Le Perfectionnisme (philosophique)
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L’antinomie de Robert Warshow

lundi 31 mai 2010, par Pascal Duval

A l’occasion de la réédition de Le cinéma nous rend-il meilleur ? de Stanley Cavell et au moment où la réflexion philosophique est plus que jamais active autour du cinéma, de Stanley Cavell (Cf. le denier colloque l’écran de nos pensée) ou de la culture populaire américaine (comme en témoigne le prochain colloque sur le thème des séries télévisées américaines et des raisons de leur succès), il n’est pas inutile de revenir sur l’essayiste Robert Warshow, fondateur de ce type d’entretien où se risque la connexion entre une high culture et une low culture. Portrait donc de Robert Warshow en pionnier et préfigurateur de Stanley Cavell, lui-même.

Dans sa postface intitulée After Half – a century à The immediate Experience de Robert Warshow, Stanley Cavell confesse sa lecture presque coupable de ce livre, en des temps d’indigence intellectuelle où la philosophie s’était absentée, dit-il, de tout engagement littéraire ou politique. Il s’achète avec ses maigres ressources les coûteuses revues dans lesquelles écrivent le groupe qui sera appelé plus tard le groupe des intellectuels juifs new-yorkais (avec notamment Lionel Trilling et Clément Greenberg). A cette époque, lui-même ne se reconnaît pas dans l’enseignement de la philosophie dispensée à l’université où domine la philosophie analytique anglo-saxonne et le pragmatisme américain. Aussi va-t-il au cinéma (comme Wittgenstein à une autre époque) et lit-il Robert Warshow. :

« Robert Warshow était l’auteur principal à la base de mon strict régime de lecture extra-universitaire qui se demandait ce qu’était l’Amérique, et notamment, quel était sa propre relation à la culture américaine. »

Non pas, que Robert Warshow, à cette époque où Cavell le lit (entre 1948 et 1951) soit parvenu, complètement, selon lui, à articuler entièrement la relation entre l’Amérique et sa culture. L’originalité de Robert Warshow, n’est pas tant d’avoir élevé la pertinence de ces sujets de prédilection empruntés à la culture populaire (comme la bande dessinée, le Western, le film de gangster ou les pièces de Broadway) au rang de question que celle d’avoir voulu rendre indissociable son besoin d’honnêteté, et ces sujets d’écriture dans la vigueur d’un style entièrement personnel. Mais c’est alors au cours d’une expérience que Cavell appelle une expérience de « dévastation » qui met en apostrophe de la figure de l’intellectuel et du critique.

Cavell écrit :

« C’est lui (Robert Warshow) qu’il décrit nécessairement de diverses manières dans son essai d’ouverture (le legs des années 30) lorsqu’il parle par exemple de l’auteur devant inventer sa propre audience, de l’auteur devant inventer toute la signification de l’expérience ; de l’intellectuel moderne devant endosser ‘‘ la nécessité de décrire et de clarifier une expérience qui l’a lui-même privé des termes dont il aurait eu besoin pour en parler’’. Quelle expérience a causé cette dévastation ? »

Il y a chez Warshow un appel désespéré à l’expérience. Lorsque par exemple Warshow relate sa tentative de convaincre son fils que la lecture du comics trip Krazy Kat ou de Mad n’est peut-être la meilleure manière de se préparer à affronter la vie. L’anxiété du père est à son comble devant « la restriction de l’expérience », et « manque d’une réponse émotionnelle et morale à l’expérience » que ces lectures impliquent. Cavell note à cet égard qu’il est extrêmement signifiant que c’est la seule conversation, de ces essais, et qu’elle engage le père et son fils dans une scène d’instruction du langage qui fait écho à celle empruntée aux confessions De Saint–Augustin au début des investigations philosophiques de Wittgenstein (paru en 1953) .

Robert Warshow devient pour Cavell le type de l’intellectuel moderne « se confrontant à la nécessité de décrire et clarifier une expérience qui l’a dépossédé des mots, du vocabulaire dont il a besoin pour en rendre compte ». Si la pauvreté de nos termes critiques est la contre-partie d’une rupture à une époque où la Valeur ne se fonde plus que sur la Volonté , comme le dit Cavell dans Dire et vouloir dire (ensemble d’essais publiés en 1969 qui, tout en jetant les bases d’une philosophie du langage ordinaire se veut être aussi la critique du modernisme) avec Robert Warshow, nous sommes en présence de quelque chose de sensiblement différent. Il s’agit d’une impuissance, qui peut être dite tout à la fois une antinomie de l’expérience, une antinomie de la relation à l’Amérique, une antinomie de la culture populaire qui ne parvient à se livrer à cette époque que dans une vision dénaturée d’elle-même.

Ce sont ces antinomies qu’entend notamment surmonter dans Les Voix de la Raison (1979) où Cavell signale son désir de se consacrer désormais au cinéma et effectue le transfert de toute une scolastique à une philosophie diurne.

Le compte-rendu de ces essais de Robert Warshow, intellectuel juif, mort très jeune, par Cavell, offre une perspective particulièrement pathétique de l’impuissance de l’homme dans son époque, et en fait un hommage aux douloureux contours en contrepoint de ce que justement Cavell entreprendra (en se souvenant de cette immediate Experience qui en définitive se sera dérobée à Warshow [1]) comme « recouvrement de sa voix dans son histoire » et re-découverte de la culture américaine autour du cinéma hollywoodien des années 30-40 (et on comprend pourquoi à la lecture de ce compte-rendu de Warshow par Cavell que ce dernier ait dû remonter précisément à cette époque)

« Le pouvoir d’autorévélation de la culture, même là où elle était la plus flagrante, n’avait pas le capacité de se libérer des forces qui la maintenaient celée. »

Nous sommes à la fin des années 40, début des années 50 en Amérique dans laquelle Cavell voit en Warshow lun héros intellectuel malheureux mais exemplaire dans ce sens que c’est le pouvoir d’oblitération de la culture à cette époque qu’il va affronter en chacune de ses tentatives d’explication avec la culture populaire. La conscience intellectuelle chez Warshow est « enfermée » dans une culture « forclose ». La culture ne parvient pas délivrer ses meilleures pensées. Elle est mensongère , idéologique, travaillée par le pouvoir et la dissimulation. Quelle sont les causes de cette « dévastation » demande Cavell ? L’expérience caractéristique de son époque,Warshow la voit premièrement dans le poids en Amérique (différemment qu’en Europe où les courants son plus mélangés) du communisme dans la vie intellectuelle auquel s’oppose une culture de masse marquée, elle, par un libéralisme radical que Warshow appelle en une formule saisissante « la culture de masse d’un libéralisme stalinien » (the mass culture of Stalinist liberalism), secondement dans l’émergence d’un front populaire international qui absorbe la politique nationale . D’où le phénomène du maccarthisme. L’époque est peu fréquentable mais surtout complexe comme l’est l’attitude de Warshow pris entre deux feux [2] Il y a chez chez Warshow, pionnier d’une lecture de la culture populaire de son époque une critique plus que sévère de la culture de masse :

« En fait la fonction première de la culture de masse est de soulager l’individu de la nécessité de faire l’expérience sa vie. », dit Warshow.

Le résultat en est une vulgarisation de la vie intellectuelle, une version vulgaire de la vie intellectuelle. Ce que dit Warshow dans un des articles regroupés dans The immediate Experience (l’héritage des année 30) c’est, qu’à un tournant de son histoire, l’Amérique donne l’apparence d’une politisation de la vie culturelle alors qu’en fait ce à quoi on assiste c’est à une substitution de réponses conventionnelles, à l’expérience de la vie de chacun d’où tout contenu émotionnel et moral s’est retiré. L’expérience est dépravée, l’intellectuel est ravalé.

Un dur constat pour Cavell mais sur lequel va s’élèver tous les efforts qu’il consacrera par la suite au cinéma, media démocratique par excellence, parvenant à cette connexion entre High Culture et Low Culture qui est tout l’enjeu d’un perfectionnisme américain et la chance offerte actuellement à la philosophie (pas uniquement américaine), plus de 50 ans donc après Robert Warshow qui en aura tracé la voie et payé le prix le plus lourd.


Voir en ligne : Robert Warshow, the who did pop culture right

Notes

[1] et dont on trouve également le thème chez Emerson

[2] Il suffit à cet égard de se reporter à sa lecture des échanges de lettres entre les époux Rosenberg dont il dit : “In their crudity emptiness, in their absolute and dedicated alienation from truth and experience, these letters adequately express the communism of 1953 ».

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