Le Perfectionnisme (philosophique)
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Encore un mot sur Nietzsche – Emerson et Cavell (.. et Levinas)

vendredi 15 février 2013, par Pascal Duval

J’ai déjà plusieurs fois retracé mon implication par rapport à Cavell en disant que seul Cavell me rendait à un certain moment capable d’endurer une série de distinctions comme celle de « l’homme comme juge de la vie » et « l’homme comme réformateur de la vie » qu’on trouve dans Schopenhauer éducateur de Nietzsche ou celles, vécues, d’Orient et d’Occident. Il y avait, Chez Cavell, les Idées (avec une majuscule) et les idées (avec une minuscule). Le problème n’étant pas tant comme il le disait « d’avoir accès à des pensées rares » (des Idées majuscules) mais « le droit d’en faire nos idées » (minuscules). A l’inverse d’une attitude qui consiste à se donner une difficulté pour remonter à la source des Idées et plus ou moins feindre la découverte philosophique, j’ai dit comment j’étais invité à revenir d’une région de la vie excellente vers des conditions « réelles », en une dépense gratuite, sans parvenir à voir complètement au départ combien cette « redescente » s’inscrivait ou au contraire se distinguait entièrement de la pensée platonicienne. Même Nietzsche qui se livre à une telle méditation dans Schopenhauer Educateur, laisse planer, selon Heidegger, l’équivoque sur la question de savoir si ce qu’il appelle la Bildung est destinée à remplacer ou à intensifier la Paideia platonicienne. Cette équivoque est riche, difficile mais non pas « insoluble ». Elle se poursuit clairement dans la philosophie de Jacques Derrida sous le nom d’ « indécidabilité ».

Il n’est pas facile de se soustraire à l’emprise continentale de la déconstruction d’inspiration heideggérienne-derridéenne. Cavell sur l’autre bord d’une philosophie prétendument opposée (anglo-saxonne) ne semble-il pas d’ailleurs, dès The Claim of Reason, se déclarer clairement en faveur de ce très ancien paradigme : celui de l’éducation ? Certes, c’est en précisant « éducation des adultes » (education of grownups) ; et en l’assignant comme « tâche de la philosophie ». C’est seulement maintenant que je peux comprendre cette formule comme brisant le cercle de la nécessité philosophique qui va de l’Etre au domaine de l’activité humaine pour y revenir à savoir la production de l’Homme par l’Homme sous l’espèce excellente du Philosophe. Cette formule de « l’éducation des adultes comme tâche de la philosophie » n’a plus de rapport avec la main mise de la Philosophie sur l’Homme. Elle vise déjà ce qui sera ultérieurement au centre du projet perfectionniste : mettre la philosophie elle-même sous réserve, la soumettre à des conditions « réelles ».

Car dans cette formule retorse, n’est déjà plus supportée la définition unitaire de l’Homme comme « enfant-adulte », ou disons comme un être d’intuition puis de raison et de savoir dont la Philosophie pourrait maintenir l’unité tout en brusquant la séparation. Le Perfectionnisme est dans une recommencement sur une autre échelle et qui se distingue de toutes les formes de retour sur soi ou de rupture. D’où ce regard très particulier que l’on trouve chez Cavell sur l’Enfant, reflet d’un certain romantisme notamment celui du poète anglais Wordsworth : l’enfance comme visage de l’ordinaire et l’ordinaire comme lieu frappé d’un non-savoir plutôt que d’ignorance, de pauvreté plutôt que de manque. Il s’agit d’une pensée qui défait la priorité de l’enseignement sur ce qu’il appelle la confiance comme si ce qui nous faisait adulte était l’état « séparé » mais sans nostalgie d’un état primitif ; de la même manière que il y a entre l’Homme et la Femme, une « séparation » sans guerre et plus généralement entre humains quelque chose de semblable à ce que Levinas appelle une « religion », un rapport absolu de séparation mais sans besoin, sans faim, sans mort, sans désir de clôture unitaire qui apparente toujours l’Autre au Même. On retrouve entièrement l’Infini lévinassien dans l’expression très judaïque et très prometteuse de Cavell d’ « une vie du monde ».

Car le Philosophe ne se confond pas avec le Perfectionniste. Il n’en est pas en tout cas l’expression par excellence. Le « truc » de la méthode philosophique comme le dit familièrement Cavell tient à cet espèce bien particulière d’assomption du dire du philosophe qui le lie à sa propre vie et je serais maintenant tenté de dire à sa « génération » (תּוֹלְדֹת : toledot en hébreux) ou encore à son Geschlecht (en allemand). Cette assomption, Cavell l’appelle par delà la morale, une arrogation. Elle se présente sous deux faces, qui n’ont rien à voir avec l’indécidabilité déconstructionniste et à son jeu de doubles, de renversement et de traces : soit elle est une voix minoritaire et c’est alors celle du penseur souverain que Nietzsche appelle de ses vœux, soit elle est autoritaire et c’est alors celle de la prétention de la Philosophie elle-même qui est considérée, une prétention que Nietzsche, encore lui, analyse en terme de lutte des instincts (eux-mêmes philosophiques) pour la suprématie. La voix perfectionniste chez Cavell c’est, rejoignant peut-être ce que Derrida, en un curieux renversement de tout ce que nous croyons avoir appris, appelle justement l’écriture. Dans la voix perfectionniste est inscrite une critique de cette « autorité philosophique », non pas sans doute sous le rejet du « prêtre » et de la maîtrise ascétique comme chez Nietzsche mais sous d’autres espèces. Comme chez Nietzsche toutefois, c’est l’homme métaphysicien qui prend sa revanche sur la vie qui est visé.

Pourquoi Nietzsche ? Pourquoi Nietzsche toujours comme pierre de touche de l’apport de Cavell ? Réponse : à cause de son rapport à Emerson. Si l’on pense à Nietzsche, non pas seulement le jeune Nietzsche sous influence d’Emerson, son ainé, mais le Nietzsche de Schopenhauer Educateur puis de Zarathoustra, de l’éternel retour, du Gai savoir, ce rapport de proximité est aveuglant. Cependant il passe inaperçu pour toute une traduction de lecture, et une certaine manière de philosopher. La gémellité de Nietzsche et d’Emerson est un fait philosophique qu’il revient à Cavell d’avoir révélé et lui seul. Ce n’est sûrement la première fois que dans l’histoire de la philosophie qu’un rapprochement entre Nietzsche et Emerson a pu être fait mais c’est la manière dont Cavell le donne à entendre qui est unique.

Tous ses effets en sont encore à venir et sont politiques. Nietzsche, contre toutes les malentendus lorsqu’il valorise les « forts » parlent, en fait, des « faibles ». C’est qu’on a confondu chez lui la Maîtrise et la Souveraineté. Nietzsche penseur de la Maîtrise et de la Rébellion pense le Fascisme et la Révolution. On a un quadriparti avec deux polarités Maîtrise/Rébellion – Révolution/Fascisme. Il faut poursuivre cette analyse de François Laruelle, circonvenir la géniale contrefaçon qu’opère Heidegger sur Nietzsche pour aller cette fois vers Emerson. Car c’est à peu près à la même époque qu’Emerson pense le Conformisme / le Non-Conformisme selon une autre polarité que Cavell ne nomme pas mais dont le premier terme pourrait en effet s’appeler « la Démocratie Radicale ». Quant au second, je pense qu’on pourrait l’appeler l’ « Exceptionnalisme Américain » rejoignant ainsi ce que Peter Sloterdijk appelle le « Sur-Perfectionnisme ». On pourrait l’appeler aussi le « principe d’Amérique suffisante ». Peter Sloterdijk est un perfectionniste d’un certain type qui ne cesse de cerner , notamment dans son dernier livre (Tu dois changer ta vie), le départ entre l’exercice acrobatique de l’homme tendu vers un fin déjà fixée et l’appel esthético-moral.

La lecture que permet Cavell consiste à réaliser que les textes de Nietzsche et Emerson procèdent de la même manière. L’Amérique et l’Europe se rejoignent dans une commune découverte d’« un même continent politique ». C’est de la même manière qu’ils livrent à un lecteur une unité contradictoire qui le brise en deux. C’est le même fil brun et rouge qui passe à l’intérieur ou à l’extérieur de Nietzsche, c’est la même fil de la « confiance en soi » ou du conformisme le plus désespérant qui traverse la problématique d’Emerson. Un identique malentendu les guette qui tient à ce qu’aucune décision docte ou vertueuse ne peut extraire chez eux une thèse ou une doctrine. Leurs textes qui ne fonctionnent pas de cette manière. Il y a bien, si l’on veut une pensée-Nietzsche et une pensée-Emerson qui entretiennent l’illusion. Elles peuvent servir aussi bien, comme on l’a dit, le nazisme chez Nietzsche que l’idéologie, par exemple, d’une destinée manifeste (manifest destiny) chez Emerson ; mais ni Nietzsche, ni Emerson ne sont de ce coté. Pas plus de l’autre. Sans qu’on lui puisse parler d’ambigüité chez eux. Mais parce que leur écriture s’expose le plus complètement à des effets politiques, parce que leur cause est politique en un sens inépuisable, il y a dans tout ce qu’ils disent un risque et une chance inouïe. Le malentendu, le vrai, est, ici, dans un défaut de lecture qui ne lit pas dans le risque ce qu’il est toujours : la chance de devenir.

Dés lors entrer dans « la cité de paroles » comme Cavell l’appelle , c’est se confronter aux jugements les plus troubles. C’est ce qu’on pourrait appeler l’amphibologie du privé et du public sur laquelle il fait tourner comme un analyseur une « signifiance ». C’est de là que rétrospectivement vient l’attachement de Cavell dès son entrée à une philosophie du langage ordinaire, une expression de son aveu même fort mal trouvée et pas encore complètement expliquée même parmi les meilleurs connaisseurs de Cavell.

Prétendre par exemple, que Emerson ou Nietzsche sont équivoques c’est (sur la base d’une différence qui semble raisonnable entre le privé et le public dans leur pensée) le plus souvent rater la « signifiance » de leur propos et montrer que l’on a pas vaincu l’apparence qu’il nous tendait comme une occasion de franchir un degré vers nous-mêmes. Ainsi en voulant formuler un jugement public, nous n’avons fait que dissimuler un jugement privé. Tout cela Nietzsche comme Emerson l’avait depuis toujours anticipé : Nietzsche en voulant périr avec son interprète fasciste, Emerson en rejetant l’échelle derrière lui.

Comment procède en effet Emerson(et son texte) lorsqu’il déclare :

Je sais que le monde avec lequel je suis en conversation dans la ville et dans les fermes n’est pas le monde que je pense (…) Mais je n’ai jamais trouvé que l’on gagnât beaucoup à des tentatives manipulatoires pour réaliser le monde de la pensée.

 ?

Il fait montre d’un scepticisme. Mais de quel scepticisme s’agit-il au juste ? Ce qu’il accuse en fait, selon la lecture qu’autorise Cavell de ce passage si souvent cité c’est l’outre-passement typiquement philosophique ou « positive » d’un scepticisme métaphysique. L’aberration de la philosophie serait de rendre thétique ou gnoséologique ce qui ne l’est pas : passer d’une non-position en une position, affirmer un non-savoir à partir de ce qui n’est pas de l’ordre du savoir. On retrouve ici encore Levinas à l’horizon d’une commune identification de la « Signifiance » et d’ »Autrui ». Ne peut-on, en effet , penser que ce que Cavell tout un temps analyse sur la parole comme acte, sur l’expression comme expression de ma vie comme une pensée parallèle au Langage et au Visage selon Levinas ? Cavell contemporain de Derrida dans le projet, dans toutes ses intimités distantes comme il les appelle, serait en fait, bien plus en affinité avec Levinas.

Le scepticisme d’Emerson, quant à lui, s’avère être une position qu’il maintient contre une précipitation qui serait, elle, donc proprement « philosophique ». ou « métaphysique » selon l’acception qu’on lui donne. Son scepticisme est une contre-position radicale du scepticisme philosophique. La distinction implicite qu’il fait ne passe pas, quelques en soient les apparences entre « l’homme ordinaire » et l’ « homme philosophe ». La distinction est rebelle à tout le jeu philosophique qui introduirait de la différence entre le monde de l’activité (ou du travail) et le cabinet du penseur (ou de l’oisiveté), le grégaire et le solitaire, la conversation et le soliloque, le monde tel qu’il va et le monde de la pensée, l’Autre et le Même, pour la réunifier dans un geste second. Tous ces couples philosophiques, Emerson les donne à entendre une fois pour toutes et laisse là le jeu de leurs déterminations. J’ai suggéré déjà que ce qui intéressait Cavell chez Emerson, c’était plus la syntaxe de toutes ces places que le jeu de la différence philosophique, quasiment à la manière d’un jeu de signifiants qui glisseraient les uns sous les autres et cela de manière ininterrompue. C’est que toutes les différences et peut-être tous ces jeux sur la signifiance, il faudrait les entendre avec une oreille sensible non pas à la sur-détermination philosophique mais à la sous-détermination. Emerson sous-entend ces déterminations pour les sous-déterminer elles-mêmes comme ils voient passer « Pareils et Différents / Massifs et Sinistres (Like and Unlike / Portly and Grim) » dans ce poème étrange en exergue d’Expérience, ceux qu’ils appellent « les Seigneurs de la Vie » (The Lords of Life). C’est cela l’ordinaire émersonnien que l’on retrouve dans l’écriture de Stanley Cavell : un certain pouvoir de sous-détermination comme si les catégories kantiennes de l’expérience subissait non pas le travail de l’ironie mais celui d’une temporalisation, d’un affaiblissement par multiplication et finalement d’un évanouissement de leur pouvoir ; leur faisant subir ultimement peut-être ce « dommage spectral », ce Spectral Wrong comme le nomme de manière très mystérieuse Emerson à la fin de son poème.

En tout cas le scepticisme d’Emerson se tient en retrait de ce geste d’unification au seul bénéfice de la philosophie qui a commencé par créer la différence (et c’est cela qui rend les choses si complexes) créant un nouveau mélange, un mixte pour ainsi dire de second degré qui est ou prétend être le monde. La conséquence est que le devenir humain (autrement dit puisque c’est de cela qu’il est question, la réalisation ultime du monde de la pensée) ne plus être confié à la philosophie traditionnellement conçue. L’homme ne sera plus une forme de sublimation de l’homme ordinaire. Il y a une nouvelle articulation à trouver qui n’est plus une dualité. Une nouvelle économie en découle et peut-être une toute autre façon de penser, non plus à proprement parler au nom de l’ « homme » (ou même de l’ « homme ordinaire », ce qui serait rétablir la différence philosophique par un autre bord) mais au bénéfice de l’humain qui, lui et lui seul, ne se confondra jamais avec le monde. Il en ressort qu’il faut sortir du cercle de ce qu’on pourrait appeler la philosophie-monde ou la pensée-monde qui n’est pas le réel dont parlent Emerson (et Nietzsche et avec eux Cavell).

Nul cercle ne se ferme jamais sur lui-même.

D’où la révolte : le Devenir dit Emerson est la chose que le monde a le plus en haine.

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