Le Perfectionnisme (philosophique)
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La parabole de la souris

Recherche grammaticale et connaissance de soi

mardi 23 février 2010, par Pascal Duval

Saint Augustin en lointain prédécesseur des recherches grammaticales des investigations philosophiques de Wittgenstein ? Assurément. Mais c’est alors toute une antiphilosophie qui se dessine, une critique de tout un syndrome philosophique. Suivons brièvement une certaine souris, personnage étonnant d’une dialogue (peu évoqué) de Saint Augustin et au centre d’une parabole de l’activité philosophique chez Wittgenstein.

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Wittgenstein dit au §52 des investigations philosophiques :

Si j’incline à penser qu’une souris est venue à l’existence par génération spontanée à partir de chiffons gris et de poussière, je ferai bien d’examiner ces chiffons de très près, pour voir comment une souris aurait pu s’y cacher, comment elle aurait pu s’y arriver là et ainsi de suite. Mais si je suis convaincu qu’une souris ne peut être engendrée par rien de tel, cette investigation sera peut-être superflue. Mais nous devons apprendre à comprendre ce qui s’oppose à un tel examen des détails en philosophie .
 [1]

Stanley Cavell en une formule frappante dit dans les Voix de la Raison que c’est une parabole de l’activité philosophique.

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Tel que nous pouvons peut le comprendre cela signifie que la recherche philosophique consiste à se mettre à la recherche de nos "véritables" nécessités. Mais qu’est-ce que cela signifie ?

On connaît l’importance des confessions de Saint-Augustin dans le début des investigations philosophiques, texte clé du second Wittgenstein mais on ne s’est pas forcément intéressé à d’autres écrits de Saint-Augustin, notamment le De ordine ou d’autres dialogues comme le De Magistro consacré à l’enseignement ou le De Elocutionnis Significatione sur la signification et la parole. [2]

Saint Augustin commence son dialogue De Ordine par la plus infime remarque sur l’expérience la plus triviale : celle de l’écoute (par nuit de pluie alors qu’il médite dans sa chambre, et qui n’est pas sans nous rappeler les conditions de Descartes auprès de son poêle) d’un écoulement d’eau irrégulier à travers un tuyau. Voici l’expérience qu’il décrit au tout début du De ordine

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Donc je veillais (..) et voilà que le son de l’eau qui coulait près des bains captiva mon oreille, et je le remarquai plus attentivement que de coutume. Je trouvais tout à fait étrange que la même eau heurtant les mêmes cailloux, rendît un son tantôt plus doux et tantôt plus éclatant. Je commençai à m’en demander la cause, et rien, je l’avoue, ne se présentait.

Si l’on se souvient que Saint Augustin est aussi l’auteur d’un traité sur la musique et sur la grammaire, on pourrait reporter l’expérience qu’il décrit tout à fait comme l’écoute d’une musique dont il n’aurait pas la grammaire. Saint-Augustin commence par porter son attention en l’absence de toute raison sur le fait qui lui apparaît que toute chose a (ou doit avoir) une cause, que la « nécessité » se donne de cette manière aussi aussi insistante. Car cette idée ne conditionne, selon lui, son expérience. Cette idée cartésienne puis kantienne de l’aperception ne le traverse aucunement. Saint Augustin est incapable de trouver une raison à ce bruit irrégulier mais ce n’est pas ce qui cela qui l’étonne le plus.

Dans un autre article, nous avions déjà évoqué l’étonnement comme un syndrome philosophique. A cette lumière l’étonnement de l’étonnement devient le motif d’une contre-philosophie. Une contre-philosophie qui va rechercher les motifs des raisons profondes d’abord de ne pas s’étonner et la certitude du coté de la croyance. Le plus étonnant c’est ce qui n’étonne pas. Nous avons là d’une philosophie "contre" qui va notamment contre le doute méthodique de Descartes puisque ce dont je ne peux douter ne sera pas à l’issue d’une réduction mais est déjà donné dès le départ.

Ce qu’on observe pareillement chez Saint Augustin, c’est que le centre de gravité de l’étonnement s’est déplacé. Ce qu’il recherche c’est une raison bien en retrait. Quand Licentius (un personnage central du dialogue) trouve une solution plausible de ce problème de canalisation (tellement évident par ailleurs..), il s’étonne en même temps de l’étonnement de Saint Augustin :

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- Je m’étonne, répondit-il, de ton étonnement. - Quel est la source de l’étonnement, quelle est la mère de ce vice sinon une chose inhabituelle manifestement en dehors de l’ordre des causes ? - Manifestement en dehors, répéta-t-il, soit : rien ne semble être en dehors de l’ordre. A ces mots un espoir plus vif que d’habitude, lorsque je leur pose des questions se leva en moi : tant était si grand ce que l’esprit du jeune homme, tourné vers ces questions depuis hier à peine, alors même que nous n’en avions jamais discuté, venait en un instant de concevoir.

Ce que l’on voit que la recherche de l’ordre comme sujet philosophique, fait partie intégrante de ce dialogue de Saint Augustin qui a aussi pour but de relever la philosophie, de nous guérir de l’étonnement. L’argument est également moral : l’étonnement comme vice est un lieu commun de son argumentation contre la philosophie académicienne.

Ce qui est au départ du dialogue c’est à la fois le fait que cette image d’une cause s’impose et qu’elle est tout à fait injustifiée dans ce sens qu’elle ne laisse place à aucune contrepartie. Comment se confier à une image qui n’offre aucune limite, aucune bordure, pour reprendre une question que l’on trouve également chez Wittgenstein ? Saint-Augustin est en quête de ces « véritables nécessités » dont parlent Wittgenstein.

Dans le texte, enfin, il est question d’un personnage important : une souris. Elle va participer à tout cet arrière-plan sur l’attrait de la poésie, et à toute une argumentation sur la prédestination.

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Je commençai à m’en demander la cause, et rien, je l’avoue , ne se présentait. Mais Licentius frappant de son lit la boiserie voisine, effraya des souris qui l’importunaient ; je sus ainsi qu’il était éveillé. Licentius, lui dis-je, as-tu remarqué, car je vois que ta muse t’a allumé un flambeau pour travailler, le son inégal de cette eau ?
 [3]

Mieux : cette mus(e) est l’agent principal de ce qui garantit au texte de Saint-Augustin son genre puisqu’elle vient réveiller tout à fait opportunément les participants au dialogue qui lui manquaient pour commencer et introduire cette question de la nécessité, de l’ordre, de la méthode. Il s’agit donc d’introduire en même temps au genre et de fait à sa dimension philosophique car il est acquis le genre du dialogue à l’époque de Saint Augustin, du fait de l’influence du texte platonicien et de son commentaire est nécessairement un genre philosophique. Un des buts du dialogue est de détourner Licentius (endormi, ce qui est une image de son égarement) de la poésie et de l’amener à la philosophie en une allusion au philèbe de Platon dans lequel Socrate entraîne Philèbe au dehors de la cité pour introduire la question de l’écriture.

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Comme j’avais parlé d’un ton plus sévère qu’il ne s’y attendait, il se tut un moment. Pour moi, laissant là l’entretien commencé, j’étais rentré en moi-même, pour ne pas occuper inutilement et maladroitement un homme si préoccupé. — Mais lui : « A mes yeux, » dit-il , « je suis aussi malheureux qu’une souris ; » j’ai aussi raison de le dire, qu’on le dit dans Térence. Mais aussi il m’arrivera probablement le contraire de ce qu’il ajoute. « Aujourd’hui je suis perdu a-t-il dit, et moi c’est aujourd’hui peut-être que je serai retrouvé. Si vous ne méprisez pas les augures que la superstition tire des rats, si le bruit que j’ai fait a été pour ce rat ou cette souris un avertissement qui vous a fait connaître que j’étais éveillé ; s’il y a sagesse à rentrer dans sa chambre, à reposer en moi-même ; pourquoi à mon tour le bruit de ta voix ne m’avertirait-il pas de philosopher plutôt que de chanter ? Car c’est là notre vraie et inébranlable demeure, comme j’ai commencé à le croire sur les preuves que tu en donnes chaque jour. Si donc ce n’est pas t’importuner et si tu le juges à propos, demande-moi ce que tu voudras ; je défendrai de tout mon pouvoir l’ordre des choses, et je soutiendrai que rien ne se peut faire en dehors de lui. Je l’ai tellement conçu, tellement gravé dans mon esprit que, dussé-je être vaincu dans cette discussion, je n’attribuerai pas ma défaite à la témérité, mais à l’ordre même ; et ce ne sera point l’ordre, mais Licentius qui sera vaincu.

Faut-il s’étonner de l’identité (mutatis mutandis) de cette souris qui augure de l’ensemble du dialogue de Saint-Augustin avec celle qui apparaît dans la parabole (selon Cavell) de Wittgenstein ? Saint Augustin en lointain prédécesseur des recherches grammaticales de Wittgenstein ? Assurément.

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La grande question est celle pour évoquer le titre d’un ouvrage d’Alain Badiou consacré à Wittgenstein [4] comment il faut comprendre cette antiphilosophie qui se dessine à partir de cette critique radicale de l’étonnement philosophique et du doute.

Saint Augustin comme Wittgenstein entend se mettre en quête de nos profondes nécessités, celles qui sont, pour reprendre le thème d’une philosophie du langage ordinaire défendue par Cavell enfouie dans nos jugements les plus cachés. D’où le fil très clair que l’on peut tirer des confessions de Saint Augustin à un ton pour la philosophie de Cavell en passant par le ton de confession que Wittgenstein entend donner à nos certitudes. Pascal disait de Descartes qu’il était inutile et incertain. Wittgenstein, augustinien, (d’autres textes que les investigations philosophiques le prouveraient comme celui sur la certitude) dirait qu’il est l’emblème de toute une philosophie qui ne prend nos besoins réels comme l’axe de notre recherche. Mais sûrement aussi par là, c’est La philosophie qui est ainsi visée. Ce n’est pas seulement le scepticisme cartésien que la parabole embrasse.

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La question dès lors n’est pas de savoir Qui est ainsi visé mais comment ces auteurs (comme Wittgenstein à l’époque moderne) peuvent encore s’autoriser De la philosophie. Mais cette question éminemment pratique n’est-elle destinée à se répéter depuis que le but thérapeutique que la philosophie se propose est associé à la connaissance de soi ?

Voir en ligne : Sur cette phrase de Wittgenstein : "Le doute vient après la croyance"

Notes

[1] cité par Cavell dans les Voix de la Raison, dans la traduction de Pierre Klossowsky la dernière phrase est traduite ainsi : « Quant à savoir ce qui s’oppose en philosophie à pareille considération de détails, c’est ce qu’il nous faut d’abord apprendre à comprendre. »

[2] Raison pour laquelle Lacan dans un de ses séminaires où il se réfère d’ailleurs explicitement à Wittgenstein s’y est intéressé..

[3] mus en latin, et musa : la muse !

[4] Alain Badiou, L’antiphilosophie de Wittgenstein

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