Le Perfectionnisme (philosophique)
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Controverse sur l’avortement I

Quelles sont les bonnes raisons d’être "pro-choice" ? La position de S. Cavell

dimanche 13 décembre 2009, par JohnDoe

« Il résulte de (nos) considérations que non seulement on ne peut pas, mais qu’on ne doit pas trouver de conclusion au débat sur le statut de l’embryon humain. L’avortement volontaire est, comparé à sa criminalisation, un moindre mal ; mais il n’est pas pour autant une bonne chose. Plus on juge effroyable la chose, plus on devrait juger effroyable l’accusation qu’elle prononce sur la société. Elle est la marque d’un échec social, et peu différente de ce point de vue de l’existence des prisons. »

Stanley Cavell - "Les Voix de la Raison", P540

Un exemple d’ argument faux

C’est à l’occasion d’un passage sur l’esclavage, que Cavell s’interroge sur la sincérité de ceux qui comparent la question de la reconnaissance de l’humanité de l’esclave à celui de la reconnaissance d’une humanité à l’embryon. Le rapprochement que suggère le dessin en vignette de cet article, selon Cavell n’est pas seulement rhétorique, il est inexact. Cavell fait remarquer tout à fait justement que l’esclavage est une « histoire ». Une telle histoire est faites de (multiples) dénégations, certes, mais il est tout simplement "faux" de penser que leur humanité a été déniée dans ses termes.

C’est, fait remarquer Cavell surtout en tant qu’institution que l’esclavage a été justifié par le recours à la plus franche dénégation de l’humanité de l’esclave. C’est pourquoi d’ailleurs, c’est là où elle risquait de s’institutionnaliser le plus (en Amérique, à l’époque d’Emerson) dans l’économie d’une nation, qu’elle aura porté le poids de la question la plus grave. Et par là, ce n’était pas le risque de Sécession qui était appréhendé mais un moment de l’histoire (un moment extrême dans ce que Cavell appellerait histoire du scepticisme ou du déni de l’autre). Il faut souscrire à cette pensée de Cavell que le tragique de la guerre de Sécession vient surtout de sa non-nécessité. [1].

L’argument de la « non-humanité » est un argument d’autant plus brutal pour ceux qui y avait recours qu’ils ne pouvaient eux-mêmes s’en convaincre… ni les autres, qui n’avait d’autres choix ouverts que de discuter une position intellectuelle et d’être ainsi pris au piège de ce qu’il faut bien appeler (en terme sartrien) « une mauvaise foi ». Ne pas discuter sur ce terrain est ce qui confine une attitude perfectionniste au silence, à endurer une patience au bout de laquelle se trouvera une victoire, comme Cavell l’a montré dans son commentaire de Fate (Destin) d’Emerson. Le contre-argument pourrait paraître faible. Tout dépend de ce qu’on appelle une preuve. Il consiste à mettre en question le « vouloir-dire » (meaning) et l’absence de sérieux lorsque celle-ci est au détriment de l’humanité réelle et concrète des personnes souffrantes dans cette société (et bien sûr pas seulement les femmes..). Il y a un rapport bien sûr entre l’esclavage et la question de l’avortement mais ce n’est certainement pas celui que nous ménagent les arguments du type de Roger Wertheimer.

Voir les êtres humains comme des êtres humains

Y-a-t-il une manière spéciale de considérer un « Être humain » ? Un être humain doit-il être plus que la « personne » qu’il est ? Si tel était le cas, nos devoirs envers les autres seraient quelque chose comme des devoirs envers des non-personnes ? Est-ce nécessaire ? Est-ce qu’au motif d’un impératif que l’on dira « moral », nous ne donnons pas voix finalement à une doctrine ou un mythe qui n’a rien à voir avec la morale ? Le passage de « Les voix de la Raison » auquel nous faisons référence est long mais tellement exemplaire que nous n’hésitons pas à le citer dans son intégralité :

« On soutient parfois que les propriétaires d’esclaves ne voient pas, ne traitent pas, leurs esclaves comme des êtres humains (human beings), mais plutôt comme, disons, du bétail (livestock) ; on a rapporté que certains propriétaires eux-mêmes parlaient de leurs esclaves en ces termes. On dit aussi que certains soldats ne traitent pas leurs ennemis comme des êtres humains ; parfois ce sont les soldats eux-mêmes qui le disent. Sur le problème de l’avortement, il arrive aux conservateurs de dire que les gens de gauche (liberals) ne considèrent pas les embryons humains (human embryos) comme des êtres humains ; et les gens de gauche (liberals)semblent parfois se sentir obligés d’en tomber d’accord. – Mais croit-on vraiment de telles assertions ? Mon sentiment est qu’on ne peut vraiment vouloir les dire sérieusement (My feeling is that they cannot really be meant ). Bien entendu, ces mots signifient néanmoins quelque chose ; ils ne sont pas lancés au hasard. Dans quel esprit sont-ils dits (In what spirit are such words said) ? Il arrive un moment où l’institution de l’esclavage ne peut être justifiée sur aucune autre base que le pur déni de l’humanité de l’esclave (the sheer denial of the slave’s humanity). Mais il y eut une époque où l’institution elle-même était jugée bonne, ou en tout cas n’était pas remise en cause : l’esclavage représentait l’exercice rude, mais légitime, des droits du conquérant, et l’un des bénéfices de la victoire militaire. Aucune personne saine d’esprit ne pense, en revanche, ni n’a jamais pensé que l’avortement serait, en soi, une bonne chose ; qu’il représenterait un des bons cotés de la grossesse, ou une bonne raison d’avoir des rapports sexuels. C’est l’une des raisons pour lesquelles je ne suivrai pas Roger Wertheimer (je me réfère ici à son remarquable essai, Understanding The Abortion Argument’, sur ce qu’il appelle le ’’débat contre l’avortement’’) dans la comparaison qu’il établit (ou dans ses spéculations sur une ressemblance possible) entre le maître qui n’arrive pas à voir l’humanité de son esclave, et la condition de l’homme de gauche (liberal thinker) qui ne parvient pas à voir comme humains les embryons humains. Ultimement, celui-ci pense que l’avortement est un choix moral, que le coût en souffrance humaine est incommensurablement plus grand si ce choix n’existe pas que s’il existe, et que l’État exerce ses pouvoirs de police de manière déraisonnable ou tyrannique lorsqu’il tente de l’éliminer. Peut-être sommes-nous parvenus à un moment où les attaques contre la liberté de l’avortement ont pour seule base possible l’affirmation que l’embryon humain est un être humain. (Il fut un temps où l’avortement était généralement attaqué pour la raison [d’ailleurs justifiée à l’époque] qu’il constituait un trop grand risque pour la santé de la mère.). L’ennui, dans cette toute dernière attaque, ce n’est pas seulement que la thèse (claim) selon laquelle les embryons humains sont des êtres humains ne saurait être défendue jusqu’au bout ; c’est surtout qu’on ne peut même pas réellement affirmer qu’ils soient des êtres humains –ce qui n’a rien d’étonnant puisque la thèse opposée est exactement aussi solide. (Je tiens pour acquis que l’énoncé en cause n’a pas besoin de s’appuyer sur la doctrine que l’embryon a une âme. L’homme de gauche serait, en ce cas, probablement exclu du débat ; et cette discussion aurait lieu dans un autre milieu.) Ce n’est certes pas la sincérité (a lack of sincerity) qui manque ici, mais plutôt les manières d’exprimer cette sincérité. Il n’y a qu’une seule chose, bien précise, que le conservateur refuse que l’on fasse à cet embryon et rien d’autre que l’on fasse pour lui. Toutefois il y a clairement quelque chose qu’il veut, quelque chose qu’il voit, et quelque chose qu’il ressent. Il veut que l’embryon soit considéré comme un être humain : il veut que vous soyez frappés par la relation interne entre les embryons humains et les êtres humains. Et s’il peut le voir de cette façon, et exiger de vous la même perception, c’est parce qu’il voit que l’embryon humain est humain (non pas un humain ; mais humain et non pas, par exemple, loup) ; vous pouvez aussi appeler cela un humain embryonnaire. Vision suffisamment frappante pour provoquer un sentiment d’horreur à l’idée que cette vie puisse être avortée. On peut comprendre, cependant, qu’une personne reste aveugle à ces perceptions. Pour ma part, je prétends ne pas l’être, bien que je prétende être sur la question de l’avortement ( I claim not to be, and yet I claim to be a liberal on the issue of abortion) un homme de gauche (liberal) – je ne suis pas seulement tolérant, mais passionnément en faveur de la légalisation, convaincu que ceux qui empêchent l’avortement légal sont des hypocrites tyranniques et sentimentaux. »

Comment émettre un jugement public sur l’avortement ?

La dernière phrase est frappante. Ce n’est pas au même titre, si nous comprenons correctement que Cavell dit tantôt être un liberal (au sens américain), tantôt ne pas l’être. Ce double-claim (si on nous permet cette expression) est une réécriture de la phrase d’Emerson :

« Je sais que le monde avec lequel je suis en conversation dans la ville et dans les fermes n’est pas le monde que je pense ».

Vouloir légaliser, au niveau du droit la question de l’avortement, a quelque chose d’une ambition démesurée (seuls les hypocrites sentimentaux et tyranniques trouveront cela facilement à leur portée). Pourtant en tant que citoyen de ce monde (la ville) je choisis aussi. Mais non pas avec les jugements que la ville (ma société) attendrait de moi ou me renverrait. Je ne me conforme pas. Au départ de mon choix se trouve une « imperfection » et une claire conscience de deux mondes qui sont dans une tension. Les dire "irréconciliables" serait peut-être sombrer sous une autre face du scepticisme que refuse Cavell. C’est dire, aussi, mais était-il besoin de le remarquer, que l’ « imperfection » chez lui n’est pas un principe. Même sous cette forme de renversement, le perfectionnisme de Cavell n’est pas jamais dogmatique. Ce n’est pas une vision du monde, sauf peut-être, mais c’est une formule qui doit être comprise sur une toute autre échelle, la vision d’un monde « en devenir » (fondamentalement « imparfait ») :

« Il est évident qu’il existe des choses que j’abhorre (abhor) plus encore que l’avortement : elles sont tout sauf originales, mais il est important de les spécifier. L’existence de lois injustes, par exemple : et, dans le cas qui nous concerne ici, une loi qui opère une discrimination à l’égard des pauvres, des gens sans éducation et des abandonnés. Le fait, autre exemple, d’enfants non désirés ou négligés. Que l’avortement légal soit une alternative à des lois injustes et aux enfants négligés est affaire non de pure logique, mais de mauvaises institutions. Si pour commencer, la société était organisée de telle manière qu’adopter un enfant ne fût pas plus difficile que d’en avoir un ; et que les enfants ne fussent adoptés que par des gens qui ensuite continueraient à vouloir d’eux, et à prendre soin d’eux, et qu’il y eût assez de gens comme cela pour prendre soin de tous les enfants qui ont besoin d’eux, et que l’on sût reconnaître ces gens ; et que tout scrupule de honte ou de discrimination, lié à la bâtardise (bastardy) et à l’état de mère célibataire ou de parents donnant leurs enfants à adopter, fût lui-même considéré comme honteux ; et, sous la supposition qu’on sache la contraception physiquement inoffensive pour celles qui la pratiquent, qu’elle fût pratiquée consciencieusement, et qu’il fût offert aux femmes une aide compétente et chaleureuse pendant la grossesse et que le père eût le droit avec la mère, de prendre un congé parental (to parental leave from work)– de sorte que le droit à l’avortement n’ait plus à exister, étant alors toujours accordé, qu’en cas de risques précis et sérieux, physique et psychologique pour la mère (le risque psychologique se limitant, dans ces circonstances, à une terreur de la grossesse et de l’accouchement en eux-mêmes) – si toutes ces conditions étaient réunies, alors mon opinion de gauche (my liberalism) s’évanouirait, et je pourrais enfin laisser s’épanouir mon sentiment d’horreur envers l’avortement lui-même (my abhorrence of abortion could flower). Je pourrais même imaginer qu’il faille alors une loi contre l’avortement (s’il existait d’autres lois veillant à ce que les conditions minimales que vient d’énumérer fussent respectées), je pourrais convenir que l’État ait intérêt à le prévenir. La raison que j’invoquerais ne serait pas que les gens qui demandent et pratiquent des avortements sont un danger pour les enfants en gestation (the unborn) (c’est une évidence de pur bon sens), mais qu’ils sont un danger pour eux-mêmes, qu’ils s’avilissent et avilissent avec eux la société (they imbrute themselves, and society along with themselves). Toutefois, en tant qu’homme de gauche (liberal), je m’opposerais encore à ce que l’on fasse appel, contre eux, au pouvoir de la police (But as a liberal I would still oppose invoking the police power on such a ground).Voici comment j’imagine, à part moi, (So I am secretly imagining) que, si les conditions que j’envisage étaient appliquées, il n’existerait plus de cas d’avortement volontaire, en tout cas pas davantage qu’il n’y a aujourd’hui de suicides volontaires. »

Cette délibération de Cavell est un très bel exemple en terme émersonien de ce que signifie « chevaucher sa nature publique et sa nature publique. ». Tout de passe comme si Cavell tenait en convention ses plus intimes sentiments (horreur, humanité, avilissement, compromission, dégoût, hypocrisie, sentimentalisme). Nous sommes dans un discours politique (d’humeurs) adressé à l’autre (et soi-même) pour l’amener à un point où il pourra surmonter sa position (de refus, de dégoût, d’aversion) : dans une conversation. Cette situation a quelque chose à voir avec la recherche d’un équilibre réfléchi chez Rawls mais nous ne sommes pas en train de peser de pures réflexions dans une forme d’indifférence. Nous sommes (politiquement) compromis jusqu’au tréfonds de notre sentiment d’horreur . Toute une politique, dans ses termes et son esprit, en laquelle nous sommes en quête, en dérive. Dans sa société idéale, c’est l’utopie que forme Cavell et qu’il nous invite à partager, l’avortement serait à la limite interdit. L’interdiction (de l’avortement en l’occurrence) apparaît comme un idéal. Le renversement ici a quelque chose d’euphorisant, (exhilarating dirait l’anglais) :.pouvoir interdire, privilège s’il en est de l’État, ne peut-être qu’au bout d’une suite de conditions à mettre en place où ce pouvoir ne s’avérera en définitive pas nécessaire (et même carrément importun). On ne pourrait, ici, trouver de plus belle inscription d’un certain « libertarianisme » qui entend limiter au maximum le pouvoir de l’Etat. La contrepartie en serait une confiance farouche en nos formes d’associations. Mais de quelles associations s’agit-il dans l’esprit de Cavell ? C’est cette société, là, qui est devant nos yeux, dans laquelle nous posons la question du droit à l’avortement. Il se trouve, comme le dit Cavell, que cette société n’est pas idéale. Cette société ne permet pas de laisser « épanouir » (comme il le dit) son horreur de l’avortement. Point de « fleur du mal », quand les hypocrites sentimentaux, nos frères, s’entendent à arguer au détriment des femmes qui sont concrètement victimes de la société dans son état actuel. Mais avec « elles », forcément « nous ». C’est ce que Cavell appelle notre « compromission » ( : une "promesse" aussi belle soit-elle doit passer par la considération de notre état actuel)

Comme le dit Cavell à la fin de son argumentation :

« Il résulte de ces considérations que non seulement on ne peut pas, mais qu’on ne doit pas trouver de conclusion au débat sur le statut de l’embryon humain. L’avortement volontaire est, comparé à sa criminalisation, un moindre mal ; mais il n’est pas pour autant une bonne chose. Plus on juge effroyable la chose, plus on devrait juger effroyable l’accusation qu’elle prononce sur la société. Elle est la marque d’un échec social, et peu différente de ce point de vue de l’existence des prisons. »

Notes

[1] Cf Les Voix de la Raison : « (La thèse que l’esclave n’était pas tout à fait un être humain), cette souffrance humaine a représenté aussi une forme épouvantable de progrès humain ; car cette justification extrême ne peut, à long terme, se maintenir. Il y a diverses raisons de considérer la guerre de Sécession comme une tragédie. Une raison respectable serait de la détenir pour dépourvue de nécessité, l’esclavage devenant, de toute façon psychiquement intolérable du coté des propriétaires d’esclaves. On peut prouver que ce qui rendait cette institution insupportable, ce n’était pas seulement un sentiment de culpabilité (dont on n’aurait pu s’accommoder pendant des millénaires, pourvu qu’on se donne les moyens d’y pallier, par exemple par des actes de bienfaisance spectaculaires), mais bien plutôt un effort de plus en plus grand pour continuer à énoncer quelque chose qui ne pouvait être sérieusement énoncé, ce qui engendrait le sentiment que l’esprit lui-même était sur le point de basculer. (…) il faudrait convenir que la guerre de Sécession fût peut-être tragique parce que sans nécessité, plutôt que tragique parce que nécessaire. »

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