Le Perfectionnisme (philosophique)
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Exemple et représentation

La question de la norme et du standard chez Emerson et Nietzsche

samedi 12 décembre 2009, par Pascal Duval

Un point particulier du refoulement du perfectionnisme émersonnien tient à la mauvaise compréhension de ce qu’il appelle l’exemplarité et de la représentativité. Une question qui est aussi chez Nietzsche, avec le thème du grand homme (et du surhomme) qui, à suivre Stanley Cavell (relayé par James Conant) est une réécriture d’un thème qui vient d’Emerson.

La Norme et la question d’une politique de l’interprétation

La question serait celle de la « folie » de Nietzsche, une question politique... Cavell ne dit pas que la folie de Nietzsche appartient à quelque région « privée » de sa pensée. Elle est au centre du dispositif de son perfectionnisme comme, disons, une « extase » est au centre de celui d’Emerson. Cavell a arpenté et reconnu chez Nietzsche ce qu’il appelle « le danger de la pensée ». Il est à cet égard significatif que ses incursions les plus décisives dans le texte nietzschéen, Cavell ne les entreprennent réellement qu’une fois en possession du texte émersonien. C’est que la pensée politique de Cavell, son perfectionnisme, était depuis longtemps préparée et hantée par le problème de la « Norme », bien avant sa reconnaissance d’Emerson, sous-jacente à un risque que seul Emerson était capable, pour lui, de poser en philosophie et pour la philosophie. La Norme : au sens de « Standard » telle qu’on trouve dans l’ « homme représentatif » chez Emerson ou la notion de « grand homme » chez Nietzsche. La norme, c’est aussi, celle à laquelle est fait appel toute théorie politique (dite « normative »), comme celle de John Rawls, qui voudrait fonder nos accords de base sur une articulation rationnelle de nos principes (notamment ceux de « justice »). La pensée de la « Norme » est la même chez Nietzsche que chez Emerson. C’est, en ce point précis, que se trouve un conflit d’interprétation des plus graves avec toute une interprétation de Nietzsche aux États-Unis (dans laquelle s’inscrit notamment John Rawls).

Comme le rappelle James Conant, tout converge vers un point textuel et focal qui sème la plus grande confusion sur ce qu’il faut entendre dans un passage allemand très précis, lorsque Nietzsche dit que l’humanité ne doit travailler qu’à la création des meilleurs exemplaires. Il est important de citer le texte en allemand :

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Schopenhauer als Erzieher
« Die Menschheit soll fortwährend daran arbeiten, einzelne große Menschen zu erzeugen – und dies und nichts anderes sonst ist ihre Aufgabe. (…). Denn die Frage lautet doch so : wie erhält dein, des einzelnen Leben den höchsten Wert, die tiefste Bedeutung ? Wie ist es am wenigsten verschwendet ? Gewiß nur dadurch, daß du zum Vorteile der seltensten und wertvollsten Exemplare lebst, (…) »

« Die Menschheit soll fortwährend daran arbeiten, einzelne große Menschen zu erzeugen – und dies und nichts anderes sonst ist ihre Aufgabe. (…). Denn die Frage lautet doch so : wie erhält dein, des einzelnen Leben den höchsten Wert, die tiefste Bedeutung ? Wie ist es am wenigsten verschwendet ? Gewiß nur dadurch, daß du zum Vorteile der seltensten und wertvollsten Exemplare lebst, (…) »

passage, traduit, dans la première version anglaise de R. J Hollingdale à laquelle se réfèrera explicitement Rawls par :

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Schopenhauer as Educator
« Mankind must work continually to produce individual great human beings – this and nothing else is the task (..) for the question is this : how can your life, the individual life retain the highest value, the deepest significance ? (…) Only by your living for the good of the rarest and most valuable specimens. »

« Mankind must work continually to produce individual great human beings – this and nothing else is the task (..) for the question is this : how can your life, the individual life retain the highest value, the deepest significance ? (…) Only by your living for the good of the rarest and most valuable specimens. »

Quelle est la différence entre specimen et exemplar (Exemplare en allemand , exemplaire comme le dit très bien la traduction française) sur laquelle réside toute la pointe, semble-t-il, d’une politique de l’interprétation ? « Les spécimens sont les échantillons représentatifs d’une classe ou d’un genre particulier. Ceci encourage la lecture élitiste de Nietzsche qui postule qu’il souhaite favoriser les intérêts d’une certaine classe d’individus privilégiés, et que les intérêts de n’importe qui ne se trouvant pas dans la classe n’ont (au mieux) qu’un intérêt secondaire. Si on pense que Nietzsche nous présente le grand homme comme un spécimen, alors il devient normal de supposer que nous n’appartenons pas au genre dont le grand homme est le spécimen. Des spécimens sont caractérisés par leurs traits, exemplaires (dans le sens de Nietzsche), par leur excellence. On ne peut servir de spécimen d’un genre à moins qu’on montre des traits que tous les membres de ce genre possèdent. Mais le point est justement que dans le cas d’un exemplaire (selon Nietzsche), d’autres membres du genre ne partagent pas son excellence. Un spécimen montre ce qui est essentiel afin de compter en tant que membre d’un genre. Un exemplaire, lui, exemplifie la manière d’exceller en tant que membre d’un genre. Un specimen doit être comparé et contrasté à un autre spécimen (c’est-à-dire, un autre comportant des traits différents et par conséquent appartenant à un genre différent). Un exemplaire (dans le sens de Nietzsche) doit être comparé avec des membres de son propre genre (qu’il surpasse selon tel ou tel aspect). » [1]

L’ensemble des analyses de James Conant, qui a travaillé avec Stanley Cavell, tournent autour d’un rétablissement de la vérité du texte de Nietzsche. Elles sont tout à fait éclairantes en ce qu’elle confronte la manière dont il entend être lu et compris et apporte les preuves nécessaires d’une mauvaise compréhension de Nietzsche dans sa réception en Amérique. Comment se fait-il qu’une telle mise au point, comportant autant d’évidences textuelles et probantes, nous revienne des Etats-Unis pour éclairer Nietzsche de manière aussi didactique ? Pourquoi ce sentiment en France, par exemple, que ce que dit Nietzsche n’est pas délivrable sous cette forme et qu’il faudra sans cesse en passer par un sens sophistiqué « de la volonté de puissance » et les embarras d’une lecture heideggérienne sur ce sujet ? Est-ce que parce que contrairement à l’Amérique, le problème politique de la démocratie et disons de "la culture de soi" qu’il sous-entend ne peut être ainsi frontalement posé ? Dans ce cas est-ce un progrès à comprendre en terme politique ou philosophique ?

Relire Nietzsche (en France aussi..)

Il y a deux sortes d’égalité dit Nietzsche vers 1877 [2] :

« Deux espèces d’inégalité – La soif d’égalité peut se manifester en ce qu’on voudrait ou bien se soumettre tous les autres (en les rabaissant, en les étouffant dans le silence, en leur passant la jambe), ou bien s’élever avec tous (en leur rendant justice, ne les aidant en se réjouissant des succès d’autrui). » [3]

Comme les théoriciens (Conant évoque à la fois Matthew Arnold , Thomas Jefferson, Alexander Hamilton, William James, John Stuart Mill, Alexis de Tocqueville) qui ont compté dans l’établissement de la démocratie américaine la querelle qu’entreprend Nietzsche avec la démocratie est fonction de cet équilibre entre la tyrannie de la majorité (comme la nomme Tocqueville) et l’aspiration à l’excellence de l’Exemple.

Du point de vue Cavell, il y autour d’un passage (comme celui plus haut auquel nous avons fait appel) un problème particulièrement grave de lecture et d’interprétation : la dimension notion du génie, de la représentatitivité chez Nietzsche est exactement la même que chez Emerson. Emerson, en fait, pas plus que Nietzsche, en fait, ne se confie au génie (« qui nous revient avec une majesté né de l’aliénation », dit-il en une formule très forte). C’est une forme d’infantilisme, un défaut de lecture (et "dans" la lecture, pourrait-on ajouter). Leurs propos communs est celui de la connaissance de soi et engage toute une façon de lire qui risque de passer complètement inaperçue. Mais pourquoi ? Pourquoi, profondément, ce contre-sens ? Sur la mésinterprétation que Rawls fait de Nietzsche, tout a été « presque » dit par Cavell. « Presque » car le sentiment que nous pouvons avoir est que la réaction de Cavell, les arguments qu’il désire avancer sont parfois à l’étroit dans la forme reçue, instituée, historique de la philosophie en Amérique. L’impression qui se dégage est que Cavell se voit contraint de concéder, pour se rendre intelligible, un critère d’analycité qui se concilie difficilement avec ce qu’il essaie d’élaborer sous le nom de perfectionnisme dans toute son ampleur. Selon Cavell (et James Conant), Rawls commence par prendre au « pied de la lettre » ces spécimens, ces exemples d’humanité remarquables qui sont comme des représentations de notre moi réalisables mais non-réalisées d’Emerson. Il y a l’élaboration au cœur de l’écriture de Nietzsche un motif qui lui échappe. Si textuellement, il peut nous sembler que Cavell a entièrement raison, on sent bien qu’il n’entend pas insister là-dessus. Il y a une cécité typique à l’expressivité philosophique et elle est solidaire de ce qu’il appelle le refoulement d’Emerson en Amérique qui tiennent autant à des raisons politiques, que philosophie, à leur interprétation.

« le danger de la pensée » épreuve de l’homme démocratique

Lorsque Nietzsche parle de l’ « exemple humain », du type d’humanité schopenhauerien, ce n’est pas, dit Cavell, un propos littéraire, ce n’est pas une figure de rhétorique, mais une manière de nommer le cœur de ce qu’il appelle le perfectionnisme. Cette lecture est suspendue à un danger qui est tout à la fois politique et philosophique : « le danger de la pensée ».

« Pour Nietzsche, ceci est le danger encouru par qui voudrait être l’exemple humain qu’est Schopenhauer à son avis, ce que j’ai interprété comme ‘ l’homme véritable ’ d’Emerson, sa ‘norme ’ [standard], ‘tenant le lieu de l’humanité’, - danger qui est ‘le désespoir à l’égard de toute vérité’ perçu par Nietzsche comme étape finale du « scepticisme et du relativisme »

Par «  ceci  », Cavell entend cette réaction de H Von Kleist à sa fiancée dont Nietzsche se fait l’écho dans Schopenhauer éducateur en choisissant un extrait particulièrement édifiant :

« Il y a peu, j’ai fait connaissance avec la philosophie de Kant, et il me faut maintenant te communiquer une pensée à son sujet, n’ayant pas lieu de craindre qu’elle t’ébranle aussi profondément, aussi douloureusement que moi.-Nous ne pouvons pas trancher si ce que nous appelons la vérité est vraiment la vérité, ou si cela nous apparaît seulement ainsi. Dans le second cas, la vérité que nous amassons ici n’est plus rien après la mort, et tout effort pour acquérir une propriété qui nous suive aussi dans la tombe vain. » [4]

De quoi est-il question dans cet extrait ? Quel danger est-il nommé ? C’est celui du « désespoir de la vérité ». H. V Kleist reconnaît dans la philosophie kantienne une présentation de la vérité. Ni sa fiancée ni sa descendance ne lui appartiennent (ni avec eux, le futur et le monde) : cette vérité lui est fatale. Il rencontre ainsi sa norme mais au même moment il y succombe, emporté par le poids de cette verité. Cavell dit-il qu’il y a un danger de la vérité ? Non, ce que désigne Cavell, pour parler à la manière d’Emerson c’est le retour (ici fatal) du génie vers notre moi ordinaire . Trop grand, trop vaste, il nous étouffe et avec lui notre relation au monde pour n’avoir pas compris que c’était de nous qu’il s’agissait. Dans ce retour de l’aliénation, il y a selon justement la flèche dans lequel nous prenons cette aliénation, un risque : celui de la Liberté ou de la Destruction du moi ordinaire. C’est là le danger de la pensée : une question de transfert et de contre–transfert, pourrait-on dire sur ne autre scène (psychanalytique). Mais Cavell dit bien la pensée : c’est-à-dire la philosophie, en nommant par là son pouvoir à deux faces (de mort ou de résurrection).

Il s’agit donc de philosophie. Et c’est là qu’intervient le motif de toute querelle (signal de notre perfectionnisme) avec la démocratie car hors de la « Norme » (et de son épreuve), selon Cavell, qui assume cette position difficile et exigeante, il n’y a pas de démocratie possible. C’est pourquoi aussi la question de "l’homme moyen" en démocratie est toujours mal posée (Encore faudrait-il qu’un tel homme ordinaire ou moyen existe..) Ce n’est pas là le risque de la démocratie. Le premier risque c’est celui, non pas de nous perdre en tant qu’individu mais plutôt de ne pas nous reconnaître. Ce serait là l’étape ultime du nihilisme, selon Nietzsche, selon Cavell.

Effondrement ou exhaussement : c’est le saut dans démocratie comme choix, hors duquel il n’y a pas de démocratie (ou c’est que nous avons déjà choisi).

Notes

[1] Traduction de James Conant, Nietzsche’s Postmoralism. Essays on Nietzsche’s Prelude to Philosophy’s Future, Cambridge University Press, p183.

[2] Nietzsche Humain trop Humain – Livre de poche, 1995 p240

[3] Il me vient à l’idée que cette citation pourrait tout à fait venir de la bouche de Camille, l’héroïne perfectionniste d’un cœur en hiver, si le personnage masculin ne tentait pas de lui retirer la parole...

[4] C’est H Von Kleist qui écrit et que citent tour à tour Nietzsche et Stanley Cavell (dans Conditions nobles et ignobles p 194)

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