Le Perfectionnisme (philosophique)
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l’émergence du philosopher ne serait-il pas par hasard la substance même du philosopher ?

vendredi 12 février 2010

L’émergence du philosopher ne serait-il pas par hasard la substance même du philosopher ? Cette question sous la plume d’Oscar Brenifier que je reprends de sa problématisation de la philosophie avec les enfants mérite d’être posée.

Je la relie directement avec la figure de l’enfant qui hante la pensée d’un auteur comme Stanley Cavell depuis notamment la scène d’ouverture des investigations philosophiques de Wittgenstein. Comme l’on sait cette scène d’ouverture est reprise elle-même de Saint-Augustin. De ces scènes en enfilade ou en miroir, qui pourraient nous donner le vertige, je retiendrais finalement l’illusion qu’il y a quelque chose comme une "philosophie du langage". Il n’y a pas de "philosophie du langage" puisque tout langage transporte avec lui sa philosophie. Le langage est une question d’héritage comme la philosophie. Cette réflexion peut servir également de contre-critique à ceux qui disent que la philosophie à un jeune âge atteint sa limite et ne serait plus qu’une "philosophie du langage", réduction qui serait fatale à la philosophie.

Stanley Cavell dramatise cette scène comme une scène d’instruction (oui tuition qu’il oppose dans un jeu de mot que permet l’anglais à l’ intuition). La distinction est-elle claire ? Si on dit que l’instruction est du coté de l’enseignement directif par exemple l’intuition ne l’est pas moins. Sauf que, principe préféré de Cavell, l’intuition, serait apte à transmettre au-delà d’elle-même. L’intuition est une règle qui n’oblige pas, c’est une règle qui provoque celui qui la reçoit à continuer par lui-même.

C’est l’intuition qui est nommée dans cette phrase d’Emerson en exergue des Voix de la Raison

"A dire vrai, ce que je peux recevoir d’une autre âme n’est pas une instruction mais une provocation"

Un des nœuds dialectiques de l’instruction et de l’intuition chez Cavell est certainement cette idée d’une autonomie de l’enfant, ou autonomie du langage bordé par un danger : celui que cette liberté ne soit pas du tout une liberté mais une folie, et que le langage largue les amarres. Cavell, à la suite de Wittgenstein (dont on sait par ailleurs qu’il fut un temps professeur) dramatise cette scène d’instruction pour en faire une scène d’angoisse ou "je" n’ai pas d’autre moyen que de dire "c’est ainsi que je fais".

C’est autour de ces figures du "je", enseignant, éducateur, parent, transmetteur inquiet d’une norme qu’il ne sait pas lui-même détenir, que Stanley Cavell nous offre une vision de la philosophie comme l’exercice d’un doute en mouvement. Un tel scepticisme est une mise en question générale de l’enseignement dans laquelle on pourrait tout à fait loger la question particulière celle de l’enseignement de la philosophie.

D’où vient cette idée qu’il faut une "préparation" à la philosophie ? N’est-elle pas un argument d’autorité ? C’est la question que pose Oscar Brenifier à ses détracteurs.

" “(Dans la pratique de la philosophie à destination des enfants), ne s’agirait-il pas uniquement d’une propédeutique à la philosophie, d’une simple préparation au philosopher ?” nous sera-t-il demandé. Mais en fin de compte, dans une certaine tradition socratique, le philosopher n’est-il pas en essence une propédeutique, ne consiste-t-il pas en une préparation jamais achevée ? Sa matière vive ne serait-elle pas un questionnement incessant ? Toute idée particulière n’est-elle pas une simple hypothèse, moment éphémère du processus de la pensée ? "

D’où vient l’idée effectivement qu’une telle préparation (propédeutique) doit mener à un achèvement ? Cette question me semble essentiellement perfectionniste et parfaitement en accord avec la définition de Cavell de la philosophie comme "éducation des adultes" (mais qui s’adresse alors tout autant à l’enfant .. qui est en nous).

De quoi s’agit-il alors ? Il s’agirait de dé-complexer l’érudit ou le professionnel de la philosophie.

" Dès lors, philosophe-t-on moins en une ébauche du philosopher qu’au cours d’une théorisation épaisse et complexe ? L’érudit philosophe-t-il plus que ne le fait un enfant en maternelle ? Rien n’est moins sûr ; pire encore, la question est dépourvue de sens. Car si le philosopher est une mise à l’épreuve de l’être singulier, il est nullement certain que l’éveil de l’esprit critique ne représente pas un bouleversement personnel plus fondamental que les analyses savantes de notre routier de la pensée. C’est en ce sens que cette pratique se doit de s’installer très tôt chez l’enfant, à défaut de quoi il est à craindre que la vie de la pensée n’en vienne ultérieurement à se concevoir comme une opération périphérique, extérieure à l’existence, phénomène que l’on observe très souvent dans l’institution philosophique et dans l’enseignement en général. "

Et quel geste ou mouvement est évoqué par là si ce n’est celui d’une plongée dans l’ordinaire, la réalisation consciente de notre non-maîtrise ?

" Cette banalisation extrême de la philosophie n’en devient-elle pas le révélateur par excellence, dramatisation de cette activité mystérieuse qui, à l’instar du sentiment amoureux, échappe à celui qui pense en détenir l’objet ? "

La philosophie de Cavell selon moi n’implique pas plus (mais pas moins) que cela. Peut-être même se résout-elle dans la pratique de la philosophie ainsi conçue par Oscar Brenifier comme une activité socratique et simplement cela.

Voir en ligne : Philosophie avec les enfants

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