Le Perfectionnisme (philosophique)
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Au-delà de la réception américaine de Nietzsche

Une politique de la lecture

mercredi 29 septembre 2010, par Pascal Duval

Mankind must continually works to produce individual great human beings – thus and nothing else is the task… for the question is this, how can your life, the individual life, retain the highest value, the deepest significance ? ….Only by your living for the good of the rarest and most valuable specimens..

Nietzsche : The man and His philosophy Baton Rouge : Lousiana State University Press, 1965, J.R. Hollingdale

Mitunter ist es schwerer, eine Sache zuzugeben als sie einzusehen ; und so gerade mag es den Meisten ergehen, wenn sie den Satz überlegen : "die Menschheit soll fortwährend daran arbeiten, einzelne grosse Menschen zu erzeugen—und dies und nichts Anderes sonst ist ihre Aufgabe." ... Denn die Frage lautet doch so : wie erhält dein, des Einzelnen Leben den höchsten Werth, die tiefste Bedeutung ? Wie ist es am wenigsten verschwendet ? Gewiss nur dadurch, dass du zum Vortheile der seltensten und werthvollsten Exemplare lebst.

Friedrich Nietzsche - Schopenhauer als Erzieher, Unzeitgemäße Betrachtungen III


Est-ce que du point de vue de sa réception contemporaine, Nietzsche considérerait les citations que l’on fait constamment de son œuvre comme une mesure de son succès ou de son échec ?

C’est par cette question plutôt intempestive (en ces temps de "citationnalité" !) que James Conant conclut son essai Nietzsche’s Perfectionism : A reading of Schopenhauer As Educator (dont la traduction en français se trouve ici). James Conant y rejette les interprétations élitistes et anti-démocratiques de Nietzsche en Amérique. Schopenhauer As Educator - Third untimely meditation (traduction de Schopenhauer als Erzieher - Unzeitgemäße Betrachtungen III) en est certainement l’exemple le plus emblématique. Le meilleur exemple de la pire interprétation de Nietzsche devrait-on dire : ces exemplaires humains qui sont selon Nietzsche, le seul but de la culture (pour autant qu’une quelconque téléologie y soit à l’œuvre !) a été traduit par spécimens (specimens en anglais).

C’est bien plus qu’un contresens ou une bêtise de la part de ces scholars américains qui la propagent. L’entreprise est délibérée et est extrêmement instructive de toute une théorie de la démocratie qui n’a d’autres ressources que de chercher chez Nietzsche son contre-modèle. Et pour cause puisque ce qu’elle refuse d’aborder est ce à quoi Nietzsche, quant à lui, s’était confronté (et avec lui, plus près de nous, Stanley Cavell) : la question de la Norme, véritable croix de la démocratie. Or il apparaît que les chances mêmes de la démocratie dépendent de cette question de l’exemplaire moral qui serait clairement posé dans sa visibilité et non pas de quelque idéal de neutralité, ou de quelque pragmatique procédurale, qui semble la réponse actuelle la plus répandue dans un arc tendu, qui relierait, disons, J. Rawls à Habermas.

Le premier angle de James Conant est une défense du perfectionnisme nietzschéen. Son essai, en effet, a grandi durant sa période de co-tutorat avec Stanley Cavell lors d’un cours sur le perfectionnisme moral et est largement débiteur du matériau de ses leçons [1]. Nietzsche est perfectionniste, c’est incontestable, mais en quel sens ? Etant donné le poids chez John Rawls (et avec lui toute une philosophie anglo-saxonne) de ce terme qui lui sert à stigmatiser Nietzsche comme le pire représentant de ceux qui privilégient l’excellence dans contre toute aspiration à la justice et à l’égalité, tout un travail de distinctions critiques restait à faire. C’est à cette tâche que se consacre James Conant dont l’ensemble de son propos dépend. Il faut dire que cette tâche n’est pas facile. Car, s’il ne s’agit-il pas, ici, de défendre une définition contre une autre (on ne gagnerait rien sur ce terrain). James Conant s’en acquitte-t-il en disant que le principe de lecture politique de Nietzsche par Rawls (précédé en cela par Russel [2] et suivi presque par tous les universitaires américains), est une mauvaise lecture ? Non, ce n’est pas ce que dit James Conant. Il s’agirait à rebours d’expliquer pourquoi envers et contre toutes les meilleures explications de texte, cette interprétation de Nietzsche, tout de même fonctionne (opère, et persiste). C’est ce combat contre toute une politique de l’interprétation qui met James Conant du coté d’un perfectionnisme dont les certitudes ne sont jamais assurées mais gagnées de haute-lutte sur une notion pré-freudienne de l’inconscient. Nul besoin pour autant de parler "d’inconscient machinique" comme le fera Derrida dans une défense acrobatique du vouloir-dire nietzschéen. Il s’agit de reconduire à une lecture politique dont les effets sont primaires, non-dérivées, non-déconstructionnistes. C’est ce que fait James Conant avec une rare minutie, tout en rétablissant et amendant les traductions fautives du texte de Nietzsche.

Le deuxième angle de cet essai entend suivre chez Nietzsche les principes perfectionnistes d’une écriture , et s’attache, comme il le dit :

à préparer la voie à une affirmation relative à l’Enstehungsgeschichte de l’œuvre de Nietzsche : à savoir que la réflexion sur cette tension (entre la forme et le contenu) mène à l’abandon de la forme de l’essai dans l’œuvre de Nietzsche.

Les raisons de l’abandon de la forme de l’essai chez Nietzsche sont à chercher dans la question qui hante Schopenhauer as educator : « comment la philosophie doit être lue et écrite ? ».

il apparaîtra qu’on ne peut comprendre en quel sens sa philosophie est perfectionniste sans comprendre la raison pour laquelle il y a un problème selon lui sur la manière dont la philosophie, telle qu’il entend la pratiquer doit être lue et écrite. Car le moment perfectionniste dans son œuvre est lié à sa conception de la manière dont cet œuvre cherche à engager son lecteur.

C’est cet engagement que le texte réclame de son lecteur chez Nietzsche et toute la dialectique du génie, du Moi supérieur, tout le transfert et le contre-transfert autour de ce que Nietzsche appelle dans son texte "le grand homme", à coté desquels sont complètement passés des auteurs comme Rawls, Donagan et Hurka. Ils n’ont pas vu l’intrication de ce texte à celui d’Emerson, penseur pourtant apte selon Cavell à fonder un perfectionnisme authentiquement démocratique ; et le principe qui y est à l’œuvre, à savoir que :

  1. Le texte de Nietzsche ne peut se comprendre qu’à partir d’un pré-texte (celui d’Emerson)
  2. Que le lecteur (Nietzsche) « est lu » par ce pré-texte
  3. Que le texte résultant est l’œuvre d’une écriture de Nietzsche qui invite tout lecteur à se situer au même niveau de progression que le pré-texte opère.

.. une lecture qui leur échappe encore une fois pour des raisons profondément politiques qui sont inscrites, et James Conant le montre, dans une véritable "politique de la lecture".

Ces deux approches ou angles, le premier travaillant la question minutieuse (philologique !) de la traduction de Nietzsche et la vision erronée du perfectionnisme nietzschéen qu’à la fois elle reflète et nourrit, le second travaillant au problème de la forme philosophique et de l’entretien avec son lecteur chez Nietzsche, se nouent autour d’un thème : celui de la voix qu’on pourrait appeler « la voix entrant progressivement dans son autorité », et le retrait de Nietzsche derrière ses masques à l’horizon d’une « voix nue ». C’est là le point le plus discret mais à l’horizon de l’analyse de James Conant. L’intérêt principal de ce thème (furtif, certes, non entièrement développé mais bien présent) est de nous permettre une lecture de Nietzsche à des années lumières « d’une mort de l’auteur » ou d’une lecture post-structuraliste de Nietzsche.

Une distance particulièrement intéressante qui peut se mesurer ainsi : l’intérêt ne vient pas tant des contre-arguments critiques que James Conant leur opposerait, que d’une perspective qui contourne complètement ce type de théorie (tout simplement comme si elle ne comptait pas ou qu’elle ne jouait pas dans l’économie des lectures possibles). Privilège d’une certaine réception américaine (revue, révisée) de Nietzsche ? Une lecture originale ? Mais que serait cette originalité ? Ne concèderait-t-elle pas au propre mythe démocratique de l’Amérique comme « gouvernement des meilleurs » (lui-même devancé par les fragments romantiques de F. Schlegel, omniprésents dans cette lecture de Nietzsche. [3]) ? Qu’est-ce qu’en définitive qu’une lecture perfectionniste de Nietzsche et que peut-elle nous apporter ? Un Nietzsche exotique, "américain" ?

A moins que, l’écart dont il est question, par delà la question de sa réception ici ou là, soit l’écart entre une interprétation de Nietzsche inapte à réellement nous impliquer et une (peut-être toute !) théorie littéraire également inapte à comprendre sa stratégie d’auteur philosophique. Ce n’est pas alors, à coté de toutes ses qualités, le moindre intérêt de cet essai de James Conant que de poursuivre dans une voie propre et authentique (et toujours dans le sillage d’une lecture cavellienne), ce double-entretien de la philosophie et de la littérature.

Qui, dès lors, cet essai de James Conant intéressera-t-il ? Autant demander qui perturbera-t-il ?.

Schopenhauer as Educator se termine avec l’anecdote suivante : « Diogène objectait quand on lui faisait l’éloge d’un philosophe : ‘‘ Qu’a-t-il donc de si grand à montrer ? Il y a si longtemps qu’il s’adonne à la philosophie et il n’a encore affligé personne ». Ceci est la question finale qui vous est adressée, une fois fini l’essai de Nietzsche : vous a-t-il perturbé ? Si non, il a échoué dans son propos ; et devrait lui revenir l’épithète que Nietzsche attribue à la philosophie académique : « Oui, c’est bien là ce qu’il faudrait écrire sur la tombe de la philosophie universitaire : ‘‘ Elle n’a jamais dérangé personne’’ ». (...) La recherche d’une forme d’auctorialité qui contrecarre avec succès la tentation de simplement citer le texte – de conférer une fausse autorité à ses mots – traverse la composition nietzschéenne qui de façon croissante résiste à la simple citation. Ceci le mène non seulement à l’abandon de la forme d’essai dans son œuvre, mais également à la disparition graduelle d’une voix qui porterait encore un quelconque « point de vue ». Se dissimulant derrière ce qu’il appelle plus tard ses « masques », il propose des généalogies et des contre-figures forgées comme des antidotes à nos inclinations intellectuelles naturelles, répudiant à l’avance tout lecteur qui se réclamerait d’une doctrine.

Un tel lecteur perfectionniste qui se laisserait inquiéter par chaque mot de Nietzsche dans lequel il entreprend ce qu’il faut bien appeler "une querelle avec l’aspiration démocratique" [4] sera toujours "à venir", si l’on entend par querelle une dimension critique sont s’honorerait elle-même la démocratie... Une autre manière de le dire serait de penser qu’aux même causes, les mêmes effets, et que c’est le même refoulement de la pensée qui a pu frapper Emerson en Amérique (avant Stanley Cavell), qu’il s’agirait à présent de lever chez Nietzsche. C’est l’encouragement que nous donne cet essai de James Conant grâce auquel aura été déjà parcourue au moins la moitié du chemin.

Voir en ligne : Une lecture américiane de Schopenhauer éducateur

Notes

[1] certaines de ces leçons ont été éditées dans Conditions Nobles et Ignobles

[2] Russel qui écrit en 1945 : "La critique nietzschéenne des religions et des philosophies est dominée entièrement par des motifs éthiques. Il admire certaines qualités qu’il croit (peut-être à juste titre) seulement possible pour une minorité aristocratique ; la majorité, selon lui, ne doit être qu’un moyen pour l’excellence de quelques uns, et ne peut prétendre indépendamment au bonheur et au bien-être. Il fait souvent allusion aux être humains ordinaires comme « des bons à rien et des ratés » et ne voit pas d’objection à les sacrifier si cela est nécessaire à la production d’un grand homme."

[3] « Une république parfaite devrait être plus que simplement démocratique, elle devrait être en même temps aristocratique. », y lit-on

[4] .. Et Nietzche n’est pas le seul à entreprendre une telle querelle ! Comme le rappelle James Conant :"Plus d’un théoricien de la démocratie a discerné à l’intérieur du « mouvement démocratique » une tendance à supprimer la capacité interne de la critique. – la tendance à (ce que Tocqueville appelait) « la tyrannie de la majorité ". John Adams, Matthew Arnold, William James, Thomas Jefferson, Alexander Hamilton, John Stuart Mill, Alexis de Tocqueville (sans mentionner Emerson et Thoreau), tous ont craint la corruption de la démocratie à laquelle à la fois Mill et Emerson se réfèrent sous le nom de « despotisme de la conformité ». "

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