Le Perfectionnisme (philosophique)
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La troisième oreille transcendantaliste

jeudi 3 juin 2010, par Pascal Duval

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Traduction d’un entretien de Stanley Cavell avec Bookforum (Joan Richardson) à l’occasion de la parution de Excerpts from Memory

Joan Richardson : le travail d’Emerson, s’est avéré essentiel pour le vôtre. Vous avez fait observer une fois, que « ce à quoi nous invite Emerson, c’est quelque chose que nous ne voulons pas entendre, concernant la nécessité de la patience ou de la souffrance qui permettrait de nous changer nous-mêmes. » Que voulez-vous dire ?

Stanley Cavell : Tout d’abord, je suis très heureux de l’avoir dit. Je ne crois pas que l’existence humaine soit un problème comme un autre. En lisant Dewey, qui a été mon premier amour en philosophie, vous pouvez trouver cette idée ou manière de procéder : « Vous avez un problème, eh bien, nous allons voir quel est le problème, et nous allons le résoudre, et continuer. » « Oui, j’ai un problème : je vais mourir, résolvons-le donc pour moi ! » Au départ le style d’Emerson ne m’a pas vraiment bouleversé. Je le trouvais même presque ornemental. Mais une fois qu’il m’eût touché, il est demeuré en moi. Je continue à penser, à croire, que l’on peut lire chaque mot d’Emerson, le presser autant que l’on veut et qu’il gardera toujours un sens. Il est devenu ainsi pour moi, un idéal d’une façon d’écrire et de ce que je désirais obtenir de la philosophie.

JR : Vous avez dit aussi que revendiquer Emerson comme un pragmatiste revient « à réprimer sa différence », la différence de sa voix, et « à nier que l’Amérique soit autant transcendantaliste que pragmatiste, qu’elle est en lutte avec elle-même, à un niveau qui n’est pas articulé par le politique tel que nous le comprenons »

SC : L’idée générale sur l’Amérique, familière, est que la vie est un ensemble de problèmes, et que votre tâche est de les résoudre. Cela est caractéristique d’une certaine superficialité de la vie politique et religieuse américaine et un appréhension superficielle de la vie américaine en général qui non seulement me semblait faux, mais qui m’irritait. Non seulement elle nie la profondeur de sa littérature – c’est-à-dire, non, ‘’non pas seulement’’ : elle nie la profondeur de sa littérature ! Et cela m’a conduit à me rendre compte que très souvent les personnes qui travaillent eux-mêmes dans les départements de littérature nient également l’importance de sa littérature. Cette facilité avec laquelle j’ai entendu parlé d’Emerson dans les départements de littérature comme de quelqu’un simplement « capable, parfois, de bien écrire » - je l’ai détesté. Cela me semblait tout simplement grossièrement aveugle, faux et trahir Emerson.

JR : Oui, dans The senses of Walden [1972] et ailleurs vous parlez d’Emerson et de Thoreau comme « garantissant » ce qui a fini par être connu sous le nom de « philosophie du langage ordinaire ».Pouvez-vous expliquer ?

SC : Eh bien, d’abord parce qu’ils rejettent le langage philosophique. Je veux dire, ils ne fuient pas la philosophie, mais disons que ce qu’ils ne peuvent porter par leur propre voix, ils le laissent. Et comme leur voix justement était capable de porter tant de choses, j’y ’ai trouvé une source d’inspiration, indémodable et inspiratrice.

. JR : Votre épigraphe à The Claim of Reason [1979] est d’Emerson : « À vrai dire, ce n’est pas une instruction, mais une provocation, que je peux recevoir d’une autre âme." Qu’est-ce que cette idée a à voir avec la philosophie du langage ordinaire ?

SC : Cela débute avec l’idée que la philosophie du langage ordinaire commence par l’écoute des gens, ce qui commence très tôt dans la philosophie. Je considère ceci comme l’origine de la philosophie : « Oh, c’est ce que vous pensez ! » Au lieu de présenter une série de thèses. Et c’ est plus difficile. La Philosophie ne désire pas être ainsi constamment exposée.

JR : La philosophie pour vous, comme pour les stoïciens, est une forme de thérapie dans le sens premier du terme, qui signifie « assister, être à l’écoute », comme un médecin le ferait. Je devine que, même lorsque vous êtes seul penser, quand vous écrivez, qu’il y a une sorte de conversation qui suit son cours.

SC : Tout à fait juste. Et dans mes cours à Harvard il a toujours été question d’entretenir une conversation avec les textes. Je ne jurerais pas que je donne plus d’importance aux textes que d’autres enseignants de philosophie. Je veux dire, vous pouvez procéder de deux manières en philosophie : vous pouvez parler d’un livre ou d’un chapitre, d’une page et vous vanter de ne jamais aller au-delà des questions qui y sont soulevées, ou vous pouvez simplement jeter une bibliothèque à l’enfant en l’obligeant à la parcourir. Et je crois que dans les deux sont pédagogiques. C’est toujours un jeu de balle et un jeu de jonglage.

JR : En d’autres termes lancer, relancer, jusqu’à jeu parfait [1]. Cela est lié, je pense, à vos propos : « En philosophie c’est le son qui fait toute la différence. » Dans la conversation, la tonalité, le tempo, les gestes, le sentiment qui informe les mots sont communiqués. Comment traduisez-vous ce "son" et la physicalité dans votre écriture ?

SC : C’est très intéressant. Je n’y pense pas à vrai dire comme l’objet d’une traduction. J’essaie de garder ma voix, en écrivant, et je pense que c’est pourquoi tant de gens se plaignent de manière dont j’écris. je ne peux m’ imaginer être lu rapidement. Je ne sais pas si je n’écris de manière à ne pouvoir être lu rapidement, mais je ne serais pas surpris si je le faisais afin que vous ayez à lire la phrase deux fois plutôt qu’une.

NORTON Batkin : Je me souviens une fois vous avoir entendu dire que vous pensiez votre écriture un peu comme un ruisseau dans lequel les pierres ralentissent le flux. Donc, je ne suis pas si sûr, je dirais, qu’il n’y avait pas l’intention chez vous de freiner le lecteur.

SC : [Rire] Je suis heureux si je l’ai dit, et je le suis tout autant que vous vous en souveniez.

JR : Et puis les tourbillons et les retenues se forment à cause des pierres, telles les idées qui tournent, et refluent avant de s’écouler. C’est un aspect que vous notez de Thoreau : l’aspect délibéré de son écriture. Dans The senses of Walden, vous dites vouloir compliquer Walden, en faire un texte plus difficile. Quand j’enseigne ces livres je parle de dé-libération, comme une libération des mots à jouer, a créer des remous, à monter et descendre dans le registre, en hauteur, ainsi que de se déplacer d’avant en arrière. . .

SC : C’est exact. C’est beau.

JR : Votre mère était une pianiste professionnelle, et elle avait l’oreille absolue. Pouvez-vous parler de la façon la musique et votre désir à l’origine d’être un compositeur et de ce transfert dans votre pratique philosophique, comme s’il s’était agi de trouver une oreille parfaite dans un tout autre domaine ?

SC : Tout commence par une crise. La première chose inévitable est que l’idée d’écrire de la musique devait s’effondrer. Un jour, j’ai écouté ma musique et je me suis dit : « « je n’y crois pas, je veux dire, ce n’est pas ma musique. Il a un million d’autres personnes en elle, et je n’ai pas dit un mot que je pourrais emmener dans ma tombe et m’en réjouir ». Vous devez traverser des crises si vous voulez allez quelque part. Une croissance de l’humain, comme on l’a remarqué, n’est pas linéaire.

JR : Il y a quelque chose dans la façon dont vous mettez ensemble, composer vos phrases, un effort délibéré pour créer des moments de silence, de calme, de ponctuation, comme les pauses d’une partition musicale, ou la double la barre d’un morceau qui oblige le lecteur à revenir en arrière et recommencer depuis le début.

SC : Oui, j’ai été critiqué pour la façon dont j’écris, parfois, comme faisant trop de digression. Et j’ai eu à le supporter jusqu’à ce que je comprenne que c’est la pensée qui est ainsi ! Mon lecteur critique me demande de donner une preuve logique de laquelle tout pourrait découler, mais ce n’est pas ce que je fais. A l’époque où j’ai commencé la philosophie, les stars de départements de philosophie étaient les positivistes logiques. Ils étaient célèbres, et nous voulions leur plaire. Vous vous sentiez en fraude si vous ne pouviez pas leur plaire. Je veux dire, qu’étiez-vous sensé montrer si vous vous moquiez de leurs conséquences ? Vous vous préoccupez réellement des conséquences mais vous ne voulez pas l’argument sonne à leur manière, et vous ne voulez pas être limité aux thèmes et aux émotions de ces personnes. Je ne résiste pas à l’idée de la philosophie comme séduction. Je désire pour la phrase une prose, mais une prose intense, pour montrer que, comme la vie, la pensée n’est pas linéaire.

NB : Les digressions, un certain type d’écriture, une certaine condensation, certains types de termes résonants à travers des utilisations diverses, sont tous évocateurs d’un type de pratique poétique.

SC : Oui. Les deux questions vont toujours inévitablement et constamment de paire, Ai-je vraiment voulu dire cela ? Est-ce que cela sera entendu ? Vous avez donc deux jambes, et vous marchez sur ces deux chemins tout le temps, n’est-ce pas ? Le monde universitaire ne vous invite pas à essayer de marcher sur vos deux pieds. Et dans la philosophie en particulier. . . C’est un endroit très intimidant. L’intimidation peut être très légère, ou elle peut vous arrêter. Je veux dire que des personnes comme ceux de la philosophie analytique ont stoppé un nombre incroyable de gens que je connais qui sans cela n’aurait apporté que des choses stériles. Fort bien ! C’est une grande chose, mais cela reste une chose. Ce n’est pas un monde.

JR : Vous avez beaucoup parlé de Dewey , mais pas autant de William James. Est-ce simplement parce que vos professeurs n’ont pas attiré votre attention sur lui ?

SC : Je me délivrerais trop facilement de mon obligation envers lui si je le disais car il y avait quelque chose de plus en lui : c’était une tentation. Je sentais qu’il avait accompli quelque chose, un son, et une écriture réelle, que Dewey n’était pas réussi de son coté. Vous lisez une page de William James, et vous sentez qu’il vous a emmené quelque part mais ce n’est pas tout le temps ainsi. les Variétés de l’expérience religieuse m’ont vraiment anéanti. C’était tout simplement merveilleux, mais il procède nulle part ailleurs à partir de là. Il a fait ce qu’il a fait, et il l’a fait dans une certaine atmosphère de la philosophie. Il me fallait une voie à suivre plus méthodique. Je ne l’avais jamais lu lorsque j’ai entendu Austin à une conférence au printemps 1955 et suis tombé de mon cheval. Et ce n’est pas parce que je considérais Austin comme brillant. J’avais eu des professeurs merveilleux. Mais il avait un programme. Austin avait un chemin, et il pouvait vous inviter sur ce chemin et vous dire comment il est arrivé là et où aller sur ce chemin. Et même si je sentais qu’il n’allait jamais aux endroits où je voulais aller, au moins il me mettait quelque chose en mains que je pouvais utiliser.

JR : A propos de son programme, je crois qu’il était soit étudiant de philosophie ou déjà dans l’enseignement lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté. Il a appelé à travailler dans l’Intelligence Service à briser le code allemand et le brouillage de la propagande nazie. Dans ce travail il se rendit compte que la structure de la langue de propagande était partagée par le langage de la philosophie enseigné jusqu’alors. C’est de cette expérience qu’il a tiré l’idée de faire éclater cette structure. Est-ce que ce contexte est devenu explicite dans la façon dont, par la suite, il a enseigné ?

SC : Il n’a jamais fait référence à son expérience réelle de la guerre. Non, mais l’idée que la philosophie est en lutte contre un ennemi, je pense, est toujours claire dans le contexte de son travail. Et l’ennemi extérieur, pour beaucoup de philosophes, et à vrai dire de manière inhérente à la philosophie, naît de l’ennemi que vous combattez intérieurement. L’ennemi extérieur, pour Socrate, est l’ennemi né de la coutume et de l’inconscience, des cruautés qui viennent de l’inintelligence et de la légèreté d’esprit.

JR : J’ai souvent senti au sujet de votre sens de la respiration, de la voix, et de votre rapport au silence que votre écriture a un lien direct avec ce que vous identifiez chez Emerson et Thoreau comme «  nostalgie de l’Est », leur implication dans les textes sacrés de l’Orient.

SC : C’est quelque chose qui m’a toujours ému et que j’ai toujours approché de façon timide. Si vous me demandez pourquoi « timide », une de mes premières réponses seraient de dire que je ne connais pas les langues, mais c’est plutôt un écran car je me fie entièrement à mon expérience de la traduction à la fois du sanskrit et des textes d’Asie [les Vedas, Confucius, certains textes bouddhistes, par exemple]. Je connais bien ce dont ils parlent.

JR : Oui, je pense que ces textes parlent de transcender la joie ou le chagrin privé et en faire quelque chose publique, disponible pour les autres, ce que vous avez appelé « l’intimité impersonnelle », une qualité qui imprègne votre travail et y est palpable . C’est ce que vous reconnaissez, aussi, chez Emerson, Thoreau, Wittgenstein, comme leurs « tâches scripturale », et que vous assumez également de votre coté.

SC : J’aimerais bien le croire. Je suis certainement en prise avec l’expérience quand je fais face à ces textes. Et je pense que j’y fais écho lorsque je dis que la philosophie a un désir, en un sens, de religion. Ce sentiment qu’il s’agit pour elle de remplacer, ou de prendre sur elle la tâche de la religion après l’échec de la religion, est une partie de moi.

JR : Vous écrivez sur votre père s’adressant à vous comme à un "Rabbi", lorsque vous faites savoir que vous aviez accepté une bourse pour poursuivre des études supérieures en philosophie à Harvard. Il vous demande alors si vous attendez de la philosophie qu’elle réponde à la question de savoir s’il existe un Dieu. Dans ce contexte, pouvons-nous aller profondément dans ce que vous entendez par « perfectionnisme moral » ?

SC : La première chose à dire, c’est qu’il n’y a pas d’état final. Et s’il n’y a pas l’état final, la question est : quelle est la motivation ? Il doit y avoir un certain sens d’auto-insatisfaction, de sentiment de notre négligence vis-à-vis de nous-mêmes, un sentiment de passer à coté de soi, toutes ces choses. J’avais besoin d’une certaine façon d’intégrer la motivation à l’auto-jugement moral et d’incorporer ce sens avec des lectures qui m’ont touché, souvent de textes religieux, et assurément de Thoreau et Emerson. Je ne sais même pas où j’ai pu prendre cette notion de perfectionnisme, mais il m’a frappé comme un moyen de séculariser - c’était son but - une commune inquiétude parfaitement à l’œuvre en tout être humain. Il y a toujours une étape prochaine. Ce sens de l’étape prochaine sans ultime étape, je l’ai saisi très tôt en philosophie comme ce que j’appelle la motivation. Pour que cela soit clair, et sans préjugé de cette image platonicienne de l’ascension, l’idée "d’aller vers le haut" est très profond en moi. Je crois que cela, et l’image de l’escalier est important, précisément parce qu’ils ne sont pas une pente, ils ne sont pas lisses. Mon sens de ces ascensions, c’est qu’elles suivent une ligne brisée. C’est un étrange escalier tordu, et on peut même parfois en descendre.

JR : Et nous trouver dans la position d’Emerson nous demandant, « Où en sommes-nous ?"

SC : Je crois que c’est une vraie question. Et je crois qu’il y a de vraies réponses, pas une réponse, mais de vraies réponses. Et que ces réponses prennent la forme d’un chemin.

JR : Et cela fait partie de ce que vous entendez par l’accent transcendantaliste ?

SC : Je voudrais dire de façon un peu brutale qu’il y a deux sortes de gens, ceux auxquels vous n’avez pas à expliquer le transcendantal et ceux auxquels vous ne pourrez jamais expliquer le transcendantal [rires], qui tout simplement comme le dit Arendt, n’ont pas la troisième oreille. Le problème, c’est que nous savons tous qu’il y a une chose qui s’appelle l’éveil donné à tous, et que pour cette raison vous ne pouvez jamais fermer la porte à un être humain. De ma propre expérience, et c’est ce qui se passait avec ma classe, semaine après semaine ...rien.. et puis, soudain, tout s’écroule. . . Dire ces choses me réjouissent, et cela me rend heureux d’avoir vécu cette vie d’enseignement tout au long du temps, et d’avoir été durant ce temps, seul aussi. Ce fut une conduite intéressante.

Voir en ligne : The Transcendentalist Strain

Notes

[1] "The perfect pitch" c’est "l’oreille absolue" mais c’est aussi un terme également de Baseball. Comme l’écrit Pascal à propos de Montaigne : « Quand on joue à la paume, c’est une même balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux. »

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