Le Perfectionnisme (philosophique)
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John Dewey et Stanley Cavell

La question du public (et du privé)

mercredi 30 juin 2010, par Pascal Duval

Dans Le public et ses problèmes publié en 1927 [1], qui est un livre en fait sur la Démocratie, l’Etat et ce que nous appellerions l’espace public , John Dewey nous livre cette étonnante évocation du village de Wiltshire selon l’écrivain et poète W. H. Hudson :

« Chaque maison formait un centre de la vie humaine lié à la vie des oiseaux et des bêtes, et les centres se touchaient les uns les autres comme un rang d’enfants qui se donnent la main ; tous formaient un seul organisme, poussés par un seule vie , mus par un seul esprit, comme un serpent multicolore au repos, étendu de tout son long sur le sol. J’imaginais que l’habitant d’un cottage situé à l’autre bout du village, occupé à couper du bois ou une souche, se blessait grièvement en faisant tomber sur son pied sa hache acérée. Alors la nouvelle de l’accident volerait de bouche en bouche jusqu’à l’autre bout du village, une mile plus loin ; non seulement, chaque village serait rapidement mis au courant, mais en outre chacun aurait en même temps une image très vive de son compagnon au moment de sa mésaventure, l’image de la hache acérée et luisante s’abattant sur le pied, du sang rouge coulant de sa plaie ; et chacun ressentirait en même temps la plaie dans son propre pied et le choc dans son corps. De la même manière, toutes les pensées et tous les sentiments se communiqueraient librement d’une personne à l’autre, sans manière qu’il soit besoin de paroles ; tous seraient des participants en vertu de cette sympathie et de cette solidarité qui unissent les membres d’une petite communauté isolée. Personne ne serait capable d’une pensée ou d’une émotion qui semblerait étrange aux autres. Le caractère, l’humeur, la manière de voir les choses propres à l’individu et au village seraient les mêmes. » [2]

Évocation ou fantasme étonnant ! Quelle est le statut de cette fable, s’il s’agit bien d’une fable ? Qu’il ne s’agisse pas du tout d’un quelconque mythe d’une vie politiquement réalisée, ou de l’utopie d’un degré zéro de l’État, c’est ce que peut nous assurer la phrase sobre par laquelle Dewey conclut cette description :

« Dans de telle conditions d’intimité, l’État est une impertinence » [3]

Alors de quoi s’agit-il ? Et que décrit cette vie ? Peut-être rien d’autre que l’État démocratique où ce qui est le plus privé (la douleur, en l’occurence) devient le plus public (comme sous l’effet d’une propagation de la plus vive sensibilité), où le savoir rejoindrait la connaissance. Disons que John Dewey nomme ici la vertu politique démocratique en un sens "perfectionniste" qui n’a rien à voir avec une nostalgie ou une utopie. Cette image d’un langage qui n’aurait pas besoin finalement d’être prononcé pour être compris de tous (et où les lecteurs de Wittgenstein et de Stanley Cavell reconnaîtront le refus justement d’un langage privé plutôt que l’œuvre dénégatrice d’un scepticisme), n’est effectivement pas un mirage, une construction théorique mais peut-être toute l’incarnation du problème de l’articulation de ce que Dewey appelle une "expérience" qui n’a rien à voir l’empirisme, autrement dit le développement d’une "individualité" qui n’a rien à voir avec l’individualisme. Cette expérience n’ a rien à voir avec l’empirisme et cette individualité n’a rien à voir avec ’individualisme. Dewey s’expriment en des termes que n’aurait pas désavoué Emerson.

En faire un mirage serait contraire à tout cet effort et rater tout le sens du fameux « pragmatisme » de Dewey (auquel Stanley Cavell, lui-même n’a peut être pas rendu entièrement justice) qui est de retirer à cette démocratie qu’il défend tout fondement « absolutiste ». C’est là le point de compréhension. Dans le public et ses problèmes, et c’est sans doute la leçon la plus forte de son propos , il s’agit justement de tourner le dos à la nostalgie et à la crainte, aux faux espoirs comme aux faux dictats. Dewey convertit nos émotions les plus ambivalentes au sujet de l’État comme il le dit, avec un sens de l’alternative qui n’a rien perdu de son acuité, tantôt comme “monstre haï”, tantôt comme “Léviathan chéri”, désignant par-là parfaitement les deux spectres du laissé faire libéral le plus débridé et les effets d’un totalitarisme émérgent dont il est l’observateur, en un nouveau problème (ou re-formulation d’un problème classique) : le problème du public et du privé qui est comme la condition démocratique un problème dans lequel nous sommes toujours déjà pris, impliqués.

La question du privé et du public chez Dewey devient par là même la seule et unique question fondamentale des limites de l’Etat (la question de où il commence et où il finit). Nous sommes comme condamnés à la démocratie comme, disons, l’existentialisme de Sartre nous condamnait à la liberté. Il revient certainement à Dewey d’avoir isolé cette question de toute question causale ou substantialiste, de toute cette logique absolutiste dont “ le répérage critique” , comme le dit la préfacière, Joelle Zask, de l’édition française [4], “est tout autant destiné à établir le caractère pré-scientifique des théories sociales et politiques qui en relèvent qu’à mettre en évidence les effets antidémocratiques et iniques des doctrines non-expérimentales du social et du politique. Le libéralisme de type économique, le nationalisme ou le socialisme “scientifique” sont à la fois épistémologiquement arriérés, anthropologiquement infantile et politiquement consternants”.

Une vision de la démocratie qui 80 ans après garde toute sa virulence comme en témoigne Bruno Latour qui en voit toute la pertinence et la radicalité dans le contexte le plus actuel d’une république française française fragilisée par ce que Dewey avait déjà repéré : l’accaparement privatif du bien commun relayé, ici, par les experts de tous poils de la « chose publique ».

Comme le dit vigoureusement Bruno Latour :

« Devant le Public, il faut prouver à chaque fois la source de l’autorité. Ce livre est encore brûlant parce qu’il est écrit entre les deux guerres dans une période terriblement semblable à la nôtre : Dewey appelle “Grande Société” ce que nous appelons globalisation, “presse et radio” ce qui nous vient par internet, “montée des fascismes” ce qui nous effraie dans le fondamentalisme. (...) Nous ne savons pas encore ce qui nous rassemble ni les effets lointains de nos actions Comment nous organiser pour les apprendre ? La réponse est révolutionnaire : par une attention nouvelle aux choses. Avons-nous oublié que dans le mot République il y a le mot “chose” ? Qu’est-ce donc qu’une chose publique ? Ce qui nous concerne tous sans que nous sachions encore exactement comment nous lui sommes attachés. Ce peut-être la pollution atmosphérique aussi bien que le dossier des retraites, le voile islamique autant que le virus du SARS, les fermetures d’usine autant que les sacrifices faits aux divinités. (...) Le public n’est pas ce fameux « service public » que ceux qui devraient le défendre s’efforcent de démanteler, mais un problème ardu dont la solution exige en effet de tout reconsidérer. (...) Si Marianne n’a plus de lait, c’est que nous avons tout simplement perdu l’habitude de parler politique en confondant l’expression virulente ou blasée d’une position arrêtée avec l’exploration du Public. “Arrétée” tout est là : il n’y a pas en France de positions extrêmistes et d’autres raisonnables, réalistes, réformistes, subtiles. La différence passe ailleurs : entre ceux qui parlent pour composer le bien commun et ceux qui parlent pour interrompre le mouvement d’exploration parce qu’ils connaissent déjà le bien commun.(...) L’expression des intérêts est une chose, la recherche de leur composition en est une autre. Le Public n’est pas donné : il faut le faire exister. Dewey est un pragmatiste non pas au sens d’un social-traître en puissance, mais au sens, ô combien radical pour nous autres Français, de celui qui soumet tous les pouvoirs à cette fière demande : “ Qui t’a fait roi ? ”. » [5]

Dewey assigne une détermination critique et expérimentale (coordonnée très précisément au sens original qu’il donne à l’ expérience) à ce public qui se constitue dans et par les activités qui sont destinées à identifier un intérêt de réglementation politique et est ainsi le premier, peut-être, dans la philosophie politique a donner et à réclamer une voix à ce public et cela sans vouloir préjuger d’une adéquation entre l’intérêt public et la constitution de ce public qui jusqu’alors se passait toujours sur le dos des citoyens. C’est en effet une figure bien connue de la philosophie classique de supposer une harmonie pré-établie entre, disons, les efforts individuels et le bien de tous en ratant à chaque fois la notion d’individu et de relations sociales (en exagérant l’un au détriment de l’autre) qui est tout entière dans la question du passage du privé au public (et réciproquement). Comme le dit encore Joelle Zask Il n’est pas jusqu’à Habermas qui ne suppose « une homologie entre la structure de l’espace public et la structure de l’espace mental individuel ».

« Libéral radical » optant pour « une démocratie sociale », Dewey peut-être dit un démocrate radical d’un type nouveau dont il faut comprendre chaque terme. Il se trouve que ce terme de « Démocratie radicale » est le titre d’un ouvrage de Sandra Laugier qui retrace toute une actualité politique qui va d’Emerson à Stanley Cavell een évitant précisément Dewey. La raison principale en que les traits de cette critique qui aboutit à Cavell se présente comme un alternative surtout à John Rawls comme opposant à cette démocratie radicale (John Rawls pour autant défenseur d’une "démocratie délibérative" à La Habermas ? Le débat reste ouvert..). Pourtant,cette vision d’un espace public où ne tient plus la différence disons entre le politique et l’éthique, qui d’autre (et c’est là le paradoxe de la sa relation à Dewey), qu’un auteur comme Stanley Cavell était à même de la relayer ? Or Stanley Cavell prend ses distances par rapport à Dewey qui aurait échouer à comprendre au moins une double appartenance de la pensée américaine à un courant pragmatiste et à un courant transcendantaliste [6]. Pourtant, c’est bien dans ce sens que se conclut le livre de Dewey sur l’idée d’un langage partagé, auquel aspire Emerson (et auquel on s’attendrait à voir se connecter tout à fait logiquement comme chez Cavell le thème d’une philosophie du langage ordinaire).

Dans le fil de cette inspiration du village de Wiltshire par W. H. Hudson, John Dewey conclut ainsi Le public et ses problèmes :

« Les idées qui ne sont pas communiquées partagées et revivifiées par l’expression ne sont qu’un soliloque, et un soliloque n’est qu’une pensée cassée et imparfaite. (...). Les connexions de l’oreille avec la pensée et l’émotion vitale et sociale sont infiniment plus intimes et plus variées que celles de l’œil. Voir est le fait d’un spectateur ; entendre est le fait d’un participant. La publication est partielle, et le public qui en résulte n’est que partiellement informé et formé, tant que les significations que les publications convient ne passent pas de bouche en bouche. La dotation personnelle en intelligence est limitée ; mais le flux de l’intelligence sociale peut provoquer une grande augmentation et une consolidation de cette dotation ; lorsque cette intelligence circule de bouche à oreille, de l’un à l’autre, au cours de communications internes à la communauté locale, il n’y a aucune limite à ce processus. Voilà qui procure une réalité à l’opinion publique et rien d’autre. Comme le disait Emerson, nous reposons au sein d’une immense intelligence. Mais cette intelligence restera assoupie et ses communications, brisées, inarticulées et défaillantes, tant qu’elle ne se développera pas au sein de cette communauté locale » [7]

Dewey s’exprime dans une veine visiblement émersonienne... Pourquoi un tel passage ne trouve-t-il pas grâce aux yeux de Stanley Cavell ? Dewey n’a-t-il réellement eu d’Emerson qu’une lecture superficielle ? Dewey se serait-il trop confié selon Cavell à l’intelligence sociale d’une communauté (à cette "great society" dont Dewey se fait clairement l’écho) ? En serait-il resté à une vision trop optimiste de la publicité (ou comme la traduction le dit de la "publication" au sens de "rendre public") et de ce flux qui va de bouche à oreille ? Ou alors faut-il comprendre que c’est la position de Dewey comme auteur philosophique que Cavell critique plus que les thèmes qu’il véhicule ? Nous touchons du doigt peut-être ici le thème d’une politique de la parole avec cette question redoutable ; ce que le poète dit de la démocratie s’entend-il mieux dans les mots du philosophe ?

Notes

[1] réédité récemment dans la collection Folio Essais

[2] W. H. Hudson, A traveller in Little Things, p110-12 cité par John Dewey - Le public et ses problèmes - La découverte de l’Etat p123-24

[3] opus cité p124

[4] Joelle Zask, Opus cité p47

[5] Bruno Latour - Pourquoi Marianne n’a plus de lait.)

[6] Cf. http://study.stanley-cavell.org/La-troisieme-oreille

[7] John Dewey - Le public et ses problèmes - Le problème de la méthode p322-23

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