Le Perfectionnisme (philosophique)
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Comment réussir à ne rien dire ?

le thème d’une fin de la conversation dans "un coeur en hiver"

lundi 10 août 2009, par Pascal Duval

Poursuivons un peu cette lecture de "un coeur en hiver" sur le terrain des dialogues entre Stéphane et Camille. De nombreuses conversations sont emblématiques de ce que l’on repère aussi chez S. Cavell : l’opposition d’un scepticisme incarné par le personnage masculin en mal d’intelligibilité et de l’autre une voix féminine et charnelle.

La question pourrait être celle-ci : quel est ce vouloir-dire (cette signifiance) qui se dérobe aux paroles de Stéphane ?

Doit-on vouloir dire ce que l’on dit ? [1]

L’appréhension de l’intimité des conversations est contraire chez Stéphane et Camille. Là où elle est la plus déniée chez Stéphane, elle est la plus évidente chez Camille. Cette attitude par rapport aux signes est le fondement d’une incompréhension qui tient non pas tant à ce qu’ils ne parleraient pas le même langage mais dans le fait que Stéphane est dans une forme de dénégation de sa propre expressivité (thème que l’on trouve chez S. Cavell) tandis que Camille se situe, au contraire, dans sa pleine acception. C’est un aspect que figure leur attitude par rapport à la musique : Camille est une violoniste interprète qui tirera de son désir exalté les plus beaux moments musicaux, Stéphane est un bricoleur génial qui répare des violons. Il a renoncé à la musique. Du moins c’est le rôle dans lequel il se maintient, non sans un certain « ressentiment », ou de volonté de dénégation qui se résume également dans sa pseudo-suspicion vis-à-vis du monde d’émotions dans lequel se meut la musique et auquel il prétend ne pas avoir accès. [2]

Une scène au café est emblématique du mode de conversation entre les deux protagonistes, si l’on peut exprimer ainsi leur relation qui brille par l’absence de réponse (responsiveness pourrait-on dire dans l’anglais de Stanley Cavell) dont s’entoure Stéphane... Camille à l’issue d’une répétition, entraine Stéphane dans un café sous la pluie. Un couple s’expose (dispute et réconciliation) en toile de fond comme une mini-scène de remariage qui se jouerait en contre-point de leur conversation.

Stéphane Je m’inquiète pour leur avenir
Camille J’ai l’impression qu’il pleure
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YouTube - 2 couples 1 conversation

Le cynisme de Stéphane est en miroir de l’empathie de Camille. Il est aussi révélateur des efforts qu’il déploie pour ne pas se révéler [3].

Camille Vous n’avez jamais été amoureux ?
Stéphane Ca a dû m’arriver
Camille Mais cette femme ..Hélène.. Maxime m’a dit.. Qu’est-ce qu’elle est dans votre vie ?
Stéphane Dans ma vie.. C’est quelqu’un que j’apprécie, avec qui je m’entends bien
Camille Vous n’aimez pas beaucoup parler de vous.
Stéphane Ah bon ?
Camille Pourquoi ?
Stéphane Ca ne me passionne pas vraiment. et puis ça ne sert pas à grand chose.
Camille Ca dépend avec qui. Moi je peux rester des journées entières sans parler puis d’un seul coup si je me sens bien ça me semble naturel et je me laisse aller.

Ne rien "vouloir-dire"

La position en retrait par rapport à la musique comme à son monde quotidien d’émotions et d’expériences, pourrait être une allégorie de cette position que reproche Wittgenstein à une certaine façon de philosopher : la métaphysique qui nous entraîne loin d’un usage ordinaire de notre langage, thème à mettre en relation, à la suite de Cavell, avec l’étouffement de la voix en philosophie. Lorsque Stéphane prétend, par exemple, que son collègue, Maxime avec lequel il travaille depuis de très longues années (ils tiennent ensemble l’atelier de lutherie), n’ « est pas son ami », Camille lui reproche non pas l’immoralité de son propos mais le fait qu’il se réfugie dans une inexpressivité qui le met d’abord, lui, en péril (puis elle..).

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YouTube - Vouloir-dire et ne rien dire
Camille Pourquoi vous me fuyez ?
Stéphane Je ne vous fuis pas.

...

Camille C’est à cause de Maxime ?
Stéphane Maxime ?
Vous pourriez avoir un scrupule à cause de votre amitié
Stéphane Il n’y pas d’amitié entre Maxime et moi
Camille Pas d’amitié ?
Stéphane Non, nous sommes des partenaires ; depuis toutes ces années on se complète ; c’est l’intérêt de chacun bien compris : rien de plus..
Camille Mais lui vous considère comme son ami.
Stéphane (Je) ne peux pas l’en empêcher

...

Camille Je ne vous crois pas
Stéphane Pourquoi ? Peut être parce que ça ne se dit pas mais c’est vrai, banal même. vous trouvez ça choquant ?
Camille non triste
Stéphane Ce qui serait triste ce serait plutôt se tromper de mot.
Camille Mais justement ce que vous dites ce ne sont que des mots. Cette façon de tout réduire. (Vous voulez) vous protéger de quoi ?
Stéphane Là, il me semble plutôt que je m’expose.
Camille Vous n’êtes pas comme ça parce que personne n’est comme ça. Ca n’existe pas. C’est une attitude.

...

Camille Vous faites comme si les émotions n’existaient pas ; et la musique vous l’aimez ?
Stéphane La musique : c’est du rêve

Ce (qu’il dit), ne veut rien dire, ce ne sont que des mots. Camille ne peut le lui renvoyer que sur le mode de la passion : lui montrer qu’il croit qu’il a dit quelque chose alors qu’il n’a rien dit, qu’il se meut dans une intention vide de significations, qu’il se sert purement d’un mot de manière rigide. Il y a mille manières de reconnaître ou ne pas reconnaître une amitié, mille degrés, mille nuances, cela demande ce qu’on pourrait appeler une « élaboration » mais la fin de non-recevoir de Stéphane, la « position » qu’il assume n’en fait partie d’aucune. Il se situe sur le plan d’un claim (pour reprendre un mot de Cavell) dans le creux de laquelle va se loger la tragédie de leur relation. Le fait qu’il prenne sa réaction pour une forme de désaveu moral (comme si elle lui disait qu’il n’est pas moral de maintenir un lien de pure utilité avec Maxime) est le type d’incompréhension qui l’oblige à sur-jouer une forme d’insensibilité qui ne fait précipiter leur relation.

Ce qu’elle lui reproche est au même niveau que le désir qu’il prétend ne pas avoir pour elle : le refus de la contingence, du charnel. Nous sommes, en fait, du coté de Camille sur le terrain de ce qu’on pourrait appeler l’ « illocutoire passionné ». La question est : où se situe Stéphane ? Que veut-il dire ? Quelle est la loi de son désir ? Ce point obsessionnel et tourmenté est celui que Cavell, lecteur de Wittgenstein, assigne au scepticisme philosophique dans sa version vécue tel qu’il s’exprime dans les comédies romanesques, celles du genre « qui se finissent mal » au détriment du personnage féminin, méconnu, incomprise dans son désir. Nous pouvons, effectivement mettre sur le même plan la révolte de Camille et la dénégation de Stéphane (sur cette question de la musique, de l’amitié, du désir) et la réflexion à laquelle Wittgenstein nous invite lorsqu’il dit « qu’on ne peut (se) déclarer, faire naître (en soi) une passion qui durerait ¼ de seconde ». Ce genre d’assertions demande en fait que nous les traversions non pas en direction non pas d’une vérité « pure » mais en direction de « la connaissance de soi ». Elle ne devient une sorte de certitude que si nous avons comme en appelle Cavell « contrôler notre expérience », vérifier les critères qui comptent au titre de ce que nous appelons ou non une « passion ». Il se peut très bien que ¼ de seconde soit un temps largement suffisant sur notre échelle de vie, par conséquent une évaluation possible mais, et Wittgenstein ne nous semble dire rien d’autre, il faudra bien un moment où nous devrons « mesurer » cette passion à autre chose qu’à elle-même (qu’à son intensité « pure »). [4]

L’accès à soi-même (et à l’autre)

Stéphane prétend que la vie ne le touche pas. Il est un cœur en hiver. Quel est le fondement de cette prétention ou plutôt, faudrait-il, de cette “non-prétention” de Stéphane ? Si comme le dit Stanley Cavell, le propre de la position sceptique est de “réclamer” un absolu qu’il sait ne pas pouvoir être possible, la question effectivement s’inverse : il ne s’agit pas de savoir ce que Stéphane veut dire (comme s’il le cachait) mais ce qu’il s’ingénie à refuser : en l’occurence le désir de Camille qui est dans le miroir de cet accès à soi-même qu’il prétend ne pas avoir. Le plus bel exemple est celui de cette non-déclaration d’amour.

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YouTube - Une non-déclaration
Camille J’ai parlé à Maxime de nous.. (...) Je lui ai dit ce qui nous arrive J’ai envie de vous (...)
Stéphane Camille, je ne crois pas que je peux vous donner ce que vous chercher.
Camille Vous aussi vous le chercher, je vous le donne. Je sais ce que vous êtes, je vous accepte comme vous êtes. Je suis là pour vous. Regardez-moi. Vous ne pouvez plus vivre comme ça. vous devez accepter que quelque chose se détende en vous.
Stéphane Camille, vous ête belle rare vous allez devenir une grande musicienne vous avez tous ces dons qui vous encombrent presque
Camille Alors puisque je suis si parfaite
Stéphane Mais vous vous trompez (..)
Camille Arrêtez de vous mentir, c’est tellement simple (...)
Stéphane vous parlez de sentiments que je ne ressens, qui n ’existent pas. Je n’y ai pas accès

D’autres extraits :

L’explosion de Camille

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YouTube - Explosion

"Je suis vide maintenant"

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YouTube - Je suis vide maintenant

Notes

[1] Must We Mean What We Say ? : titre d’un ouvrage de Stanley Cavell

[2] Ces portraits de Maxime, Camille et Stéphane s’inscrivent dans un trio. C’est le motif également de la répartition de l’œuvre de Ravel pour violon, violoncelle et piano qui est au centre du film : Maxime est l’amant et le protecteur de Camille, l’homme des relations publiques, (dé)formation professionnelle qui attire son coté mélomane vers les artistes comme Camille. Stéphane est le collaborateur et l’ami de Maxime.

[3] Tout en jouant son absence à lui-même comme une scène de séduction vis-à-vis de Camille. Cette complexité de son personnage de séducteur est associé un moment à un roman de Lermontov

[4] Appelons cette co-extensivité nécessaire de la passion sa modalité ou sa contingence essentielle, sa condition d’existence dans le langage. C’est cela que refuse Stéphane qui n’aurait qu’à s’avouer cette condition « mortelle » des sentiments pour y avoir accès. Et c’est tout le sens, en effet, de sa métamorphose qui intervient trop tard. C’est la raison de cette scène de la disparition son professeur de violon tant aimé (joué par Maurice Garell) dont Stéphane accompagne les derniers instants. Seule l’épreuve du deuil de la seule personne qu’il pensait aimé le réveillera de sa torpeur.

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