Le Perfectionnisme (philosophique)

Elitisme ?

Le perfectionnisme est-il intrinséquement un ...

mercredi 22 juillet 2009, par Pascal Duval

« Le perfectionnisme est-il intrinsèquement élitiste ? L’idée d’être fidèle à soi même, ou à l’humanité qui est en soi-même, ou à l’humanité qui est en soi-même, ou encore à l’idée de l’âme partant en voyage (vers le haut, vers l’avant), se trouvant d’abord perdue au monde, et exigeant un refus de la société niveleuse, au nom de quelque chose qu’on appelle souvent culture – cette idée nous est familière depuis la République jusqu’à des œuvres aussi différentes qu’Etre et Temps de Heidegger et Pygmalion de G.B Shaw. Préciser ce que veut dire cette question, et ce que je veux dire, moi, en affirmant qu’il existe un perfectionnisme qui accepte joyeusement la démocratie et dont la démocratie (c’est tout à son honneur) non seulement tolère les critiques, un perfectionnisme que suscite l’aspiration démocratique – telle est une des tâches essentielles de ces conférences.  »

Conditions nobles et ignobles – Introduction Tenir le Cap p 46 – 1990 by The University of Chicago, 1993 Editions de l’éclat pour la traduction française de C. Fournier et S. laugier.

C’est dans condition nobles et ignobles - la constitution du perfectionnisme émersonien que Cavell donne le plein cap ce qu’il entend par « perfectionnisme ». Il le fait pleinement « dans » et « à la faveur » d’un contexte critique par rapport à la théorie de la justice de Rawls qui écarte comme option pour une théorie rationnelle de la justice, ce qu’il appelle également le « perfectionnisme » en prenant chez Nietzsche sa forme la plus extrême. Le perfectionnisme, au sens de Rawls, serait intrinsèquement élitiste, réclamant de la société qu’elle organise une certaine répartition des biens en faveur d’individus remarquables :

« 50. Le principe de perfection ( …). Il en existe deux variantes : dans la première, il est le seul principe d’une théorie téléologique qui impose à la société d’organiser les institutions et de définir les devoirs et les obligations des individus dans le but de maximiser les réalisations de l’excellence humaine dans les domaines de l’art de la science et de la culture. Il est évident que le principe est d’autant plus exigeant que l’idéal correspondant est placé plus haut. Le poids absolu que Nietzsche donne parfois à la vie des grands hommes, tels Socrate et Goethe, est inhabituel. Parfois il écrit que l’humanité doit sans cesse se dépasser pour produire des grands hommes. Nous donnons de la valeur à nos vies en travaillant pour le bien des spécimens supérieurs. La conception de l’excellence qui se trouver chez Aristote est certainement plus répandue. La variante la plus courante est celle où le principe de perfection est reconnu comme un principe parmi d’autres, au sein d’une théorie intuitionniste. » [1]

C’est une fin de non-recevoir inacceptable selon Cavell puisque le texte de Nietzsche invoqué est Schopenhauer Éducateur dont les passages utilisés par Rawls sont entièrement, selon Cavell, une transfiguration d’Emerson chez lequel, il veut voir justement un modèle de perfectionnisme pour la démocratie (non seulement dont la démocratie s’accommoderait mais aussi dont la démocratie s’honorerait). Le perfectionnisme pour Cavell ne nécessite pas une telle répartition des biens.

Rawls est passé, selon Cavell, complètement à coté de ce danger de la pensée qu’Emerson ou Nietzsche appellent la reconnaissance de la norme (ou du standard). Rawls n’a pas compris correctement la notion d’exemple, toute cette notion du grand homme chez Nietzsche et qui est l’héritage de l’homme représentatif chez Emerson. Ce dont Rawls crédite Nietzsche est complètement étranger à sa tâche à cette époque bien précise de rédaction de Schopenhauer éducateur. (Ce que Nietzsche entreprend à cette époque c’est une critique du désaveu de la culture). Cette mécompréhension de Nietzche et d’Emerson est grave. C’est elle qui la toile de fond de l’opposition entre Rawls et Cavell. C’est en fait la position de Nietzsche dans cette lignée perfectionniste de lecture appropriative (Nietzsche lisant Emerson) qui est en question et qui va toucher par conséquent ce refoulement du perfectionnisme d’Emerson dans la pensée américaine (mais qui par voie de conséquence touche aussi la pensée européenne..). Une « politique de l’interprétation », au sens d’une étude des forces politique (sous-jacentes, inconscientes) qui pèsent sur un interprétation, autour du nom de Nietzsche (et d’Emerson) est incontestablement le motif de base de leur discussion.

Une discussion de fond qui comporte aussi des aspects techniques et qu’il n’est pas toujours aisé de démêler. De deux choses l’une, en effet, soit Rawls et Cavell ne peuvent entendre la même chose par perfectionnisme, soit c’est le rôle qu’ils entendent lui faire jouer dans leur pensée qui diffère. C’est sur cette dernière solution que nous devons nous orienter.

En théoricien politique, John Rawls est effectivement l’héritier d’une méthode (ou d’un type d’argumentation) qui se développe en Amérique dans les années 50-60 en s’appuyant fortement sur les travaux de philosophie morale d’un Henry Sidgwick, auteur anglais de la fin du XiXeme siècle (et d’ailleurs contemporain de Nietzsche). Il s’agit d’un tournant logique et linguistique extrêmement important de la philosophie américaine à l’intérieur duquel Cavell occupe une position très critique et cela justement dès les années 50-60, années de sa formation philosophique où il côtoie à Harvard justement John Rawls. John Rawls est donc aussi un compagnon de route de Cavell. La nature de leur opposition tient incontestablement à leur proximité et à un arrière-plan partagé qui est en fait l’enjeu d’une philosophie américaine parlant de sa propre voix et s’appropriant à sa manière le terrain politique et moral. Il y a par conséquent dans leur débat tout l’arrière-plan de leur propre signature philosophique et leur manière de comprendre cette philosophie spécifiquement américaine. Mais c’est aussi une discussion philosophique qui ne quitte pas le terrain de l’argumentation. C’est là où la discussion semblera se compliquer. Cavell n’entend pas quitter le terrain d’un débat rationnel et de ses saisir donc des termes.introduits par John Rawls. Parmi eux bien sûr, celui de "perfectionnisme". Mais la question n’est pas du tout de savoir si Cavell entend autre chose que Rawls par ce terme mais quel est chez lui le motif de sa "réclamation" de ce terme. Ce qui explique, à moins de prétendre qu’il est incohérent, comment dans sa discussion avec Rawls, il entend maintenir la pensée du perfectionnisme émersonnien (et par conséquent aussi nietzschéen) alors même qu’il reconnaît que dans sa vision du perfectionnisme ce dernier n’a aucune vocation à entrer dans une théorie "déontologique ou téléologique" qui est le cadre technique de discussion dans lequel Rawls entend traiter du perfectionnisme.

La "réclamation" du perfectionnisme et sa défense même du mot même entend aller au fond de l’inspiration morale et politique proprement américaine [2].

C’est donc une interprétation rivale que Cavell défend dans une discussion très nourrie de références communes qui fait qu’au moment même où il sera le plus proche d’une lecture de Rawls, il en fera en fait une critique radicale. C’est dans le même temps, notamment, où il remercie John Rawls d’avoir introduit pour l’Amérique cette "conversation de la justice", expression qu’il forge pour saluer l’énorme travail de clarification et de mise à plat des raisons et du langage entreprise dans sa théorie de la justice qu’il le critique le plus radicalement. Avec ce thème d’une "conversation de la justice", Cavell relance l’exigence perfectionniste en soumettant cette conversation démocratique, tel que Rawls l’élabore, à l’épreuve de la position des participants réels dans une conversation actuelle. Si cette conversation (et c’est le cas de la conversation rawlsienne) échoue à prendre en compte la voix des plus faibles, ceux auquel on a fait "un tort absolu" alors cette conversation est une falsification et sert en fait un contractualisme ou un légalisme abstrait qui est une parodie de démocratie.

Une exposition d’un débat entre Rawls et Cavell demanderait de plus amples développements mais à laquelle, peut-être, une présentation prenant un exemple dans le cinéma offrira un accès immédiat. Nous trouvons effectivement, dans le cinéma, et qui plus est français (raison de notre choix qui réaffirme à la fois la pertinence des l’étude du cinéma chez Cavell, et la pertinence de ce thème d’une conversation qui n’est pas réduit, donc, à l’univers américain) l’illustration d’une telle conversation de la justice.

Notes

[1] Théorie de la justice – John Rawls, p 362

[2] en puisant éventuellement à des sources différentes comme nous tentons de le montrer par exemple dans une généalogie du perfectionnisme

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