Le Perfectionnisme (philosophique)
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Controverse sur l’avortement II

La position de John Rawls

dimanche 27 décembre 2009, par Pascal Duval

Oui ou Non, John Rawls est-il en faveur de la "partial-birth abortion" ? Des arguments qui ne sont pas faciles à démêler chez Jonh Rawls mais dont les motifs au final montrent peut-être toutes les limites d’un libéralisme politique comme celui qu’il défend et auquel s’oppose Cavell.

Le problème de l’avortement et la raison publique

Ce qui a en vue (en tant qu’objet) le bien public et les questions de justice fondamentale, c’est selon Rawls « la raison publique ». Nous trouvons comme un rouage important de cette raison publique du libéralisme politique, selon Rawls, la Court Suprême, interprète judiciaire le plus élevé, ce « Saint des Saints » de l’Amérique et de la constitution, et où s’échangent ces constitutional arguments dont nous avons déjà parlé. (C’est précisément en effet à ce niveau qu’intervient l’action du sénateur B.H Obama comme nous l’avons évoqué dans un article précédent). La raison publique, selon John Rawls, a plusieurs points d’applications (par exemple dans les forums officiels et au Parlement ou au niveau exécutif) mais c’est dans la Cour suprême, à laquelle il consacre un paragraphe (intitulé « Les difficultés apparentes de la raison publique ») important, qu’elle peut être le mieux exemplifié :

« La raison publique est la seule raison exercée par la Cour. C’est la seule branche du gouvernement qui soit visiblement la créature de cette raison et de cette raison seule. » [1]

Une des difficultés est celle qui surgit lorsque un équilibre raisonnable entre des valeurs politiques ne peut être obtenu, lorsque une doctrine serait incapable de justifier et même (comme le réclame Rawls) de « transcender » le choix autour de ces valeurs politiques. Nous retrouvons un type d’argument centré comparable à celui d’un équilibre réfléchi centré sur une notion de la citoyenneté.

John Rawls et l’avortement - Une argumentation en deux temps

C’est dans un note, une fois de plus, en bas de page que Rawls livre les pensées les plus intéressantes qui président à ce qu’il appelle un équilibre raisonnable entre des valeurs politiques et l’articulation possible ou non d’une doctrine compréhensive qui les justifierait (et les transcenderait).

« Prenons comme illustration la question difficile de l’avortement. Supposons, en premier lieu, que la société est bien ordonnée et que nous avons affaire au normal, c’est-à-dire à des femmes adultes et mûres. Il vaut mieux être clair dès le début sur ce cas d’idéalité ; car si nous sommes clairs à son propos, nous avons un guide pour nous aider à penser aux autres cas, ce qui nous force à considérer les circonstances exceptionnelles. Supposons, en outre, que nous examinions la question dans les termes des trois valeurs politiques importantes suivantes : le respect qui est dû à la vie humaine, la reproduction ordonnée de la société politique à travers le temps, ce qui inclut la famille sous une forme ou une autre, et, finalement, l’égalité des femmes comme citoyennes égales. (Il existe, bien entendu, d’autres valeurs importantes outre celles-ci). Or je crois que n’importe quel équilibre raisonnable entre ces trois valeurs donnera à une femme un droit dûment précisé de décider d’interrompre ou non sa grossesse pendant le premier trimestre. La raison en est que, à cette étape précoce de la grossesse, la valeur politique de l’égalité des femmes l’emporte et que ce droit est requis pour lui donner substance et force. D’autres valeurs politiques, si elles sont harmonisées, n’affecteraient pas, je crois, cette conclusion. Il se peut qu’un équilibre raisonnable lui accorde un droit qui va plus loin que cela, du moins dans certaines circonstances. Cependant, je ne discute pas la question d’une manière générale ici ; je voudrais simplement illustrer le point que j’indiquais plus haut en disant que n’importe quelle doctrine compréhensive qui conduit à un équilibre de valeurs politiques excluant ce droit dûment précisé pendant le premier trimestre est dans cette mesure, déraisonnable ; et, selon les détails de sa formulation, elle peut également être cruelle et oppressive, par exemple, si elle refuse complètement le droit à l’interruption de grossesse, sauf en cas de viol ou d’inceste. Ainsi, en supposant que cette question relève de questions constitutionnelles essentielles ou de justice fondamentale ; nous irions à l’encontre de l’idéal de la raison publique si nous votions sur la base d’une doctrine compréhensive qui refuse ce droit (voir §2.4).Cependant une doctrine compréhensive n’est pas déraisonnable en elle-même parce qu’elle mène à une conclusion déraisonnable dans un ou même plusieurs cas. Elle peut être malgré tout raisonnable la plupart du temps. » [2]

Les trois valeurs politiques sollicitées dans cet exemple particulièrement emblématique de la démarche de Rawls sont les suivantes : a) « Le respect qui est dû à la vie humaine », b) « la reproduction ordonnée de la société politique à travers le temps, ce qui inclut la famille sous une forme ou une autre. » c) « l’égalité des femmes comme citoyennes égales. »

La liste n’est pas exhaustive, dit Rawls (mais pourquoi, alors avoir pris celles-ci et par d’autres ?) Rawls est clairement un défenseur du choix (pro-choice). Mais tout dépend du terme. Le serait-il est-il encore après le terme de trois mois, ou deviendrait-il à son tour un défenseur de la partial-birth abortion (une loi, donc qui interdit l’avortement au-delà du terme de trois mois) qui est clairement à l’arrière-plan de cette note. Rawls semble tout d’abord légitimer cette loi implicitement en renforçant les « circonstances » (lesquelles ?) qui permettrait (à quelles conditions ?) d’étendre dans le temps (quelle période) cet équilibre « raisonnable » qui « accorde » à la femme le droit à l’avortement. C’est conditionnellement, en effet, que nous entendons cette phrase : « Il se peut qu’un équilibre raisonnable lui accorde un droit qui va plus loin que cela, du moins dans certaines circonstances. »

Beaucoup de restrictions et de suppositions qui fait de ce droit un droit , en fait sous réserve de considérations ultérieures, en tout cas, et cela est parfaitement clair, qui, dès le départ n’est pas un droit inaliénable fondé sur une quelconque auto-détermination d’un sujet politique (comme le défendrait le féminisme).

C’est pour cette raison qu’il en fait difficile de camper Rawls, par rapport à la question de l’avortement dans un camp ou dans un autre. Une lecture, et c’est la seule qui rende justice à Rawls, selon nous, est d’en rester au niveau de son argument et de cerner le basculement potentiel dans l’équilibre de valeurs strictement politiques, de peser les raisons pour lesquelles ce qui est « non-raisonnable » pourrait, après un certain terme, « devenir » « raisonnable » ou non . La deuxième partie de la note semble en évoquer la possibilité qui se conclut par cette subtile formule rawlsienne :

« Cependant une doctrine compréhensive n’est pas déraisonnable en elle-même parce qu’elle mène à une conclusion déraisonnable dans un ou même plusieurs cas. Elle peut être malgré tout raisonnable la plupart du temps »

Autrement dit : il y aurait un temps pour la considération prioritaire d’une valeur politique (l’égalité des femmes) et un temps éventuellement pour considérer d’autres valeurs (parmi celles-ci, par exemple, « le respect dû à la vie, la reproduction ordonnée de la société politique à travers le temps », ou d’autres). La possibilité est ouverte à d’autres considérations et au relai d’autres doctrines compréhensives.

Mais cette possibilité est toujours sous réserve et est soumise au caractère circulaire de qu’il appelle un « équilibre raisonnable ».

C’est pour cette raison que le libéralisme politique à la John Rawls ne tient pas face à la question brûlante de l’avortement.

Comment être libéral sur la question de l’avortement ?

On peut prendre la question à l’envers en se faisant quelque peu l’avocat du diable comme le fait John Seery (enseignant de théorie politique).

Celui-ci semble bien avoir raison de dire que dans cette forme d’argumentation à la John Rawls, l’aspect théologico-moral d’un « meurtre du fœtus » qui sous-tend, selon lui, toute cette question, ne pourra jamais être pris en compte, et susceptible d’avoir un point de contact avec la raison publique et que, effectivement si il n’est pas « raisonnable » de l’invoquer à un temps « avant » trois mois, il ne sera pas non plus « raisonnable » de l’invoquer « après » trois mois.

Le cas est-il, en effet, possible ? Selon John Seery l’argument selon lequel l’objection théologique n’est pas raisonnable chez Rawls s’étend nécessairement à toute la durée de la grossesse étant donné qu’il n’y aucune raison, justement, qu’elle le devienne. C’est que l’objection théologique ne peut assigner une « limite viable » à la raison publique et donc ne peut la « transcender » (au sens même de Rawls). Cela sonne chez John Seery comme un paradoxe ou une limite du raisonnement rawlsien qu’il entreprend de dépasser. Tout le contre-argument de John Seery réside sur le point que la spéculation de Rawls protège sa théorie politique d’un terrain métaphysique qu’il n’était pas nécessaire, selon lui, de déserter. On peut selon lui investir le terrain métaphysique, pour servir la cause libérale.

Mais faut-il réinvestir les "questions de vie et de mort" et le terrain métaphysique. Les arguments sont-il les bons ? Nous ne pensons qu’il soit nécessaire d’aller jusqu’à cette extrémité et on peut préférer en rester au niveau de l’argument dans le fil d’une réflexion sur la nature du consentement à notre société comme le fait Cavell. La position que défend Cavell est parfaitement claire, elle n’établit pas de droit sous réserve, elle ne s’emmêle pas dans le débat théologique tout en conservant un sérieux perfectionniste.

Notes

[1] Libéralisme politique Cf p285

[2] Libéralisme politique p 287

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