even) me semble, étant donné ce que je viens d’esquisser de la scène philosophique dans laquelle Cavell intervient (pour manifester son désaccord), désigner cet article Being Odd – Getting Even : threats to individuality paru en 1985 dans lequel il est question d’Emerson et de Descartes (mais aussi Poe en tant que maître du bizarre) comme un article crucial.

Oddness de la présence d’Emerson en Amérique et dans la pensée de Cavell. Tout le travail de Cavell par rapport à Emerson consiste premièrement à lui rétablir son statut d’auteur philosophique (Emerson est considéré aux Etats-Unis comme un philosophe peu crédible, son style étant jugé trop littéraire), deuxièmement à renforcer une thèse adverse : non seulement que Emerson est un auteur philosophique mais de plus il est le philosophe apte à fonder la pensée américaine. La troisième dimension à l’horizon de ce travail à laquelle les lecteurs de Cavell n’ont pas prêté peut-être encore toute l’attention qu’elle méritait est la proposition qu’il ne s’agit pas uniquement d’une poursuite de la philosophie sur un autre terrain (l’aventure américaine !) mais d’un réel tournant dans la philosophie, autrement dit qu’il ne s’agirait pas uniquement, pour reprendre cette différence que relève Derrida, de « la philosophie comme évènement ou tournant déterminé dans l’aventure » mais de « la philosophie comme pouvoir ou aventure de la question elle-même ». [4]

Cette étrangeté paraît comme le prix à payer pour obtenir cette « parité » (qui est aussi une signification de even qui signifie « pair » par opposition à odd qui signifie « impair »), autrement dit, il faut maintenir, à défaut d’un meilleur terme, une particularité, un isolement, et même les dramatiser, aller jusqu’au bout pour obtenir la justice (mais alors non pas pour lui mais pour la philosophie et pour la littérature).

Cavell n’a jamais cessé depuis les Voix de la Raison que ce qu’il l’intéressait chez Austin ou ce en quoi il fallait voir et prolonger l’ apport de sa philosophie était « l’économie » ou comme il le dit encore plus clairement dans Cities of Words la « justice » de la parole :

la justice de la parole est, de part en part, ce qui préoccupe la philosophie d’Austin, en général et en particulier. (Si seulement le titre de ce qu’on en est venu à appeler "philosophie du langage ordinaire" avait reconnu que la justice de la parole était son sujet).
 [5]

Peut-être avec cette explication et si nous y joignons l’idée qu’une revanche (getting even) peut être obtenue de cette singularité, parvenons-nous à ce dont il s’agit dans cette étonnante reprise du cogito de Descartes par Emerson (et Poe) tel que l’entreprend Cavell dans Being Odd – Getting Even. Il s’agit ni plus ni moins d’un transfert du socle de la philosophie moderne en tant que ce transfert est l’opération d’une Nemesis. [6]

C’est qu’ avec Cavell d’emblée, le thème d’une auctorialité philosophique travaille non seulement une tradition (anglo-saxonne puis américaine) bien précise à l’intérieur de laquelle on trouve bien une distinction entre littérature et philosophie. Mais cette distinction est aussitôt prise comme le motif d’une distinction à l’intérieur de toute culture comme si elle valait immédiatement comme autre chose, comme signe de notre polarité. A cet égard aucune culture n’est mieux dotée ; peut-être même est-ce dans la plus pauvre, la moins « chargée culturellement » comme on dit, que l’on trouvera les meilleures ressources ou dispositions pour s’interroger pleinement sur cette distinction. Emerson qui réfléchit la philosophie dans les conditions de l’Amérique et dont la prose est incitation à mettre en mouvement justement notre pensée de la culture, sert encore et toujours de référence ici qui écrit :

Prenez garde quand le grand Dieu fait venir un penseur sur notre planète. Tout est alors en péril. C’est comme quand dans une grande ville un incendie éclate et que personne ne sait ce qui est encore en sécurité et où cela finira. Alors il n’est rien dans la science qui demain ne puisse être renversé, il n’y a plus de réputation littéraire qui tienne, pas même les célébrités prétendues éternelles ; toutes les choses qui à cette heure sont chères et précieuses à l’homme ne le sont que compte tenu des idées qui ont surgi sur leur horizon spirituel et qui sont cause de l’ordre présent des choses comme le pommier produit ses pommes. Un nouveau degré de culture bouleverserait sur-le-champ tout le système des préoccupations humaines.
 [7]

Si nous prenons cette phrase comme simplement littéraire, nous ne serons pas plus avancés pour comprendre ce qu’Emerson veut dire. Nous ne pouvons comprendre à moins que nous nous mettions en état de recevoir ce qui est « réputé comme littéraire » pour en finir justement avec cette simple « réputation » (c’est-à-dire pour la sortir d’un préjugé, ce qu’Emerson appelle passer d’un degré de culture à un autre). Appelons cela le réalisabilisme d’Emerson (autre nom de son perfectionnisme) ou de sa définition de la philosophie comme capacité non pas à nier la littérature, à détruire sa crédibilité mais à recevoir de ses mains ce qu’elle aurait encore à oeuvrer de son coté comme culture. Culture d’un degré nouveau, en précisant que ce degré nouveau n’est nullement celui d’une culture supérieure mais le degré d’une culture se délestant de l’image par trop conforme qu’elle a d’elle-même, une culture (si l’on tient encore à conserver ce terme mais pourquoi devrait-on y renoncer ?) se séparant de ces prétentions (qui ont pour nom les « célébrités éternelles », ce qui est connexion avec ce qu’il dit ailleurs et résonne également chez Nietzsche : « ce que l’âme déteste le plus c’est le devenir »).

Mais c’est également à Thoreau qu’il faudrait penser et à sa distinction maintes fois reprises par Cavell entre « la langue paternelle » et « la langue maternelle ». Une différence qui s’étend donc à la philosophie dans sa dimension autobiographique.

Peut-être comprend-on à partir de là que le contre-programme de Cavell, s’il est juste et s’il mérite notre attention, comporte une obligation, un type de monstration de soi et une écoute tout à fait particulière qui nous fait revenir à la voie empruntée notamment par Nietzsche dans Ecce Homo.

Obligation propre chez Cavell d’une remontée toujours plus native vers une scène, qui peut-être dite une scène autobiographique ou une scène d’engendrement ou encore une scène de réconciliation à la fois souhaitée et à la fois toujours relancée. Ce qu’il s’agit c’est de repousser l’image de la littérature comme autre de la philosophie, et la philosophie comme auto-suffisance. Au risque d’être mal-compris :

Le sentiment intermittent qu’aucune de mes affirmations ne peut être simultanément acceptable par tous ceux de qui je désire être compris, disons par ceux qui sont essentiellement philosophes, et ceux qui sont essentiellement littéraires. On pourra m’accuser de tenter de réconcilier mon père et ma mère. Mais si ces deux termes (je veux dire la philosophie et la littérature) nomment les deux moitiés de mon esprit, il est peut-être plus immédiatement urgent pour moi de voir qu’ils restent en contact. »
 [8].

Il s’agira donc d’un cogito philosophico-littéraire dont Cavell est à la fois l’auteur et le dépositaire.

.. to be continued...

Notes

[1] J’emprunte cette formulation à Elise Domenach que je trouve très juste.

[2] dans French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, La Découverte, Paris, 2003, 2005

[3] Il y a bien eu effort de provocation d’un dialogue du coté de Cavell mais une fin de non-recevoir du coté de Derrida qui s’est plus engagé sur la scène philosophique dans une lutte de territoire que réellement avec le désir d’en finir avec cette mutuelle incompréhension qui hante toujours la philosophie actuelle.

[4] Jacques Derrida, Violence et métaphysique – essai sur la pensée d’Emmanuel Levinas in l’écriture et la différence, 1967, Edition du Seuil, p.119.

[5] Stanley Cavell, Cities of words p. 356 ; cité p. 246 de l’article de Elise Domenach : Les mots justes pour le dire : perfectionnisme et scepticisme moral chez Stanley Cavell , in Ethique – littérature – vie humaine sous la direction de Sandra Laugier (PUF 2006)

[6] J’ai déjà insisté sur les figures d’une telle Nemesis dans The Winter’s tale : http://study.stanley-cavell.org/Conte-d-hiver

[7] Emerson, Circles. On sait ce que Nietzsche devra à Emerson dans Schopenhauer éducateur (1874), dans lequel se trouve précisément cité ce passage célèbre. Schopenhauer éducateur est un texte fondamental dans lequel Nietzsche libère la Bildung de tout telos. La Bildung ce n’est pas la Kultur mais pour parler en termes émersoniens, les conditions du passage de l’homme à son étape prochaine. Nietzsche ne cesse, à cette époque, de citer, d’interpoler, de transcrire son ainé américain.cf http://study.stanley-cavell.org/Philosophie-americaine-La-folie

[8] S. Cavell, The senses of Walden, San Francisco (Cal.), North Press, 1972

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