Le Perfectionnisme (philosophique)
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L’héritage d’un certain romantisme

Déconstruction - Ordinaire - Modernisme - Romantisme

mardi 18 janvier 2011, par Pascal Duval

Du retour de la Voix dans une quadrature critique travaillée par le scepticisme...

Depuis son entrée en philosophie dans les années 50-60, Cavell ne cesse de poursuivre l’examen de sa culture et alimente une critique à tous les courants qu’il croise. Ils sont nombreux, et le travail de sa pensée, son écriture, s’apparentent à une mise en perspective de cet enchaînement de révolutions philosophiques, de radicalismes auxquels il se confronte, avec tous les problèmes de passations d’héritages (en termes d’incompréhension ou de gommage). Mais un tel parcours, sous sa plume, n’est pas aisément repérable excepté, chose assez rare pour être notée, dans la préface d’un essai de Robert Warshow où on peut lire ceci :

Puis, une décennie à peine après la mort de Warshow en 1955, un autre radicalisme a émergé en liaison avec un mouvement de rétablissement de droits civiques et, de façon ahurissante et rapide, un train catastrophique de jugements erronés au sujet du Vietnam, précipitant une nouvelle culture de la musique populaire défiant toute critique. La nouvelle critique et la vie intellectuelle de New York pouvaient sembler alors subitement, non pertinents ; une non pertinence que certains considèreront comme théoriquement acquise, vers la fin des années 60, suite à l’assaut d’une transfiguration française dans la vie universitaire d’expression anglaise, d’une philosophie (en grande partie) allemande. Était –ce raisonnable ? On pourrait dire qu’on a pas donné le temps à d’anciennes et nouvelles révolutions en philosophie (avec leurs effets inégaux sur la théorie littéraire, et les sciences sociales) de s’assurer de leurs propres legs et filiations ; même indépendamment des guerres, les pensées persistantes qui ont dérivé de Vienne (avec le positivisme logique) puis de Cambridge (avec le dernier Wittgenstein) et d’Oxford (Austin et la philosophie mal nommée du "langage ordinaire") et plus tard de Paris (avec parfois une in-discrimination stupéfiante dans le rejet comme dans l’acceptation) n’ont cessé, ne cessent, de se frôler l’une l’autre
 [1]

Cette situation post-moderniste plutôt que post-moderne, laisse Cavell assez perplexe. Le moment moderniste de la critique cavellienne aura dit-on vécu. Il y a, semble-t-il, une rupture entre le moment de cette critique qui semble réussir, ou en tout cas se révèle adéquate et contemporaine du contexte de l’art des années soixante (époque de la rédaction des essais rassemblés dans Dire et Vouloir Dire) et une autre critique de plus en plus en prise avec le cinéma et en lien direct avec sa rencontre avec Emerson. De l’un à l’autre, d’une critique moderniste à une critique de la writerliness ou literariness (la littérarité) de la philosophie, un certain déplacement s’opère. Les époques changent et ne s’enchaînent pas harmonieusement. Les deux situations peuvent paraître très différentes et se traduiraient d’abord par des objets de lecture différents. Dans une première période il s’agit d’assumer un modernisme américain triomphant et de désigner des œuvres, des méthodes, un langage qui consacre le modernisme ; dans une deuxième période il s’agit de reprendre la question d’un scepticisme d’origine romantique qui ressurgit dans des approches critiques prétendument les plus textualistes et novatrices

En fait il y a une continuité. Le point commun est dans les deux cas le rapport tendu qu’entretient la pensée de Cavell avec l’institution de la philosophie en Amérique, avec une pensée américaine trop peu scrupuleuse d’un point de vue critique, une pensée qui rate sa relation à l’ordinaire (ou la relation à son ordinaire). À partir de là on comprend peut être mieux pourquoi la pensée de Cavell peut s’exposer à tous les malentendus jusqu’à donner l’illusion, quelques fois de défendre la pensée américaine en elle-même (comme si quelque chose de tel existait) ; comme on peut comprendre également l’exaspération de Cavell qui couve contre ces prêts-à-penser comme la french theory clairement nommée dans cette périphrase : « transfiguration française dans la vie universitaire d’expression anglaise d’une philosophie (en grande partie) allemande ». Il y aurait, incontestablement, un immense paradoxe qui consisterait à faire assumer à Cavell la quête d’une pensée américaine fermée sur elle même, quand il entre précisément en philosophie autour d’une conception esthético-éthique de la philosophie, d’une critique par conséquent de la culture d’inspiration européenne dont il commence justement par combattre l’oubli dans les modes d’institution américaines. D’où le nom d’Emerson de plus en plus insistant qui est le nom d’un projet presque mpossible à remplir tant il paraît contradictoire : contre l’indigence critique et auto-critique de l’ Amérique toujours prompte à dévaloriser ses meilleures pensées, Emerson est le penseur refoulé, mais lorsqu’il ne l’est pas, lorsqu’il est pleinement reconnu, il s’avère alors autre que lui même. Emerson est le penseur absolument nécessaire à l’improbable réforme de l’institution américaine de la philosophie.

Qu’est-ce qui ne va pas fondamentalement dans le tour critique qu’a pris la philosophie aux États-Unis depuis les années 60 selon Stanley Cavell ? Tout se passe dans la proximité d’une tâche anti-métaphysique commune à Derrida et Cavell qui serait la déconstruction (héritée de Heidegger) ou le démantèlement (hérité d’Austin) des assomptions clés de la philosophie occidentale qui les mènent tous deux finalement aux confins de la question de la différence entre littérature et philosophie. Mais une différence appréhendée de manière entièrement différente pour une raison cardinale : tandis que chez Cavell la voix ordinaire revient à elle « en retour du métaphysique » ; pour Derrida l’ordinaire n’est simplement qu’« un effet de la métaphysique ». On comprend pourquoi les « actes de langage » au sens d’Austin, ce qu’ils sont sensé nous apporter en terme d’éclaircissement sera effectivement hors de la portée de Derrida. C’est ce qui lui vaudra, d’ailleurs, un dialogue de sourd avec Searle. Aurait été plus profitable une discussion avec le seul héritier d’Austin avec lequel il aurait pu s’entendre : Stanley Cavell, lui-même.

Cette question du retour de la voix, se comprend mieux, à partir d’une quadrature critique, dans laquelle il faut remettre à sa place le « romantisme » (à coté des termes de « déconstruction », d’« ordinaire », et de « modernisme ») que Cavell a soigneusement travaillé à partir de sa question du scepticisme. Il forme la quadrature critique la plus intéressante des plus récents écrits de Cavell. Espen Hammer qui consacre toute une analyse l’analyse consacrée au rapport entre philosophie et littérature sous l’angle de la critique romantique et déconstructionniste (et de la critique de cette critique) chez Cavell, écrit à propos de la similarité entre les programmes de la déconstruction et de la philosophie du langage ordinaire :

L’engagement constant de Cavell avec la théorie littéraire contemporaine et la déconstruction notamment a constamment été marqué par une ambivalence fondamentale. Tout en exprimant son admiration aussi bien que son affinité avec les travaux de Stanley Fish, Paul de Man et, particulièrement Jacques Derrida, il a néanmoins tenu à noter des différences profondes entre leurs approches et la sienne. Certes, d’une part, un certain nombre de ressemblances semblent exister : le désir d’ouvrir l’écriture philosophique à ses dimensions littéraires ; la tentative de conduire une critique philosophique de la philosophie (ou de la métaphysique) et en particulier de toutes ses formes de fondationnalisme ; une méfiance des canons et de la procédure de philosophie universitaire actuelle ; et un accent fort aussi bien sur les problèmes de langage, que sur les problèmes de moralité et de politique de la parole. Tandis toutefois que les programmes philosophiques de la philosophie de langue ordinaire et la déconstruction peuvent, à bien des égards avoir des points de contact, ils s’opposent de façon significative sur la question de l’ordinaire. Pour Cavell, les voix ordinaires reviennent à elles en retour du métaphysique ; pour Derrida, cependant, l’ordinaire est simplement un effet de la métaphysique et donc aucune critique de la métaphysique ne peut passer par la prise en compte de ‘’ce que nous disons quand ..’’ et les implications qui en résultent. Ainsi, selon Cavell, en se privant de nos liens avec l’ordinaire, la déconstruction paraît essentiellement sous le coup du scepticisme.
 [2]

Où se loge alors la ligne critique romantique dans cette critique qu’adresse Cavell à la déconstruction ? Précisément dans le fait que la déconstruction succombe à l’impulsion sceptique entraînant avec lui toute une conception de ce maître mot de « différence » compris comme différence entre littérature et philosophie (et avec lui toute une lecture à commencer des principes de la critique romantique que les romantiques de Iéna formulèrent eux-mêmes). Comme le dit encore Espen Hammer, Cavell confronte dans son intérêt pour les bordures de la philosophie et de la littérature le double apport de la déconstruction et du romantisme au profit du romantisme :

Selon la présentation de Cavell déconstruction et romantisme mettent tous deux en question la distinction entre philosophie et la littérature. Bien que n’appellant pas nécessairement à leur assimilation, dans les deux traditions les deux modes d’écriture étaient constamment forcés de reconnaître leur conditionnement mutuel. Mais tandis que la déconstruction est marquée par une évasion de l’ordinaire et ainsi peut être vu comme succombant à une impulsion sceptique, le romantisme, bien que profondément sensible à la question du scepticisme, offre des solutions de recours.

Il était logique et c’est une topique effectivement très importante de la critique de la déconstruction chez Cavell, qu’il en vienne à se confronter aux fragments de l’athenaeum de Schlegel et précisément à la lecture de la théorie littéraire romantique qui y est à l’œuvre. Une théorie à laquelle n’a pas manqué de s’intéresser la déconstruction avec cette idée d’un absolu littéraire (titre d’un livre de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy) avec lequel Cavell est en désaccord profond en même temps que dans une proximité exaspérante. Car finalement cette idée d’un "absolu littéraire" vient frôler le front commun à la déconstruction et à l’entreprise de Cavell le long d’une coupure qui serait la même. Toutefois là où, dans la déconstruction, c’est la philosophie sous le nom de différence qui reprend ses droits, c’est chez Cavell justement le lieu d’une véritable destitution de la philosophie par un retour à l’ordinaire. On comprend pourquoi cette lecture des fragments de Schlegel selon Cavell se présente pour lui dans les termes d’une alternative inacceptable. Cette alternative se présente dans les termes suivants : plus cette lecture possède de génialité, moins elle possède de socialité  ; une alternative que depuis longtemps Emerson avait anticipé et détournée. C’est ce que nous montrerons bientôt dans un autre article consacré à ce thème de la génialité et de la socialité du perfectionnisme.

Notes

[1] Warshow, Robert - The Immediate Experience : Movies, Comics, Theatre, and Other Aspects of Popular Culture, Publisher : Harvard University Press ; 30-01-2002. Cf. aussi sur les rapports de R Warshow à Cavell : http://study.stanley-cavell.org/L-antinomie-de-R-Warshow

[2] Espen Hammer, Stanley Cavell – Skepticism, Subjectivity and the ordinary Blackwell Publishers – Polity 2002 p.149.

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