Le Perfectionnisme (philosophique)
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Wittgenstein, en philosophe moderniste

mercredi 12 octobre 2011

Dans un petit article de Philosophy and Literature (1993:Oct), Michael Fischer par ailleurs l’auteur d’un livre sur Stanley Cavell intitulé Stanley Cavell and Literary Skepticism (1989) attire l’attention sur l’importance d’un "Wittgenstein moderniste" dès Must We Mean What We Say ?.

De fait c’est en prenant acte de l’inadaptation de nos catégories sur toute une avant-scène esthétique et avant-gardiste américaine que Stanley Cavell entre en philosophie avec ces essais rassemblés sous le titre Must We Mean What We Say ?. L’ensemble de ces essais est porté par l’effort personnel d’un philosophe, qui est aussi un artiste (il a fait des études de musique) pour trouver un accès philosophique à Wittgenstein comme passeur d’un moment "moderniste".

De deux choses alors paraît dépendre la pertinence encore de nos jours de la réflexion de Cavell initiée depuis ces années 60 : la caractérisation "moderniste" de Wittgenstein et que les impératifs "moderniste" aient d’une certaine manière "survécu" à ce moment.

Sur le premier point, l’article de Michael Fischer est éclairant. Même si l’esthétique de la sécession des artiste viennois (comme Adolf Loos) a eu son influence sur Wittgenstein (et qu’elle ait une place de choix dans le discours moderniste en général), ce n’est pas tant de ce coté de sa sobriété ou de son purisme que Michael Fischer situe le modernisme de Wittgenstein. Bien sûr, on peut insister sur les traits ascétiques de ce genre de discours moderniste comme le fait notamment Peter Sloterdijk dans son dernier livre Tu dois changer ta vie mais ces traits ne seraient que la conséquence d’une autre posture. Si la posture de Wittgenstein est "moderniste" c’est qu’il prend conscience qu’aucune institution, aucun public ne garantit plus aucun titre à ce qu’il écrit. Wittgenstein comme les artistes modernistes que considèrent Cavell (Schoenberg, Morris Louis, Anthony Carro) ne peut plus s’appuyer sur la tradition et la convention. Comme eux, il est contraint comme le dit M. Fischer de créer le "goût" (ou les conditions de compréhension) qui préside à l’appréciation de leur œuvre, une œuvre condamnée à la fragilité, et à la recherche inquiète de son public. Rien à cela de complètement nouveau depuis la critique du jugement esthétique de Kant d’une voix universelle toujours postulée , jamais acquise. Mais on peut dire que la grammaire comme essence est ici une dramatisation de la philosophie transcendantale. Comme S. Cavell le rappelle, c’est "une vision aussi simple que difficile et aussi difficile (parce) que terrifiante".

Mais quant au second point qu’en est-il ? Ce que Cavell tente d’élaborer dans les années 60 est incontestablement au creuset de plusieurs courants et préoccupations relatifs à une théorie critique ou à ce que Walter Benjamin appelait de ses vœux lorsqu’il parlait plus généralement d’une "théorie de la critique littéraire".

En quoi le projet de cette théorie critique peut-elle encore nous intéresser ? Si ce n’est que la question des critères esthétiques ressurgit précisément au cours du débat philosophique autour de l’« art contemporain » dans les années 90 ; situation dans laquelle nous sommes encore. Á suivre cette querelle, on retrouve inévitablement les termes du débat qu’avaient ouvert Stanley Cavell, Clément Greenberg et Michaël Fried plus de trente ans avant. Chose étonnante, les auteurs français comme Gérard Genette ou Schaeffer qui s’illustrent dans cette querelle prétendent échapper à ce qui est appelé « la crise de l’art » en recourant à des noms de la philosophie anglo-saxonne tels que ceux de Nelson Goodman et Arthur Danto (défenseur connu du Pop Art). Ce recours à "la philosophie analytique" n’a pas considéré le propos de Stanley Cavell exprimé dès Must We Mean What We Say ? Pourquoi la voie de Cavell a-t-elle été abandonnée ? A-t-elle été jamais été connue ? L’essentiel de la réponse résiderait dans la position originale de Cavell par rapport à la philosophie analytique telle qu’il la rencontre dans l’académisme philosophique américain ambiant de la fin des années 50, et notamment l’utilisation de Wittgenstein à contre-courant de sa réception en Amérique pour servir un tout autre projet. Pourquoi Cavell, de son coté, semble lui-même abandonner cette voie, si l’on songe qu’après les essais de Must We Mean what We Say ?, il semble délaisser la critique rapprochée des œuvres de cette époque pour se tourner vers les textes d’Emerson ou le cinéma des années 30 ? Faut-il penser, comme certains commentateurs américains l’ont dit que Cavell entre en philosophie entre justement à une époque où le projet moderniste jette ses derniers feux ? Le modernisme ne serait-il pas autre chose qu’un rivage désolé, confié de nos jours à l’histoire de l’art et aux musées ?

Que nous aura appris le temps ?

Que nous apprendra le temps ? demandait Cavell dans les années 60. Que certaines attitudes ou solutions dans le domaine de l’art sont devenues bien établies, que certains les considèrent avec le respect dû à l’art et que plus personne n’a le droit de questionner leurs statuts. Mais en attendant le verdict du temps, nous ratons le présent - et le fait que le danger de l’imposture, et de la confiance est essentielle à l’expérience de l’art
 [1]

Etrange formule du temps où pour n’avoir pas l’entendu Cavell à temps nous voilà captifs d’un moment moderniste que nous devons considéré comme indépassé. Absolument pas post-modernistes, par conséquent, mais comme piégés dans dans la boucle du temps. D’où la question adressée à ceux qui ne se contenteront pas tout à fait de jeter tout ce qui est effectué en art avec l’eau des positions non-critiques qui ont eu cours depuis les années 60 : comment sortir de Wittgenstein et de son modernisme ? Et en quoi consiste alors l’exercice de toute critique ? Quel analytique de l’œuvre d’art ? Une analytique moderniste ? Mais pour quel temps ? Autant de questions que soulève Stanley Cavell.

Voir en ligne : Wittgenstein as a modernist philosopher

Notes

[1] MWMWS p188-189

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