Le Perfectionnisme (philosophique)
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Le perfectionnisme en philosophie morale et politique

mardi 14 août 2012, par Pascal Duval

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Ceci est une traduction de l’article "Perfectionism in Moral and Political Philosophy" (en accès libre sur stanford encyclopedia of philosophy).

D’où qu’on tourne le problème on se retrouve devant le même paradoxe argumentatif : la notion de perfectionnisme chez Stanley Cavell n’a pas vocation à entrer dans les termes du débat que présente cet article (d’ailleurs Cavell n’y est pas cité) mais c’est précisément en n’y entrant pas qu’il donne la version la plus intéressante et la plus novatrice du perfectionnisme.

Cette traduction était donc nécessaire pour mesurer le pas que Cavell franchit par rapport à sa propre tradition (celle d’une theory of value).

Mais comment mettre en défaut le discours de cet article et comment le critiquer (par où commencer) ? Ni plus ni moins (et ce sera l’objet d’un prochain article) qu’en montrant que le perfectionnisme, tel qu’il est présenté ici repose sur une notion pré-freudienne du sujet.

Comme le rappelle Lacan dans son séminaire sur le moi dans la théorie de Freud le décentrement socratique de l’arété (la plus précieuse excellence de l’être humain) par rapport au savoir préfigure le décentrement du sujet et de l’individu opéré par la révolution freudienne. Or c’est précisément à partir de ce décentrement que se comprend le perfectionnisme de et selon Cavell.

Si cela est bien le cas, il faudra en conclure que les élaborations perfectionnistes sont fondamentalement celles d’un sujet et qu’elles ne sont pas situables sur l’axe où comme le dit Lacan "elles se confondraient toujours davantage avec l’intelligence, l’excellence, la perfection de l’individu" précisément par conséquent à contrepied du point de gravitation de cet article.

Le perfectionnisme a acquis un certain nombre de significations dans la philosophie morale et politique contemporaine. Le terme est utilisé pour se référer à une description de la vie bonne (humaine) ou du bien-être (humain), à une théorie morale, et à une approche de la politique. Historiquement, le perfectionnisme est associé à des théories éthiques qui caractérisent le bien (humain) en terme de développement de la nature humaine. En ce sens, des auteurs aussi divers que Aristote, Thomas d’Aquin, Spinoza, Marx et T.H Green sont des perfectionnistes .

D’une manière générale, les auteurs perfectionnistes se basent sur une définition objective du bien (humain) et élabore une version de l’éthique et/ou de la politique apte à servir cette description du bien. Différents auteurs perfectionniste proposent différentes version du bien humain et arrivent à des conclusions éthiques et politiques différentes. Mais tout perfectionniste se réfère à une notion du bien (humain) qui est objective dans ce sens qu’elle spécifie des situations et/ou des activités comme bonnes en elles-mêmes et non pas bonnes en vertu du fait qu’elles sont désirées ou appréciées par les êtres humains.

1. Valeur Perfectionniste

1.1 Deux versions du perfectionnisme

1.2 Perfectionnisme et pluralisme

2. Éthique perfectionniste

2.1 Conséquentialisme et déontologie

2.2 Élitisme et inégalité

2.3 Des devoirs envers soi-même

3. Perfectionnisme et politique

3.1 La doctrine de la neutralité de l’État

3.2 Le principe de préjudice

3.3 Arguments indirects

4. Conclusion


1. Valeur Perfectionniste

Un définition objective du bien ne fait pas forcément référence au bien des êtres humains. Les œuvres d’art ou des aspects du monde naturel pourraient avoir une valeur même si aucun être humain n’existait. Les définitions perfectionnistes du bien valent comme “bien humain”. Les perfectionnistes cherchent à identifier les biens qui contribuent à une vie meilleure ou la plus parfaite pour les êtres humains.

La meilleure vie pour les êtres humains peut être comprise d’au moins deux façons notablement différentes. Selon la première compréhension, une telle vie est entendue en termes de bien-être. Cette meilleure vie pour un être humain est une vie qui maximise le bien-être de la personne qui mène cette vie. Selon la deuxième compréhension, la meilleure vie pour un être humain est comprise en termes d’excellence ou de succès. Une vie humaine excellente n’est pas forcément celle qui est la meilleure en termes de bien-être, car il se pourrait que la vie la plus excellente que l’être humain puisse vivre l’oblige à faire des sacrifices de son propre bien-être pour le bien d’autres personnes ou d’autres biens. Ainsi la notion d’une vie humaine excellente est-elle plus large que la notion de bien-être. Pour cette raison, une caractérisation générale du perfectionnisme devrait employer la notion d’excellence plutôt que celle du bien-être.

Le perfectionnisme, ainsi compris, contraste à la fois avec les définitions du bien humain qu’en donnent l’hédonisme et la satisfaction du désir. Soit X un objet, une activité ou une relation : pour le perfectionniste, si X est bon, il n’est pas bon en vertu du fait qu’on le désire, ou qu’il serait souhaité dans des conditions appropriées par des êtres humains. De même, pour le perfectionniste, si X est bon, il ne s’ensuit pas que X doive être un état mental agréable ou un état qui lui serait causalement lié. Les définitions perfectionnistes du bien humain peuvent admettre que certains biens sont le résultats de l’expérience mais ils rejettent la thèse hédoniste selon laquelle tous les biens humains intrinsèques consistent en des sensations de plaisir ou états agréables.

1.1 Deux versions du perfectionnisme

Les biens perfectionniste contribuent à une vie humaine excellente ou en sont des composants. Historiquement les perfectionnistes ont associé ces biens au développement de la nature humaine. Par exemple, le développement de la rationalité est souvent considéré comme un bien perfectionniste parce qu’elle est une capacité essentielle et propre à la la nature humaine. Suivant en cela Aristote un certain nombre d’auteurs contemporains ont cherché à développer des définitions du bien humain dans cette optique (Hurka 1993 ; Foot 2003). Nous pouvons utiliser ici l’expression générale de perfectionnisme de la nature humaine pour désigner les descriptions du bien humain qui rapportent les biens perfectionnistes au développement de la nature humaine. D’autres auteurs, cependant, ont caractérisé le perfectionnisme sans aucune référence à la nature humaine. John Rawls, par exemple, caractérise le perfectionnisme en termes de la recherche d’un « achèvement maximum de l’excellence humaine dans l’art, la science et la culture » (Rawls, 1971, 325). Derek Parfit caractérise également le perfectionnisme en termes d’achèvement ou de réalisation « des meilleures choses dans la vie » (Parfit 1986, 162). Ici l’insistance est mise sur l’existence de biens objectifs, et non sur leur lien avec le développement de la nature humaine. De la même manière, d’autres auteurs ont définit le perfectionnisme comme la réalisation d’une liste spécifique de biens objectifs (Finnis 1980 ; Griffin 1986 ; Arneson, 2000). Nous pouvons utiliser l’expression de perfectionnisme des biens objectifs pour désigner les définitions du bien humain qui ne rapportent pas les biens perfectionnistes au développement de la nature humaine.

Les partisans du perfectionnisme de la nature humaine doivent défendre une définition de la nature humaine. Plus précisément, ils doivent rendre compte des propriétés ou des dispositions qui sont au cœur de la nature humaine et dont le développement a, selon eux, de la valeur (Hurka, 1993). En revanche, les partisans du perfectionnisme des biens objectifs doivent expliquer pourquoi certains biens doivent être pris en compte à l’exclusion d’autres. Les perfectionnistes des biens objectifs ne doivent pas forcément formuler une liste exhaustive des biens objectifs. Ils peuvent penser qu’une telle entreprise est sujette à caution. Mais ils devraient avoir leur mot à dire sur ce qui fait présumer qu’un bien donné est objectif, digne d’être poursuivi (Sumner, 1996 ; Sher, 1997).

1.2 Perfectionnisme et pluralisme

La distinction entre le perfectionnisme de la nature humaine et le perfectionnisme des biens objectifs nous permet d’aborder une question importante dans la théorie des valeurs. Est-ce que les perfectionnistes sont forcément monistes et estiment qu’il n’y a au fond qu’une seule forme de vie meilleure pour tous les êtres humains, ou peuvent-ils concevoir qu’il existe une pluralité de formes vie également bonnes pour les êtres humains ? La question est importante, car il est plausible que la meilleure vie puisse différer d’un être humain à l’autre.

Le perfectionnisme de la nature humaine identifie le bien humain avec le développement de la nature humaine. Cela ressemble à un idéal moniste, qui identifie une unique forme de vie pour tous les êtres humains. Mais, en fait, cet idéal laisse beaucoup de questions ouvertes. Posons par exemple que la vie meilleure pour un être humain est la vie qui maximise le développement de sa nature. Il se pourrait très bien que pour des êtres humains différents, différentes activités ou poursuites promeuvent au mieux leur bien. Cela se pourrait très bien puisque des personnes différentes pourraient être en mesure de développer au mieux tels ou tels aspects de la nature humaine. Compte tenu de leur tempérament et leurs talents, certains seraient aptes à se concentrer sur les activités artistiques, tandis que d’autres seraient aptes à se concentrer sur des études théoriques ou des performances athlétiques. Par ailleurs, même pour ceux qui seraient aptes à se concentrer sur le même type de perfection, certaines activités et certains buts serviraient mieux leur fin que les autres. Et, finalement, il pourrait s’avérer faux, comme la supposition ci-dessus le prétendait que la vie meilleure pour un être humain soit celle qui maximise le développement de sa nature. Car la vie la plus parfaite pour un être humain peut lui demander de sacrifier dans une certaine mesure le développement de soi pour le développement (de soi) d’autres êtres humains. Différents compromis entre sa propre perfection et la perfection des autres peuvent être rationnellement admis, et ce fait, s’il s’agit d’un fait, contribuerait à la pluralité et la variété des modes de vie sans contradiction avec l’idéal perfectionniste.

Un perfectionnisme des biens objectifs et un pluralisme de la valeur ne sont pas incompatibles. Il suffit de supposer que certains biens perfectionnistes sont soit à peu près égaux soit incommensurables en valeur (Finnis 1980 ; Raz, 1986). L’amitié et la compréhension (des malheurs d’autrui), par exemple, peuvent tous deux être des biens perfectionnistes, mais ils peuvent ne pas être comparables d’une manière qui nous permettrait de classer des vies qui réalisent ces biens sur une échelle de degrés. Plus généralement, les biens perfectionnistes peuvent être combinables en proportions différentes, ce qui donnerait une gamme de différents types de vie précieux et dignes d’être poursuivis. L’adjectif « parfait » lorsqu’il est appliqué à une vie humaine suggère que celle-ci est maximalement bonne ou excellente, mais, si les biens entrent en conflit et sont incomparables, alors une pluralité de différents types de vie peuvent mériter ce titre.

Ceci n’exclut pas la possibilité qu’il y ait vraiment une seule manière de vivre qui est maximalement la meilleure pour les êtres humains. L’accent est mis ici simplement sur le fait que le perfectionnisme est compatible avec le pluralisme des valeurs. Dit autrement, si les valeurs objectives sont plurielles et incomparables, comme de nombreux auteurs récents le maintiennent, alors ce fait sur la nature de la valeur n’invalide pas la plausibilité de perfectionnisme, soit de la nature humaine, soit des biens objectifs. Assurément, un candidat au perfectionnisme reconnaîtra que le pluralisme a ses limites. Certains modes de vie n’ont pas de valeur pour les êtres humains. La théorie perfectionniste de la valeur est un guide de l’action dans ce sens qu’elle cherche à identifier les biens et les activités qu’il faudrait que les êtres humains poursuivent, même si ils ne les désirent ou ne trouvent pas de plaisir en eux.

2. Éthique perfectionniste

Le perfectionnisme comme théorie morale exhorte les êtres humains à protéger et promouvoir les vies humaines objectivement bonnes. En tant que telle, il peut prendre une forme égoïste ou non-égoïste. Les formes égoïstes de perfectionnisme sont bien représentées dans l’histoire de la philosophie morale. Ces théories exhorte chaque être humain à se perfectionner autant que possible, ou au moins jusqu’à un certain seuil. Les formes égoïstes de perfectionnisme ne sont pas forcément à comprendre en un sens étroit. Un certain nombre d’écrivains perfectionniste ont jugé que le bien des autres est un élément dérivé de son propre bien (Green 1986 ; Hobhouse 1911). Selon ce point de vue, il n’y a pas de conflit entre sa propre perfection et la perfection des autres. Les formes non-égoïstes de perfectionnisme, en revanche, peuvent entrer en conflits. Ces formes maintiennent que chaque être humain a un devoir non dérivé de parfaire autrui ainsi que le devoir de se perfectionner. Ces formes, du moins en principe, peuvent obliger les êtres humains à sacrifier leur propre perfection pour le bien des autres.

Qu’il prenne une forme égoïste ou non-égoïste, on comprendra mieux le perfectionnisme comme une théorie morale qui incite les êtres humain à se soucier autant de la perfection des autres que de la leur. Cette demande est compatible avec la reconnaissance, qu’il y a de sérieuses limites, ce qui est évident, à notre capacité à promouvoir la perfection d’autrui. Ces limites expliquent pourquoi certains philosophes, notamment Kant, ont jugé que nous ne pouvons pas avoir un devoir de promouvoir la perfection d’autrui (Kant 1785). Beaucoup de biens perfectionnistes exigent une autonomie pour leur réalisation. Nous ne pouvons pas contraindre autrui à développer ses capacités, du moins pas toutes. Nous ne pouvons pas obliger les autres à participer à des liens sociaux de valeur. Ce point tout à fait juste ne doit cependant pas être surestimé. Nous pouvons travailler à ce que d’autres vivent dans des conditions qui sont propices à leur propre auto-développement ou à leur propre réalisation de biens perfectionnistes. La promotion indirecte peut se substituer à la promotion directe. Le fait que les êtres humains ne peuvent pas directement provoquer la perfection des autres est néanmoins important. Il peut expliquer pourquoi, en pratique sinon en principe, un perfectionnisme convaincant exhorterait directement chaque être humain à se préoccuper davantage de sa propre perfection que de la perfection des autres.

2.1 Conséquentialisme et déontologie

La meilleure vie pour un être humain pourrait être celle qui se perfectionne simultanément elle-même et en parfait le plus complètement d’autres. Mais cette possibilité est peu probable. Même si le conflit entre son propre bien et le bien des autres n’est pas aussi net qu’on le prétend généralement, il y aura, selon toute vraisemblance, des circonstances dans lesquelles les êtres humains devront choisir entre leur propre perfection et la perfection des autres.

Comment alors l’éthique perfectionniste statuera-t-elle sur ce conflit ? Les formes égoïstes de perfectionnisme ont une réponse toute prête à cette question, mais les formes non-égoïstes doivent trouver un moyen d’équilibrer les exigences contradictoires. Une réponse naturelle à ce problème est tout bonnement "conséquentialiste". Le perfectionnisme, pourrait-on dire, demande à ce que nous poursuivions le plus grand développement de tous les êtres humains en tout temps (Hurka 1993, 55-60). Ainsi compris, le perfectionnisme donne à chaque être humain un objectif compréhensible à partager. Cela fait du perfectionnisme une théorie morale très exigeante. Elle est exigeante à deux égards. Elle exige premièrement que nous pesions sur la même balance la perfection des autres et notre propre perfection. Deuxièmement elle demande que, aussi loin que le permet la première demande, nous maximisions notre propre perfection.

Peut-être que ce genre de perfectionnisme conséquentialiste demande trop de nous. Nous pouvons imaginer des formes de perfectionnisme plus souples.

Considérons, par exemple, une théorie morale perfectionniste qui comprendrait un privilège personnel. Une telle théorie pourrait permettre que des personnes favorise leur propre perfection, jusqu’à un certain degré raisonnable, plutôt que la perfection des autres et que les personnes n’aient pas besoin de poursuivre leur propre perfection au-delà d’un certain seuil. Ce perfectionnisme souple se distinguerait des présentations historiques principales du perfectionnisme (insistant sur la maximisation). Mais la question importante est de savoir si un tel type est néanmoins vraisemblable.

La réponse dépend, en partie, de savoir si on privilégie le point de vue du perfectionnisme de la nature humaine ou celui des biens objectifs. Si la perfection est comprise en termes de développement de la nature humaine, une vue qui s’écarterait de l’injonction de maximisation s’avèrera moins prometteuse. Une personne qui a un potentiel extraordinaire pour l’excellence mais qui n’atteint qu’un seuil de développement limité n’atteint vraisemblablement pas la perfection. Puisque elle était capable de bien plus, nous ne devrions pas être satisfait de modestes réalisations. Intuitivement, nous devrions juger qu’elle n’a pas entièrement répondu aux exigences de la morale perfectionniste (Hurka 1993, 56). Par ailleurs, selon cette version de perfectionnisme, le but moral premier d’un tel agent est de développer la nature humaine. Mais si le développement de la nature humaine est le but, alors la raison reste un peu mystérieux de comprendre comment le développement propre de chaque être humain devrait avoir pour lui une valeur singulière (Hurka 1993, 62-63).

La question semble différente si la perfection est comprise en termes de réalisation des biens objectifs. Car, selon cette version de perfectionnisme, il est possible de considérer que chaque être humain a un intérêt à mener une vie réussie, où la réussite est comprise en termes de poursuite d’objectifs valorisés et de réalisation de biens perfectionnistes. Une vie réussie, ainsi comprise, ne nécessite qu’une réalisation partielle, mesurée, de biens perfectionnistes, comme l’amitié, la connaissance et l’expérience esthétique. Pour ces raisons, une injonction de non-maximisation convient mieux au perfectionnisme des biens objectifs qu’au perfectionnisme de la nature humaine.

Quels que soient ses mérites, l’introduction d’une privilège personnel dans la moralité perfectionniste ne ferait qu’aggraver le problème rencontré avec les versions conséquentialistes standards du perfectionnisme. Cela pourrait amener à donner aux êtres humains une liberté morale de nuire à autrui si cela pouvait promouvoir leur propre perfection. Il est vrai que le problème est présent même sans l’introduction d’un privilège personnel. Un pur perfectionnisme conséquentialiste pourrait en principe permettre le sacrifice de ceux qui ont peu de potentiel du point de vue d’une réalisation perfectionniste en faveur de ceux doués d’un grand potentiel. Mais une telle option aurait au moins la vertu, en sacrifiant certains, de contribuer à l’objectif de réalisation perfectionniste maximale - un objectif qu’ils devraient partager s’ ils sont des perfectionnistes conséquentialistes. La même chose n’est pas garantie si un privilège est introduit.

Puisque le souci, ici, est de confronter les options conséquentialistes de la morale en général, on pourrait penser que la morale perfectionniste devrait avoir plutôt une structure déontologique. Le perfectionnisme déontologique conclurait que le but de promouvoir la perfection humaine relève de l’obligation de respecter la perfection, ou la capacité de le réaliser, en chaque être humain. La trame d’un tel point de vue se devine en considérant la version objective des biens de perfectionnisme. Car il est vraisemblable que la réalisation de certains biens objectifs, comme l’amitié ou de la communauté avec autrui, exige que nous les traitions avec respect. Les exigences de respect, peut-on faire valoir, sont des conditions nécessaires constitutives à la réalisation de nombreux biens perfectionnistes.

Ce n’est pas le lieu d’explorer un tel point de vue en détail. Nous ne discuterons pas ici dans quelle mesure il représente une rupture réelle avec le conséquentialisme (Pettit et Smith, 2004). Au lieu de cela, une autre réponse possible à notre souci peut être mentionnés. Comme Rawls le fait remarquer, le perfectionnisme est souvent pris pour être simplement un élément d’une théorie morale générale (Rawls, 1971, 325). Le devoir moral de maximiser la perfection humaine doit être équilibré par rapport aux autres principes moraux. Les contraintes déontologiques et les privilèges personnels pourraient limiter le devoir de promouvoir la perfection humaine, mais ils pourraient le faire en tant qu’ils sont issus de principes moraux indépendants. Selon ce point de vue mixte, d’après lequel le perfectionnisme est entendu simplement comme un élément d’une théorie morale générale, il est possible de recommander le perfectionnisme comme une doctrine maximisante neutre et d’éviter les conséquences indésirables d’une moralité excessivement exigeante, endossant le sacrifice de quelques uns au bénéfice d’une plus grande perfection humaine dans son ensemble.

Élitisme et inégalité

L’éthique de la perfection a longtemps été associé à des doctrines élitistes. Qu’il prenne un tour conséquentialiste ou déontologique, le perfectionnisme est compatible avec l’attribution de poids différents à la perfection de différents êtres humains. Et un certain nombre d’écrivains perfectionnistes importants ont maintenu que la perfection qui importe le plus est la perfection de ceux qui sont capables d’en atteindre le plus haut degré. Cette version « superman » du perfectionnisme, une vue communément associée à Nietzsche, donne un poids absolu à l’excellence réalisable par certains grands hommes, tels que Socrate ou Goethe et l’indice zéro pour le reste de l’humanité. (Nietzsche 1873/1876 ; Griffin 1986, 60-61)

La version “Superman” du perfectionnisme est une vue extrême. Elle soutient que certaines vies humaines comptent pour beaucoup et que de nombreuses vies humaines ne comptent pour rien. Cette vision ne doit pas être confondue avec un point de vue différent et moins extrême, celui qui peut être qualifié de la version prioritarienne du perfectionnisme. Selon cette opinion, nous devrions donner de la valeur à la perfection de chaque être humain, mais en considérant globalement la perfection humaine nous devrions pondérer les plus hautes perfection par certains facteurs plus grands que les perfections moindres. La version prioritarienne du perfectionnisme n’est pas élitiste, car elle n’implique pas que la vie de ceux qui peuvent atteindre plus comptent plus. Elle dit seulement qu’une plus grande perfection - un plus grand développement de la nature humaine ou une plus grande réalisation de biens objectifs - comptent plus dans la sommation de l’ensemble de la perfection humaine. Plus précisément, il enjoint les êtres humains à poursuivre la plus grande perfection humaine globale, où celle-ci est déterminée par une sommation pondérée de la perfection de tous les êtres humains.

Comparé à la « version Superman », la version prioritarienne du perfectionnisme est beaucoup plus convaincante. Elle capte la pensée que les plus grandes réalisations sont plus précieuses que de moindres réalisations sans toutefois nier la valeur de ces dernières. Elle reconnaît les droits de la grandeur sans exclure certaines personnes et les détourner d’une préoccupation morale. Pourtant, bien que non élitiste, le perfectionnisme prioritarien aura probablement des conséquences inégalitaires sur la distribution des ressources. Thomas Nagel explique :

Une société devrait essayer de favoriser la création et la préservation de ce qui est meilleur, ou aussi bon que possible, et cela est tout aussi important que la diffusion généralisée de ce qui est simplement assez bon. Un tel objectif ne peut être poursuivi qu’en reconnaissant et en exploitant des inégalités naturelles entre les personnes, en encourageant la spécialisation et la distinction de niveaux dans l’éducation, et en acceptant la variation en accomplissement qui en résulte
(Nagel 1991, 135).

On pourrait objecter à ces affirmations en considérant qu’une quantité suffisante de biens qui sont « simplement assez bons » devrait être capable de l’emporter sur un petit nombre de biens vraiment excellents. Mais si les biens excellents pèsent plus comme entend le calculer la version prioritarienne du perfectionnisme, cette possibilité peut s’avérer en pratique improbable. (Tout dépend ici de la force du facteur prioritarien.) Nagel semble accepter le point de vue prioritarien, car il conclut qu ’« aucun égalitarisme ne peut être juste qui permettrait à la grande cuisine, la haute couture, et autres choses exquises de disparaître simplement parce que tous ne peuvent pas les avoir. » (Nagel 1991, 138)

La version prioritarienne du perfectionnisme, dès lors, peut autoriser les inégalités importantes dans la répartition des ressources. Le caractère inégalitaire de cette version a cependant des conséquences attrayantes. Lorsqu’il est appliqué à l’éthique de la population, il permet d’éviter la « conclusion répugnante ». Comme Parfit l’ explique :

Nous pourrions affirmer que, même si quelque changement apporte un bénéfice net important à ceux qui en profitent, c’est un changement pour le pire si elle entraîne la perte de l’une des choses les plus précieuses de la vie.
(Parfit 1986, 163).

L’accent ici, comme pour les remarques de Nagel, porte sur les biens perfectionniste plutôt que sur le bien-être des êtres humains. Afin d’éviter la conclusion répugnante, il doit être soutenu que ces biens - « le genre d’expérience et d’’activité qui donne à la vie le plus de valeur » - prennent la priorité absolue sur les expériences et les activités de moindre valeur.

Cette affirmation, comme l’autorise Parfit, connaît un contre-exemple. Il est très difficile de croire que la plus grande expérience artistique est infiniment préférable à une expérience artistique un peu moins bonne, mais toujours excellente. Voir un Picasso peut être meilleur que de voir un Braque, mais pas infiniment meilleur. Il est plus vraisemblable alors d’interpréter la version prioritarienne du perfectionnisme comme simplement l’ attribution de facteurs positifs finis à de plus grandes perfections. Mais tandis que ce point de vue n’est pas vulnérable au genre de contre-exemple présenté plus haut, il est incapable de répondre à la « conclusion répugnante » (Hurka 1993, 81-82).

La discussion jusqu’ici a souligné le souci perfectionniste de la création et de la préservation des meilleures expériences et activités humaines. Cette préoccupation incline le perfectionnisme vers l’inégalité. Mais il est possible de défendre une version égalitaire de cette position, et l’histoire de l’éthique perfectionniste contient un certain nombre de ces exemples. Voici brièvement mentionnées quatre possibilités de développer une version égalitaire du perfectionnisme .

  • (1) On peut considérer, comme Spinoza, que les biens perfectionnistes les plus importants, tels que l’intelligence (l’entendement), sont non-compétitives. Leur réalisation par un être humain ne fait pas obstacle à, et peut faire avancer, leur réalisation par d’autres. La perfection maximale, ainsi comprise, est compatible avec l’égalité des conditions matérielles (Spinoza - Éthique).
  • (2) On peut considérer, comme certains écrivains comme TH Green l‘ont fait, que l’inégalité dans la répartition des ressources entrave la perfection de l’ensemble, les riches comme les pauvres. Les valeurs perfectionniste, de ce point de vue, ne peuvent être pleinement réalisées que dans une société dans laquelle chaque membre est à peu près égal en puissance et en statut (Green 1986 ; Brink 2003, 77-88).
  • (3) On peut considérer que la perfection de chaque être humain importe également et que la répartition des ressources les plus susceptibles de favoriser la plus grande perfection de l’ensemble humain n’est pas celui qui contiendra de grandes inégalités. Une telle vision rejetterait la fonction de pondération prioritarienne discuté ci-dessus, estimant plutôt que la perfection atteinte par chaque être humain devrait compter de façon égale.
  • (4) On peut considérer que le perfectionnisme incline à l’inégalité, mais que d’autres principes non-perfectionnistes imposent une contrainte égalitaire sur la poursuite de valeurs proprement perfectionnistes.

Ces possibilités montrent qu’il n’y a pas de lien en fait entre le perfectionnisme et l’inégalité. Le degré d’inégalité admis par le perfectionnisme dépendra des réponses à un certain nombre de questions difficiles, par exemple, celle de savoir quelle version du perfectionnisme est la meilleure ? Quelles sont les différences naturelles entre êtres humains ?, Dans quelle mesure des biens perfectionnistes sont-ils en concurrence ?, Et dans quelle mesure (ou non), des principes moraux non-perfectionnistes peuvent limiter la poursuite de valeurs perfectionnistes ? Les réponses à ces questions sont très contestée au sein de la morale perfectionniste. Sans réponses fermes à celles-ci personne ne devrait rejeter l’éthique perfectionniste à cause d’un attachement aux valeurs égalitaires.

2.3 Des devoirs envers soi-même

Les êtres humains doivent se préoccuper de leur propre perfection ainsi que la perfection des autres. Comme nous l’avons vu, la norme de la perfection est l’objectif dans le sens où il guide, ou devraient guider, l’action humaine, même si ce qu’elle recommande n’est pas désirée. Ces revendications expliquent pourquoi le perfectionnisme accorde une place importante aux droits envers soi-même. Le devoir envers soi-même de développer ses talents, si un tel devoir existe est catégorique. On en a le devoir qu’on en ait ou non le désir de l’accomplir.

La possibilité des devoirs envers soi-même de ce genre est parfois rejetée pour des raisons conceptuelles. Les devoirs moraux concernent l’attitude envers d’autres, et donc un devoir envers soi-même est une notion obscure. Mais cette inquiétude ne doit pas nous retenir longtemps. Le point clé est que nous pouvons avoir des raisons catégoriques de développer notre nature ou de s’engager dans de précieuses activités (par opposition à sans valeur). C’est une question seconde de savoir si nous devrions classer un devoir nous regardant nous-mêmes comme un devoir moral ou comme simplement un devoir moral non-catégorique (Raz 1994, 40). Mais tandis que l’inquiétude ne doit pas nous arrêter, elle pointe un trait intéressant de l’éthique perfectionniste. La théorie morale contemporaine dans sa globalité ignore les devoirs envers soi-même, qu’ils soient conçus comme devoirs moraux ou non, et se concentre exclusivement sur nos devoirs envers les autres. L’éthique de la perfection est une correction importante à cette tendance. En élargissant le domaine de la préoccupation éthique, il a le potentiel d’enrichir la philosophie morale contemporaine (Hurka 1993, 5).

Différentes théories perfectionnistes rendent compte différemment du contenu des devoirs envers soi-même. De manière générale, il est utile de distinguer les devoirs envers soi-mêmes négatifs de ceux qui sont positifs. Les devoirs négatifs sont les droits à s’abstenir de endommager ou détruire en soi une capacité à mener une bonne vie. Par exemple, sauf circonstances exceptionnelles, le devoir de s’abstenir du suicide et de l’automutilation. Les obligations positives, en revanche, sont des devoirs intimant sa capacité à développer sa nature et / ou de réaliser des biens perfectionnistes. Par exemple, on a un devoir de développer ses talents et de ne pas consacrer sa vie entièrement à l’oisiveté et lau plaisir (Kant 1785).

Les devoirs envers soi-même spécifiquement négatifs et positifs sont dérivés de l’obligation plus général de faire en sorte de mener une bonne vie. Il est probablement vrai, comme Aristote l’a souligné, que la réussite de sa vie dépend de facteurs hors de son contrôle. S’il est ainsi avoir une bonne vie n peut être aucunement un devoir. Pourtant, en excluant les effets de la chance, nous pouvons dire que chaque être humain aura une vie plus ou moins réussie selon les décisions qu’il prend et les options qu’il poursuit. Et nous pouvons ajouter que chaque être humain a une obligation générale de mener une vie réussie, dans la mesure où il est dans son pouvoir de le faire.

A ce niveau d’abstraction, l’idée perfectionniste de devoirs envers soi-même ne semble pas particulièrement matière à controverse. La résistance viendrait plutôt d’ailleurs. Certains rejettent la possibilité même de devoirs catégoriques, que ce soit envers soi-même ou envers autrui. D’autres accepteront la possibilité de devoirs catégoriques, mais insisteront qu’ils sont limités aux devoirs envers autrui. Ce dernier point de vue est probablement motivé par la crainte que les devoirs envers soi-même une fois reconnus, la porte est ouverte à l’ingérence paternaliste. Pour répondre à cette préoccupation, nous devons à présent passer de l’éthique à la politique perfectionniste.

3. Perfectionnisme et politique

Le passage de l’éthique perfectionniste à la politique perfectionniste est naturelle. Des institutions politiques peuvent être organisées et des politiques publiques peuvent être adoptées,qui favorisent ou entravent les valeurs perfectionniste de diverses manières et à différents degrés. Si l’on adopte l’éthique perfectionniste, alors cet engagement établit une présomption en faveur du perfectionnisme en politique. Toutes choses étant égales, on devrait favoriser les institutions politiques et les politiques de l’État qui travaillent au mieux à une promotion de la vie humaine bonne dans le contexte de leur fonctionnement. Cette présomption naturelle peut être tout à fait fausse mais il sera utile en un premier temps de supposer que des politiques publiques perfectionnistes peuvent être efficaces dans la réalisation de leurs objectifs.

Les détracteurs d’une politique perfectionniste rejettent souvent l’idée qu’il existe objectivement des façons de vivre meilleures et d’autres pires. Un subjectivisme ou un nihilisme du bien se tiennent souvent en arrière-plan derrière les fins de non-recevoirs anti-perfectionnistes. Mais les dernières critiques philosophiques les plus pertinentes d’une politique perfectionniste ne viennent pas forcément de là. Les critiques sophistiqués du perfectionnisme reconnaissent, si ce n’est au moins pour les besoins de l’argumentation, les revendications de la théorie de la valeur perfectionniste. Elles cherchent à montrer que les politiques publiques perfectionnistes, même si elles sont informées par une bonne compréhension du bien, restent néanmoins illégitimes. Le caractère d’une politique perfectionniste apparaîtra mieux en tenant compte de ces arguments et de leurs limites.

3.1 La doctrine de la neutralité de l’État

Beaucoup d’écrivains contemporains sur la politique rejettent le perfectionnisme et concluent que l’Etat doit être neutre concernant les conceptions rivales de la vie bonne (Dworkin 1978 ; Ackerman 1980 ; Larmore 1987 ; Rawls, 1993). La doctrine de neutralité de l’État articule une contrainte de principe sur l’action étatique permise et légitime. La contrainte peut, et a été formulée de différentes façons. Trois formulations de la contrainte peuvent être brièvement mentionnés ici.

  • (1) L’État ne devrait pas promouvoir le bien, de façon coercitive ou non coercitive, sauf les sujets qui s’en remettent à l’autorité de l’État.
  • (2) L’État ne devrait pas viser à promouvoir le bien sauf si il ya un consensus sociétal.
  • (3) L’État ne devrait pas justifier ce qu’il fait en faisant appel à des conceptions du bien qui sont sujettes à un désaccord raisonnable.

Comme ces formulations le laisse entrevoir, l’idée de neutralité de l’État a été entendu au sens large dans la philosophie politique récente. Une interprétation naturelle de la doctrine permettrait à l’Etat de promouvoir le bien, pour autant qu’il le fait de manière équilibrée. Mais la plupart des partisans de la neutralité de l’État souhaite tenir ce dernier résolument à l’écart de toute promotion du bien, du moins si le bien promu est sujet à controverse ou à un désaccord raisonnable.

Une approche perfectionniste de la politique rejette la doctrine de la neutralité de l’Etat selon toutes ces formulations. Pour les perfectionnistes, il n’y a pas de principe général de la moralité politique qui interdit la promotion directe du bien, même lorsque le bien est sujet à un désaccord raisonnable. Il sera utile de préciser un peu plus en détail les implications de ce rejet de la neutralité de l’Etat.

La première formulation présentée ci-dessus résulte de l’idée que la légitimité politique repose sur le consentement. La théorie politique perfectionniste rejette la théorie de consentement et rejette donc cette formulation de la contrainte de neutralité. Les appels à la seconde formulation en appelle au consensus social, plutôt qu’au consentement réel Elle soutient que, dans les grandes sociétés pluralistes, l’État ne devrait pas viser à promouvoir le bien, car ce qui est considéré comme bon sera souvent sujet à controverse. Cette formulation de la contrainte n’est pas équivalente à la première, car il peut y avoir un consensus sociétal concernant une institution ou une pratique bonne et qui devrait être pris en charge par l’État, quand bien même il n’y aurait pas de consensus universel sur la question.

La seconde formulation a pour cible les objectifs de fonctionnaires de l’État. Ces objectifs ne sont pas toujours transparents, et les agents de l’État peuvent avoir une variété de motifs à l’esprit quand ils prennent des décisions politiques. Pour cette raison, certains ont pensé qu’il est plus raisonnable de ne pas appliquer la contrainte de neutralité aux objectifs de fonctionnaires de l’Etat, mais plutôt aux justifications qu’ils donnent en public à leurs décisions. Cela donne la troisième formulation de la contrainte de neutralité. Les défenseurs de neutralité de l’État défendent souvent la doctrine en faisant appel à l’idéal de la raison publique. Les raisons d’ordre public, affirment-ils, doivent être partageables d’une manière qui exclut un appel aux idéaux controversés du bien. La neutralité de l’État et la justification publique de la politique apparaissent ainsi comme des côtés différents de la même médaille.

Les secondes et les troisièmes formulations de la neutralité figurent dans les versions récentes les plus influentes de la théorie du contrat social, plus particulièrement celle de Rawls et de ses disciples (Nagel, 1991 ; Rawls, 1993 ; Barry, 1995). Ces vues représentent le principal rival à la théorie politique perfectionniste contemporaine. Lors de l’élaboration de leur morale politique, ces contractualistes modernes nous demandent de mettre entre parenthèses notre compréhension complète du bien humain. C’est seulement ainsi qu’il est possible, selon eux, de rendre compte d’une morale politique qui a un espoir d’obtenir l’allégeance des citoyens détenant des conceptions très différentes du bien.

La validité de la doctrine de neutralité de l’État fait question dans la philosophie politique contemporaine. Les partisans de la doctrine soutiennent que neutralité de l’État est nécessaire si l’État doit respecter les personnes qui détiennent des conceptions raisonnables mais contradictoires de la vie bonne. Ils soutiennent également que la neutralité de l’État est essentielle pour assurer une coopération sociale stable et mutuellement avantageuse dans les sociétés démocratiques modernes. Ceux qui sont favorables à une politique perfectionniste opposent : (1) que l’appui aux formes valables de la vie nécessite une action politique et que l’observance stricte de la doctrine de la neutralité de l’État "saperait les chances de survie de nombreux aspects précieux de notre culture" (Raz 1986, 162 ) ; (2) Qu’il est possible de rejeter la neutralité de l’État et d’embrasser le pluralisme des valeurs et considérer qu’il ya une pluralité de bonnes formes de vie tout à fait dignes de respect mais incompatibles(Raz 1986), (3) que les partisans de la neutralité de l’État surévaluent les biens qui nécessitent une entente et sous-estiment les autres biens (Wall, 1998), et (4) que cette neutralité de l’État n’est pas nécessaire ni à la coopération sociale stable ni à se prémunir de l’abus de pouvoir de l’État (Sher, 1997).

3.2 Le principe de préjudice

Ceux qui rejettent la doctrine de la neutralité de l’État confie à l’État la tâche de promouvoir le bien. L’inquiétude peut naître que la vision perfectionniste de la politique n’est pas suffisamment avertie du danger de la coercition et ne défend pas la valeur de la liberté. Si l’État ne doit pas être neutre face aux conceptions rivales du bien, la porte n’est-elle pas ouverte à l’imposition coercitive des politiques publiques visant à promouvoir le bien ? En fait, de nombreuses versions de perfectionnisme tirés de l’histoire de la pensée politique n’ont prêté que peu d’attention à la valeur de la liberté individuelle. Il s’agit dès lors d’une question importante de mesurer jusqu’à quel point une politique perfectionniste se concilie avec le souci de la liberté individuelle.

Pour aborder cette question, il sera utile d’examiner ce qu’on appelle le principe du préjudice. Le principe du préjudice, tel que formulé par les spécialiste de la tradition politique libérale de Mill à Feinberg, est souvent considéré comme une garantie essentielle de la liberté individuelle dans la société politique. Au moins à première vue, le principe du préjudice limite considérablement le pouvoir de promouvoir le bien des gouvernements. Il soutient que les gouvernements ne peuvent pas interférer de façon coercitive avec les personnes à moins que cela soit nécessaire pour les empêcher de causer un dommage clair et direct à d’autres. Le principe du préjudice nécessite une interprétation et peut être compris de différentes manières. Pour notre propos la question se ramène à celle de savoir si le principe du préjudice peut être appréhendé comme étant un principe anti-perfectionniste - un principe apportant des raisons pour rejeter ou limiter la politique perfectionniste.

La première chose à dire, c’est que toutes les politiques perfectionnistes ne sont pas coercitives. Les gouvernements peuvent promouvoir (et de fait le font) le bien de façon non coercitive. Un gouvernement peut promouvoir le bien, par exemple, quand il subventionne intelligemment l’art. Cette politique perfectionniste n’a pas besoin de comporter une quelconque ingérence et n’exerce aucune contrainte. Ainsi, le principe du préjudice, contrairement à l’apparence, n’interdit pas toute politique perfectionniste. Il n’exclue que les politiques gouvernementales coercitives visant à favoriser certaines options et en décourager d’autres. La question est alors de savoir si cette restriction est elle-même anti-perfectionniste.

Ici, nous devons procéder avec prudence. La mesure dans laquelle le perfectionnisme autorise la promotion coercitive du bien dépend, entre autres choses, du degré auquel l’autonomie ou la liberté sont elles-mêmes reconnues comme étant un bien perfectionniste. Selon certaines versions de perfectionnisme le principe du préjudice serait un principe anti-perfectionniste, tandis que pour d’autres, il ne le serait pas. Considérons à cet égard, la propre défense de Mill du principe du préjudice. Pour Mill L’« individualité » est une composante essentielle d’une bonne vie humaine. La notion de l’individualité de Mill peut être comprise comme une conception de l’autonomie. Une personne est autonome pour Mill si elle mène sa vie selon sa propre conception et développe ses capacités et ses facultés en accord avec "son propre mode de disposer de son existence" (Mill 1859, 64). Le point important pour notre propos n’est pas la caractérisation particulière de Mill de l’autonomie, mais plutôt le point de vue qu’il nous procure. L’autonomie est comprise comme étant un aspect essentiel d’une bonne vie humaine et non pas un idéal à part. Et la valeur de l’autonomie explique, au moins en partie, pourquoi Mill recommande le principe du préjudice.

La défense Millienne du principe du préjudice est en harmonie avec l’accent perfectionniste mis sur les bonnes vies humaines. Elle illustre bien comment la politique perfectionniste peut être compatible avec un fort rejet de la coercition de l’état. Mais le soupçon naît que Mill surestime en quelque sorte son rôle. Même en admettant que « l’individualité » est un aspect d’une bonne vie humaine, nous devrions nous demander pourquoi elle aurait une quelconque priorité sur tous les autres aspects. Si une politique gouvernementale, par exemple une politique qui criminalise la vente et l’utilisation de drogues dangereuses, permettait d’éviter bon nombre de catastrophes tout en violant l’individualité de seulement quelques-uns, alors, contrairement à ce que dit Mill, il serait plus du devoir du gouvernement de promouvoir de bonnes vies humaines en adoptant cette politique plutôt qu’en la refusant.

Ce point peut être poussé plus loin. L’autonomie, pourrait-on soutenir, exige que l’on ait accès à un éventail suffisant large d’options valables ou utiles (Raz, 1986). Cette exigence d’éventail suffisant n’implique pas que chaque fois qu’une option est close on perde de son autonomie. Par ailleurs, ce qui est a de la valeur n’est pas synonyme d’agent autonome en soi, mais la question est plutôt celle d’un agent autonome qui a lui-même de la valeur. Joseph Raz, explique : « Puisque notre souci d’autonomie consiste dans le souci de permettre aux gens d’avoir une bonne vie, il nous donne une raison pour préserver cette autonomie douée de valeur. Fournir, préserver ou protéger de mauvaises options ne permettent pas de jouir d’une autonomie valable"(Raz 1986, 412). Si l’autonomie précieuse, et non pas l’autonomie en soi, est ce qui a de la valeur au sens perfectionniste, alors, lorsque les gouvernements éliminent ou rendent plus difficile d’ obtenir les options sans valeur, ils ne peuvent faire aucun mal perfectionniste et beaucoup de bien perfectionniste.

Selon le point de vue du Raz, le principe du préjudice est remplacé par un principe d’autonomie qui capte bien la vérité tout en évitant ses exagérations. Le principe de l’autonomie pose que l’État a des devoirs négatifs concernant le respect de l’autonomie de ses citoyens ainsi que des obligations positives de promotion et de soutien des conditions sociales qui contribuent à sa réalisation. Le principe du préjudice, dans la mesure où il est solide, est justifié parce qu’il découle du principe d’autonomie. Cela conduit Raz à reformuler le principe du préjudice comme « l’unique principe concernant la prévention des atteintes à la personne (dont soi-même) donnant un motif légitime d’ingérence envers toute personne" (Raz 1986, 412-13). Ainsi interprété, le principe du préjudice permettrait de renforcer de façon coercitive quelques devoirs envers soi-même.

Mill et Raz acceptent tous deux le principe du préjudice. Mais ils ne l’acceptent pas comme une limite qui bornerait la politique perfectionniste, mais plutôt comme un principe qui guide la promotion adéquat du bien. Leurs théories politiques sont des exemples du libéralisme perfectionniste et leurs discussions du principe du préjudice montre comment une politique perfectionniste peut être un soutien à la liberté individuelle. On peut objecter, cependant, que la défense de la liberté individuelle fournie par le libéralisme perfectionniste est insuffisante. Rappelons que selon le point de vue perfectionniste discuté ici l’autonomie est un aspect d’une bonne vie humaine. Il n’est pas un idéal à part. Une solide et intransigeante défense du principe de préjudice, peut-on penser, doit être fondée sur une compréhension différente de la valeur de l’autonomie, celle qui considère que l’autonomie des personnes ne peut pas être violée même si cela est, après considérations, dans leur propre intérêt. L’autonomie, selon ce point de vue vue, est un droit, pas un idéal à poursuivre (Feinberg, 1989).

3.3 Arguments indirects

Tant la doctrine de la neutralité de l’état que le principe du préjudice moral imposent des limites au pouvoir des gouvernements quant à la promotion du bien ou des moyens qu’ils peuvent utiliser à cette fin. Mais parfois, on trouve cette affirmation non pas que la politique perfectionniste est, en principe, illégitime, mais plutôt qu’elle serait funeste. La meilleure façon pour l’ État de promouvoir le bien, est-il parfois affirmé, consiste à s’abstenir scrupuleusement de tout effort direct (Kymlicka 1990, 199-205). Un argument indirect contre la politique perfectionniste accorde ainsi qu’il est permis à l’État de promouvoir de bonnes vies humaines, mais cherche à montrer que les efforts qu’il déploie dans ce but est voué à l’échec. Les arguments indirects de ce genre prennent des formes différentes. Certains arguments en appellent à la nature du bien humain, tandis que d’autres soulignent l’incompétence des gouvernements modernes.

L’argument le plus influent qui fait appel à la nature du bien humain consiste à dire que pour qu’une activité ou une relation améliore la vie d’une personne, elle doit approuver sa valeur. Cet argument souvent désigné sous le nom de contrainte par l’approbation estime que les mesures politiques qui obligent ou manipulent les gens dans des activités ou occupations qu’ils ne valorisent pas serait contre-productif. Ces mesures n’améliorent jamais la vie de quiconque et ils peuvent même conduire au pire en les détournant d’activités et d’occupations qui ajouteraient de la valeur à leur vie.

La contrainte par approbation est fondée sur une idée simple. Pour ajouter de la valeur à une vie humaine, une activité ou une relation doit être affirmé de l’intérieur. "Aucune vie va de mieux en mieux en étant dirigé de l’extérieur par des valeurs que la personne ne cautionne pas » (Kymlicka 1990, 203). Les questions peuvent être soulevées au sujet de ce qui constitue l’approbation d’une activité. Par exemple, est-ce que l’approbation nécessite une affirmation positive de la valeur d’une activité ou se borne-t-elle à exiger qu’elle ne soit pas complètement étrangère ? Différentes versions de la contrainte d’approbation peuvent être distingués selon la façon dont le motif qui conditionne la valeur des activités est caractérisé. Et différentes versions de la contrainte d’approbation aura des implications différentes selon les politiques de l’état. Supposons, par exemple, que de nombreux citoyens n’aient aucune sorte d’opinion sur la valeur de l’art et qu’ils sont conduits à visiter des musées d’art parce que leur gouvernement leur donne un allégement fiscal pour le faire. Ici, ils ne cautionnent pas l’activité au sens fort en affirmant positivement une valeur quelconque. Néanmoins, la politique du gouvernement de donner des allégements fiscaux aux citoyens qui fréquentent les musées d’art peuvent mener à quelque chose de bien, quand bien même l’approbation ne nécessite pas d’affirmation positive. Si les citoyens ne sont pas complètement étrangers à l’activité, alors ils peuvent en tirer une valeur.

La contrainte par approbation semble particulièrement irrésistible lorsque on avance certains exemples.Ainsi, il est communément admis que pour ajouter de la valeur à une vie par le culte religieux il faut que la personne voit réellement la valeur de culte religieux de l’ « Intérieur ». Les critiques de la contrainte par approbation soutiennent que l’argument général de la contrainte par approbation surévalue de tel exemples (Wall, 1998). Les critiques soutiennent également que la contrainte par approbation à une force réelle lorsqu’elle répond à des efforts de l’État dirigés vers des activités particulières, mais beaucoup moins de force lorsqu’elles s’adressent à des efforts de l’État visant à décourager ou interdire certaines activités dites sans valeur (Hurka 1995, 47-48). Par exemple, si l’état criminalise la prostitution, il n’a pas besoin de forcer quiconque à exercer une activité qu’il jugera sans valeur. Oblitérer une option sans valeur peut laisser beaucoup d’options intéressantes ouvertes.

La contrainte par approbation peut être renforcée afin de la faire parler contre les efforts de l’État de masquer les mauvaises options, même si ces efforts laissent des citoyens libres de poursuivre des options précieuses en accord avec leurs propres jugements. La contrainte par approbation, est-il dit parfois, est nécessaire afin de s’assurer que les gens mènent une vie éthiquement intègre. Pour mener une vie d’intégrité éthique, il faut répondre au défi que la vie présente. Et un tel défi, peut-on arguer, ne peut pas être améliorer quand "il a été réduit, simplifié et expurgée d’autres (défis) à l’avance." (Dworkin 1995, 271)

Cette défense des motifs de la contrainte par approbation a pour arrière-plan la conception d’une bonne vie humaine, celle qui considère qu’une bonne une vie humaine réside dans « la valeur intrinsèque d’une certaine performance à vivre" (Dworkin 1995, 244). Cette conception en arrière-plan d’une bonne vie humaine (une conception que Ronald Dworkin appelle « le modèle du défi") a été soumise à la critique (Arneson 2003), mais sa simple possibilité illustre bien comment une préoccupation éthique de promotion de bonnes vies humaines peut fournir un motif la résistance aux politiques étatiques perfectionnistes visant justement à promouvoir de telles vies.

Plutôt que de faire appel à une conception plus ou moins en arrière-plan d’une bonne vie humaine, les arguments indirects dont appel plus fréquemment à des faits plus terre à terre sur la compétence des gouvernements modernes. Pour diverses raisons, on pense souvent qu’il n’entre pas dans la tâche des gouvernements modernes de promouvoir le bien. Il serait utile de distinguer les versions générales et détaillée de cette objection. Il pourrait être tout à fait juste qu’ un État particulier ne doive pas promouvoir directement le bien. Ceux qui ont le pouvoir dans cet État pourraient avoir des convictions fausses au sujet du bien. En outre, il pourrait tout à fait se faire que les États en général ne doivent pas promouvoir directement certains biens objectifs. L’amitié est un bien qui contribue vraisemblablement à la valeur objective de vies humaines, mais si les États tentaient d’en faire la promotion directement ils pourraient faire plus de mal que de bien.

L’objection globale généralise à partir de l’une ou l’autre de ces préoccupations. Elle affirme, soit que tous les États n’ont pas la compétence pour promouvoir le bien, soit que tous les biens (ou peut-être la plupart) sont tels qu’il serait contre-productif pour l’État de les promouvoir directement. Ce sont des soucis de détail quant à l’efficacité de la politique perfectionnistes et qui ne présentent aucun problème de fond pour la théorie politique perfectionniste. Tous les écrivains sérieux sur la politique les partagent peu ou prou. La méfiance générale à l’égard d’une politique perfectionniste, toutefois, peut sembler présenter une objection véritable. Si la méfiance quant à la compétence des gouvernements modernes pour promouvoir le bien était justifié, alors la meilleure politique pour les États à adopter serait celle de la neutralité. Pour des raisons conséquentialistes, une approche perfectionniste de la politique pourrait recommander que l’État n’ait jamais pour but de promouvoir le bien.

L’objection générale repose sur des revendications très fortes. Les perfectionnistes pourront répondre que ceux qui les défendent exagèrent des soucis bien réels quant au potentiel des États à abuser de leur pouvoir. En outre ils peuvent argumenter que l’objection menace encore d’autres choses que la politique perfectionniste. Car si les États n’ont pas compétence à promouvoir le bien, pour les mêmes raisons, ils ne peuvent pas être en mesure de faire respecter la justice de façon compétente non plus (Caney 1991). Enfin, les perfectionnistes peuvent prétendre que les garanties institutionnelles, telles que les droits légalement codifiés, peuvent suffire et être efficace pour prévenir l’abus de pouvoir de l’État, y compris le pouvoir d’État de promouvoir des biens perfectionnistes (Sher, 1997).

Quoi qu’il en soit, il est important de ne pas confondre les moyens et les fins. La fin de la politique perfectionniste est la protection et la promotion des vies humaines objectivement précieuses. La question de savoir dans quel(s) domaine(s) et à quelle fréquence l’État devrait s’appuyer sur des mesures indirectes, plutôt que directes, de promotion du bien est une question qui relève de la théorie politique perfectionniste. On pourrait catégoriser cette vue selon laquelle les fins d’une politique perfectionniste sont mieux garanties, pour des raisons contingentes, de façon détournée ou indirecte comme une instance naïve du perfectionnisme. En effet, on peut imaginer un point de vue qui défendrait que les fins perfectionnistes seront d’autant mieux atteints qu’aucun agent de l’Etat n’accepterait l’approche perfectionniste de la politique. Ce serait un cas extrême - un perfectionnisme s’auto-effaçant, mais (peut-être) une théorie perfectionniste de la politique tout de même.

4. Conclusion

Le perfectionnisme a une ascendance distinguée dans l’histoire des idées, mais comme de nombreuses théories de la philosophie morale et politique, il reste beaucoup de travail en cours. Les sujets abordés dans cet article - théorie de la valeur perfectionniste, éthique de la perfection et perfectionnisme comme approche de la politique - sont soumis à une controverse et à des développements futurs. Par ailleurs, ces sujets, bien que complémentaires, restent indépendants les uns des autres. Il est possible, par exemple, d’affirmer une éthique de la perfection et de rejeter le perfectionnisme comme une approche de la politique. De même, il est possible d’accepter une définition perfectionniste d’une bonne vie humaine et de rejeter l’éthique de la perfection.

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