Le Perfectionnisme (philosophique)
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La Voix des animaux

La rencontre d’Isaac et Rebecca

samedi 2 mars 2013, par Pascal Duval

Admirable Giovanni Benedetto Castiglione (1609-1664) !

Grand peintre des scènes rurales et amoureux du bestiaire biblique, il peint vers 1640 une rencontre. S’agit-il de celle entre Isaac et Rebecca, ou celle entre Jabob et Rachel (ou encore entre Eliezer et Rebecca) ? Le peintre semble avoir fondu plusieurs scènes en une seule.

A moins de me tromper sur l’identité de l’animal au deuxième plan à droite, il n’y a pas de chameau dans ce tableau. Pas de ces chameaux qui tracent dans bon nombre de tableaux qui se référent à l’ancien testament leurs virgules improbables dans le paysage classique. C’est que le chameau n’est pas familier à l’univers de Givoanni Benedetto. On en voit bien deux dans son "Jacob menant les troupeaux de Laban" par exemple mais on sent à la vue d’autres toiles comme son "Dieu créant les animaux" que ce qui l’intéresse ce n’est pas l’exotisme ou la belle nature animale mais tout à fait autre chose. La présence presque insoutenable du peuple animal, le premier créé, recèle un secret qui hante toute sa peinture.

Que fait un peintre quand il peint des "Animots" ?

Le personnage féminin est à cheval et c’est elle qui semble aller à la rencontre du personnage masculin ; raison pour laquelle inconographiquement cette peinture qui est au musée de l’Ermitage de St-Petersbourg est tenue pour une rencontre entre Rebecca et Isaac peinte vers 1640. Mais un rapprochement avec une peinture de Jacopo Nigretti de près d’un siècle son ainé (en avait-il connaissance ?) ferait plutôt penser à la rencontre de Jacob et Rachel. Sauf le baiser ou la présence d’un puit obturé par une pierre.

Royale, Rebecca-Rachel est accompagnée d’un page (qui à défaut de chameau connoterait un ailleurs oriental, ici complètement fantasmé). Emouvante intelligence de ce cheval qui étant déjà incliné plie ses pattes arrières pour faire descendre sa cavalière.

Isaac-Jacob est au premier plan comme elle mais en contrebas avec à ses pieds un troupeau. Au moins trois niveaux se répartissent dans une pyramide dont Rebecca-Rachel est le sommet.

Un bouc en bas à droite du spectateur emmène joyeusement un troupeau de brebis. Si Giovanni Benedetto Castiglione (dit en français "le Benédette") mérite bien son nom, c’est bien ici avec ce troupeau en fête dont on ne voit que les têtes rieuses. Dans un tableau postérieur tout à fait étonnant intitulé les animaux entrant dans l’arche de Noé, il se représentera parmi la basse-cour docile et de doux animaux (mines patibulaires et revêches tout de même des chats et des singes...mais tout cela est saisi avec tendresse et amusement) en s’incluant dans le tableau frontalement à la manière d’un auto-portrait de Rembrandt. Il fait le signe du doigt levé comme pour avertir son lecteur : “j’étais en ce temps-là, ma peinture témoigne de cela”.

Nouvelle version d’une Arcadie ?

Qui, dans cette rencontre, fait le premier pas ? A qui appartient le troupeau ? Selon l’une ou l’autre vision, le récit n’est pas le même. S’agit-il pas du troupeau de Rachel (qui en hébreu signifie aussi "Brebis"). Mais s’il s’agit de Rachel qui est une simple bergère aucune raison de la faire venir à cheval. Donc il ne peut s’agir que de Rebecca "l’Ensorcelante". Mais s’il en est ainsi ce ne peut-être Isaac qui viendrait à sa rencontre de façon aussi impromptue avec armes et bagages. Ce serait plutôt alors à Eliezer qu’il faudrait alors penser. Les récits bibliques s’interpolent. Quoi d’étonnant d’ailleurs puisque les récits des rencontres dans la Genèse sont précisément construits en écho et contrepoints les uns des autres ?

Les personnages derrière le personnage masculin dans l’ombre seraient donc ses aides et ses serviteurs. Il sont saisis de stupeur par le visage de Rebecca-Rachel que nous ne voyons que de profil. Expressions de l’admiration, de la grâce, du bonheur de la rencontre ? Pas exactement. Pas seulement à cause de la torsion baroque de tout ce groupe saisi dans l’éclair d’un déséquilibre qui rend difficile l’interprétation des sentiments : Isaac-Jacob-Eliezer et Rebecca-Rachel, en fait, ne se regardent pas. Surtout, pourrait-on dire, le premier dont le regard semble se diriger selon une diagonale sortant du tableau complètement opposée au regard de la jolie femme dont on ne voit que le dos !

Le vrai bonheur du tableau est dans ce qui ne voit pas mais dans ce qui est donné par ailleurs à profusion. Grande question d’une certaine peinture dont l’inspiration est manifestement flamande (et marquée par le protestantisme) : comment représenter ce qui se donne à profusion ?Thème de la providence ? Et même là où elle semblerait sur-représentée (dans le luxe de détail, dans l’explosion des corps, des pelages, des matières.. Rubens est passé par là), comment la représenter toujours à nouveau selon une logique du don et de l’apparence qui lie le sujet de la peinture à la peinture elle-même. Comment former une image qui donne à voir ce renouvellement incessant du don ? Il faut que s’installe au cœur même des images de l’abondance, l’absence et le vide. C’est ce que fait Giovanni Benedetto d’une manière particulière en confiant cette nécessité à des personnages sans parole : des animaux auxquels il donne voix.

Et c’est là, s’il fallait lui donner un nom, contre toute absence d’éléments iconographiques, en dépit même d’incohérences avec le récit de la Genèse, que j’identifierais le personnage féminin à Rachel plutôt qu’à Rebecca. Car ce sont tous des animaux qui portent son chiffre. Ce sont ses animaux ; ils émanent de son souffle ; ils son porteurs d’une innocence et d’une sapience qui entend nous faire pénétrer directement dans le mystère physique de la peinture.

Si le peintre semble avoir fusionner une rencontre avec l’autre ce serait celles d’Eliezer-Rebecca avec celles de Jacob-Rachel. Faisons avec le peintre qui y a mis tout son désir le rêve que le messager soit le promis, et la promesse déjà le bonheur.

Il faut pour l’étayer la figure d’un puits ou quelque chose qui le remplace. Il n’y pas de puits dans ce tableau comme Poussin le placera au beau centre de sa célèbre rencontre entre Eliezer et Rebecca mais la figure d’un pont, une belle trouée de lumière et de nature, et une source. Pas de puits, pas de sagesse ? Pas plus de cruche que de chameau non plus, mais en revanche un personnage central : je veux parler du chien au point le plus bas de ce premier plan, au dernier degré de la pyramide. D’abord parce que c’est lui, le plus famélique, qui guide le riche troupeau de Rachel-Rebecca. Ensuite parce qu’il s’est détourné de son but pour boire à la source déliant du récit biblique les gestes et les paroles que Rachel-Rebecca et Eliezer-Jacob devaient justement échanger et faisant de la rencontre, de cette rencontre miraculeuse une histoire sans parole et sans rite : un "mariage au loin".

Il me semble que cette étonnante rencontre de Rebecca-Rachel et Eliezer-Jacob neutralise ce que Levi-Strauss a vu de façon emblématique dans le tableau que Poussin peint à peu près à la même époque (1648) : la rencontre de la Nature et de la Culture sous l’interdit de l’Inceste. Car ici ce qui frappe c’est l’absence de méditation au profit de personnages qui sont des animaux encore dans le premier langage : le nom qu’Adam leur a donné. Leur nom est adamique et leur voix nous parle d’une sagesse qui n’a pas d’âge. Ce sont tous des animaux de Rachel (comme Zarathoustra a les siens) que la faute n’a pas atteints.

Mieux peut-être : il s’agirait d’"Animot", au sens que lui donne Derrida. Car cet écartement de l’humain trop humain est bien ce qu’il y a de plus surprenant dans ce tableau. De sorte que parfois je me demande si participant ainsi de la réaction d’Eliezer-Jacob je n’en viens pas comme lui à subir finalement une métamorphose. La ligne du chien se situe dans un prolongement à l’orthogonale de sa jambe droite. Il y a confusion, enfouissement, délice d’une vie retrouvée. Et ce n’est pas uniquement de ce coté que Eliezer-Jacob s’entremêle à la nature animale mais aussi derrière lui (avec le troupeau de brebis qui lui font comme un tapis) et devant (avec cet effet de perspective qui fait que le mufle et l’œil du cheval paraissent tout contre lui). Comme Eliezer-Jacob mon élévation ne serait-elle que la voix d’un en-deçà qui m’appelle et auquel j’aspire à descendre ?

Ce chien que je trouve particulièrement sympathique et émouvant participe à une ligne du premier plan qui va de l’arbre jeune et resplendissant au tronc qui a perdu ses branches, les deux formant un arc dans lequel s’inscrit le déplacement d’hommes et de bêtes allant de l’arrière-plan à l’avant-plan selon une boucle incomplète. Mais le cercle de l’histoire est parfait sur lequel s’élève l’auréole de cette scène. Il faudrait "dire" l’"humanité" de ce clebs [1] sans anthropomorphisme. Comme si Giovanni Benedetto , en donnant voix aux animaux de la création, nous donnait à voir la splendeur d’une Terre promise dans laquelle nous sommes déjà entrés dès les premiers temps avec eux.

Mais je ne peux être quitte entièrement avec ce tableau sans voir aussi les éléments de philosophie cynique évidents ou subliminaux qui y sont disposés : le roseau pour le bâton, ce qui semble un os de mâchoire à présent visible et qui se cachait dans le fouillis au bas du tronc à gauche (un détail que l’on retrouve dans sa Fable de Diogène), l’écuelle absente, autant d’éléments liés à la présence de ce chien ; sans noter aussi la quadrature (ou losange) que forme à l’intérieur de la trouée de lumière le rappel de l’histoire sainte et de la sagesse antique : le premier trait va de la tête du personnage féminin au pied gauche levé du personnage masculin, le deuxième de là à la tête du chien ; le troisième va de la pointe du roseau pour rejoindre la queue du cheval jusqu’à la tête de la femme.

Je ne pense pas cependant que Giovanni Benedetto se soit livré à une méditation intellectuelle ou à une quelconque synthèse de nature philosophique.

Il me suffit de remarquer comment par deux fois dans ce tableau la voix de l’Animal sert son propos, une fois dans la richesse et une autre fois dans la pauvreté, dans l’abondance et la plus stricte sobriété, la fortune et la vertu, la nature innocente et la sécheresse de l’esprit. Profonde sagesse et vertu naturelle de cette générosité et de cette humilité impeccables ! Je ne sais pas non plus si le Benedètte pensait au mythe platonicien de Poros (Richesse) et Penia (pauvreté) mais le fait qu’il ait confié pour ainsi dire un tel mythe à la voix de l’Animal, aux "Animots" me ravit.

Son tableau m’emporte à chaque fois dans ce domaine du langage qui recèle une adresse. C’est là que je trouve la confirmation la plus étonnante de cette idée d’une profusion qui se donne à sa condition de se retirer, cherchant dans un modèle bien plus haptique qu’optique le secret de la peinture de Giovanni Benedetto. Tendresse de Giovanni Benedetto, au-delà de toute affectation qui confie sa peinture aux "Animots". Et la tendresse, qu’est-ce que cela veut dire, demande Derrida si ce n’est une adresse improbable à un sujet impossible, qui passe par Dieu et ainsi existe :

Qu’est-ce que cela veut dire ? Tendre, c’est offrir ou donner, ce qui se donne, ce qui se donne sans rendre, c’est-à-dire sans échange, ou sans attendre que l’autre vienne rendre - ou se rendre. A tendre on sous-entend "tiens !" ; "Prends" ! Non pas je te donne (phrase obscène dans sa certitude présumée et la reconnaissance qu’elle semble attendre), mais "prends", "reçois", "accepte." Non pas de moi, justement, car la reconnaissance serait de la partie, et la propriété du propre, et l’économie, mais "prends", "reçois", "accepte" on ne sait de qui, Dieu sait de qui. De "Dieu" peut-être, de "Dieu sait Qui".
 [2]

Voir en ligne : La rencontre de Jacob et Rachel

Notes

[1] Je note que "Clebs" vient de Caleb, le seul explorateur parmi les douze envoyés par Moïse vers Canaan qui, une fois revenu, la vanta et n’en découragea pas les tribus d’Israël

[2] J. Derrida, le toucher Jean-Luc Nancy, p113 cité par Patrick Llored dans le tout récent Jacques Derrida - Politique et éthique de l’animalité, aux Editions Sils-Maria.

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