Le Perfectionnisme (philosophique)
Accueil du site > Agrégation philosophie > L’ être et le néant

L’ être et le néant

Résumé de l’introduction

samedi 20 septembre 2014, par Pascal Duval

La question de la transphénoménalité de l’être (du phénomène) dans l’être et le néant.

C’est dans son introduction que Sartre présente le problème de EN [1]. C’est clairement ce problème qui sera repris dans en conclusion à la fin du livre (cf. « en-soi et pour-soi : aperçus métaphysiques »). Voici comment il est énoncé à la fin de l’introduction :

« l’en-soi et le pour-soi (…) Quel est le sens profond de de ces deux types d’être ? Pour quelles raisons appartiennent-ils à l’être en général ? Quel est le sens de l’être, en tant qu’il comprend en lui ces deux régions d’être radicalement tranchées ? Si l ’idéalisme et le réalisme échouent l’un et l’autre à expliquer les rapports qui unissent en fait ces régions en droit incommunicables, quelle autre solution peut-on donner à ce problème ? Et comment l’être du phénomène peut-il être transphénoménal ? ».
Comment Sartre en vient-il à saluer la pensée phénoménologique d’avoir introduit le monisme du phénomène (c’est l’idée d’une réduction de « l’existant à la série des apparitions qui le manifestent » participant à toute une déprise des arrière-mondes et disons au mythe de l’intériorité cachée et d’une mystérieuse puissance d’être) pour introduire au final un tel dualisme aussi massif ? Cette question est liée à la question de la « transphénoménalité de l’être » (du phénomène). Cette expression qui semble le calque (mais je n’en ai pas de preuve) d’une transcatégoricité de l’être (propre à un horizon plutôt aristotélicien) est fondamentale. Pour Sartre, il y a une légitimité du questionnement à l’intérieur de l’horizon de la phénoménologie de ce qu’il appelle l’ « être du phénomène », formule qu’il distingue de ce qu’il appelle le « phénomène d’être ». Le phénomène, c’est entendu, c’est le « relatif-absolu » (cf. §1). Ce n’est pas l’Erscheinung kantienne. La pensée phénoménologique a remplacé, et c’est tant mieux, le problème de la réalité par celui de l’objectivité. Tombe un certain nombre de difficultés-dualités (apparence-réalité, puissance-acte) mais c ’est apparemment pour en faire surgir d’autres, comme celui de l’infini et du fini :
« ce qui paraît en effet , c’est seulement un aspect de l’objet et l’objet est tout entier dans cet aspect et tout entier hors de lui. Tout entier dedans en ce qu’il se manifeste dans cet aspect : il s’indique lui-même comme la structure de l’apparition, qui est en même temps la raison de la série. Tout entier dehors, car la série elle-même n’apparaîtra jamais ni ne peut apparaître. »
C’est au §2 cette introduction que Sartre atteste ce qu’il appelle le « phénomène d’être » dont il parle en ces termes :
« L’être nous sera dévoilé par quelque moyen d’accès immédiat, l’ennui, la nausée, etc.., et l’ontologie sera la description du phénomène d’être tel qu’il se manifeste, c’est-à-dire sans intermédiaire »
. C’est une surprenante référence à un acquis. Sartre ne table-t-il pas trop vite sur la familiarité du public philosophe de son époque avec l’« analytique existentiale » de Heidegger ? Quoiqu’il en soit, ce qu’il appelle, jouant sur la symétrie, « l’être du phénomène », c’est une autre affaire. Celui-ci ne se résoudra pas en un « phénomène d’être ». Car l’être du phénomène ne peut être simplement tel qu’il se montre ; il ne peut se suffire à lui-même sans reposer sur un autre (à la différence du phénomène d’être du fait même du monisme phénoménologique). L’être (toujours écrit avec minuscule chez Sartre) doit échapper à ce qu’il appelle la « condition phénoménale ». La formule de la transphénoménalité de l’être est problématique : elle comporte une relation non dissimulée (comme le phénomène) mais néanmoins échappant à la loi du phénomène (de n’être, comme la pensée phénoménologique nous l’enseigne, que ce qu’il apparaît). Mais c’est ainsi, semble-t-il, la conscience qui est posée par là. L’être de la conscience correspond à cela même. Encore faut-il que cette conscience soit correctement analysée (c’est le motif d’une distinction entre cogito pré-réflexif et réflexif). La conscience (pré-réflexive) recèle la formule cherchée. Reste à ménager l’explicitation d’un transfert possible : si la transphénoménalité, c’est une dimension d’être de la conscience qui nous la livre, il faut encore qu’elle s’étende à tout l’être. Il faudra au moins obliquement que le sujet confère cette transphénoménalité de son être (en tant que conscience) à l’être dans toute sa généralité. La phénoménologie nous donnait bien des pistes lorsqu’elle nous assurait par exemple que nous pouvions dépasser le phénomène concret vers son essence mais un doute (et quant à moi une incompréhension de ce recours à la réduction eidétique de Husserl ici) subsiste que ce soit selon le même dépassement que je puisse atteindre l’ « être du phénomène ». C’est vers la résolution de ce doute que se déplace la réflexion de Sartre au §3 où il étudie l’hypothèse extrême d’une réduction de l’être au phénomène dans les termes de Berkeley (esse est percipi : être c’est être perçu) qu’il croise avec les analyses de Husserl. Le site de la transphénoménalité sera du coté du sujet, du coté de la conscience. Insistance de Sartre sur une conscience non théoriciste (c’est le thème de la conscience non-thétique de soi). Ce §3 qui poursuit manifestement plusieurs buts, manient plusieurs références à la fois et est particulièrement difficile. Heureusement , au début du §4, Sartre le résume : 
« Il semble que nous soyons parvenus au terme de notre recherche. Nous avions réduit les choses à la totalité liée de leurs apparences, puis nous avons constaté que ces apparences réclamaient un être qui ne fût plus lui-même apparence. (…) Ainsi aurions-nous atteint le fondement ontologique de la connaissance, l’être premier à qui toutes les autres apparitions apparaissent, l’absolu à quoi tout phénomène est relatif ».
Plus haut, je notais : Il faudra expliquer comment le sujet pourra conférer d’une manière ou d’une autre cette transphénoménalité de son être (en tant que conscience) à l’être dans toute sa généralité. C’est bien cette difficulté qu’il soulève à la fin de ce §4 :
« L’esse du phénomène ne saurait être son percipi. L’être transphénoménal de la conscience ne saurait fonder l’être transphénoménal du phénomène »
. L’analyse nous a montré d’une part la modalité transphénoménale du sujet (le percipiens) et d’autre part une impossibilité. Il n’y a nul privilège de l’être de la conscience pour fonder l’être. En d’autres termes, on ne peut progresser de la connaissance à l’être ; d’autant que Sartre ne se fie pas à la connaissance. Par contre, il se fie à un cogito dont il entend tirer au §5 « une preuve ontologique ». C’est une forme de retour à Descartes (modulo un cogito qu’il appelle « pré-réflexif ») en forme de critique de Husserl qui aurait raté « le caractère essentiel de l’intentionnalité ». Husserl a méconnu le trait essentiel de la conscience d’être « conscience de » parce qu’il n’ a pas vu que la formule de la transphénoménalité de la conscience résidait toute entière dans son caractère d’être porté sur « un être » mais, et cela fait toute la différence, sur « un être autre que lui ». Étonnant coup de force sur le fil d’une « différence ». Faut-il l’appeler « différence ontologique » ? Sartre répète incontestablement à sa manière un geste heideggerien. Comme Heidegger, Sartre ne se confie pas une intentionnalité gnoséologique. La critique de Husserl que fait Sartre tiendrait dans ce propos : intentionnalité comme mode d’être bien particulier, certes, mais intentionnalité d’un être, avant tout, qui reçoit sa flèche d’être rivée à de la différence, à de l’Autre (« La conscience est un être dans lequel il est dans son être question de son être en tant que cet être implique un être autre que lui » : si la première partie de cette phrase est husserlo-heideggérienne, l’insistance si forte, si importante sur l’ « implication » est proprement sartrienne). C’est la propre transphénoménalité de l’être de la conscience qui exige (mais ne le fonde pas ..) l’être du phénomène. La conscience est entée sur (hantée par..) un être autre que lui. Et Sartre de conclure :
« Il est bien évident, que cet être n’est autre que l’être transphénoménal des phénomènes et non un être nouménal qui se cacherait derrière eux. C’est l’être de cette table, de ce paquet de tabac, de la lampe, plus généralement l’être du monde qui est impliqué par la conscience. Elle exige simplement que l’être de qui apparaît n’existe pas seulement en tant qu’il apparaît. L’être transphénoménal de ce qui est pour la conscience est lui-même en-soi ».
Nous avons fait un détour vers un ("proto" à cette étape) pour-soi pour arriver en plein être. Mais c’est justement cela qui est problématiquement abrupte : cette forme d’implication est presque trop contraignante car en définitive l’être se charge d’une densité maximale tout en étant absolument muet. On a la forme d’une contrainte mais qui nous laisse orphelin de toute espèce de connaissance ou d’appréhension. Le §5 final de cette introduction est sans doute le plus abordable. Il présente les caractères de l’en-soi. Caractères quasi-parménidiens ! :
« L’être est. L’être est en soi. L’être est ce qu’il est ».
Mais le propos de Sartre est de faire surgir le problème de EN. Sartre part de la pensée phénoménologique comme acquis et résolution des dualités de l’apparent et du non-apparent mais ce qu’il découvre au final c’est le bloc que forment deux « régions » de l’être qui sont complètement dépendantes et complètement opposées. Dès l’abord « l’ontologie » dite « phénoménologique » de Sartre comporte en son sein un problème massif. Problème ontologique ou métaphysique ? Le phénomène n’est pas un apparaître ! En cela, Heidegger et Sartre s’accordent. Le questionnement légitime sur l’ « être du phénomène » selon Sartre se calque sur la compréhension heideggérienne de la phénoménologie et son immersion dans la question de l’être (Seinsfrage). La thème de la transphénoménalité de l’être (du phénomène) de cette introduction à EN s’inspire clairement du début de Être et Temps et de la compréhension heideggérienne de la phénoménologie :
« La phénoménologie est le mode d’accès à et le mode de détermination attestant de ce qui doit devenir le thème de l’ontologie. L’ontologie n’est possible que comme phénoménologie. Le concept phénoménologique de phénomène désigne, au titre de ce qui se montre, l’être de l’étant, son sens, ses modifications et dérivés. Et le se-montrer n’est pas quelconque, ni même quelque chose ’’derrière quoi’’ se tiendrait encore quelque chose ’’qui n’apparaît pas’’ »
, écrit Heidegger au §7 de Être et Temps. L’être n’ « est » pas, seul l’étant « est » : c’est le principe de la différence ontologique chez Heidegger. Sartre quant à lui nommerait en-soi l’étant heideggérien mais à une différence près (ou ce qui revient au même chez Sartre à une compréhension près de la différence ontologique) : ce qui le préoccupe n’est pas la différence qui passe entre l’être et l’étant mais celle qui passe entre l’être transphénoménal de la conscience et l’être du phénomène dans toute sa généralité que la conscience ne saurait « fonder » (mais seulement « exiger »). Mais alors, aussi bien il semble clair que le propos de Heidegger est bien ontologique dans ce sens que « l’être du phénomène » (selon la formule sartrienne) entre bien dans le thème d’une ontologie à venir (de la phénoménologie en tant que telle), aussi bien la tentative de Sartre semble destinée à toujours revenir sur cette question : « Comment l’être du phénomène peut-il être transphénoménal ? ». Ce n’est pas diminuer son talent d’émettre cette hypothèse qu’il y a là une difficulté originelle pour Sartre-penseur que Sartre-écrivain reconvertira en formules éclatantes, dramatisant l’absolue réquisition de l’en-soi par le pour-soi et la non moins absolue incompréhensibilité de la nécessité du pour-soi. Il me paraît de plus en plus prégnant que la différence entre métaphysique et ontologie chez Sartre est fonction d’un autre terme que je souhaiterais appeler ici « écriture » ou « œuvre ».

Notes

[1] EN dénote dans cet article l’être et le néant

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0