Le Perfectionnisme (philosophique)
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Culture de soi et culture du soi

Conférence audio de M Foucault à UC Berkeley du 12 avril 1983 - Part1

samedi 24 mai 2014, par Pascal Duval

Pour Foucault, le problème n’est pas de libérer le Soi mais de considérer comment il est possible de construire de nouveaux types de relations à nous-mêmes. Là où elles sont construites. Autrement dit il s’agit de reprendre en main les hypomnemata. Les notes, les rapports, les fiches de renseignements sur nous, sont-ils les hypomnemata dont nous n’avons oublié de prendre soin ? Une question brûlante à l’heure d’internet et de celle de l’identité numérique... Mais d’un autre coté sa préférence (quoiqu’oblique, c’est là tout le problème) va clairement au moment perfectionniste qui se joue entre Socrate et Alcibiade. C’est une tension, une contradiction qui n’a peut-être pas encore livré tous ses secrets, entre culture de soi et culture du soi, entre conformisme et aversion, autoritarisme et anarchisme.

Un ami philosophe m’écrivait récemment qu’il préférerait la formule d’un souci du soi à celle du souci de soi qu’on trouverait chez Foucault. L’idée est qu’un tel souci de soi serait trop proche du soi-même, qu’elle ne serait pas radicalement philosophique, c’est-à-dire socratique.

Je me trouve embarrassé d’y répondre.

Car la quadruple traduction que Foucault donne dans cette conférence semble lui donner raison (Epimeleia eautou = cura sui = To be concerned of one-self = Souci de soi). Mais il est aussi vrai que Foucault tient pour inutile finalement de distinguer entre culture (technics, care) of one-self de culture (technic, care) of the self mais avec tout de même une préférence pour ce dernier lorsqu’il thématise explicitement en direction d’une généalogie du sujet.

Il est savoureux dans cette conférence d’entendre Foucault, avec son accent bien français, traduire ses propres concepts en anglais. A la faveur de cette traduction qui ne lui laisse guère de choix (à moins d’aller vers la self-culture qui n’a rien à voir) nous sommes obligés de retranscrite en sens inverse : culture of one-self = cuture of the self = culture de soi. Qu’est devenu alors la connotation de ce "soi-même" que mon ami philosophe entendait dans cette formule d’une culture de soi et contre laquelle il privilégiait plutôt une culture du soi ?

Disons que le passage à l’anglais semble le contourner. Mais je crois néanmoins que Foucault aborde cette question et cela d’une façon perfectionniste qui mérite l’attention.

Comme l’introduit le présentateur de cette conférence, la question de Foucault est celle de la constitution des êtres humains comme sujets. Des l’abord, le présentateur nous introduit à la question du pouvoir. Le pouvoir tel que le réfléchit Foucault et qui donne à son entreprise tout son intérêt n’est jamais plus efficient et dominateur que lorsqu’il est est intériorisé. Et pour Foucault effectivement le pouvoir est lisible dans cette confession [1] des individus, la manière dont ils manifestent leur soi, en parlent, s’y réfèrent, le reconnaissent, le construisent. C’est là que se nouent et par conséquent aussi pourraient se défaire les injonctions d’un pouvoir.

Evidemment, nous entrons ici dans ici dans une analyse subtile puisque ces techniques de soi sont solidaires de l’exercice du pouvoir lui-même. Ce sont des techniques forcément ambivalentes qu’on ne peut toujours distinguer : ce qui est libératoire peut être l’instrument de domination et réciproquement. Foucault s’est toujours défié des techniques ou plutôt des discours libératoires qui voudraient s’affranchir d’une ontologie concrète et dans un sens le message de son éthique sexuelle est : "ne croyez pas trop à l’idée que vous êtes inhibés et aliénés". Ce que dit Foucault, c’est que nous avons complètement oublié à quel point le Soi est d’origine autoritaire et ascétique. Qui l’ignorerait s’abandonnerait, c’est avec d’autant plus d’inconscience à la réelle efficience de ce discours dans les domaines par exemple médical, juridique et policier. Le constat de Foucault est plutôt celui-ci : l’individu ne peut se défaire complètement et subitement d’un rapport à soi ascétique qui est la forme autoritaire et semble-t-il originaire du Soi lui-même. Il faut donc en passer par l’analyse de techniques de soi pour éventuellement concevoir, si je comprends bien, formuler des contre-propositions.

Il me semble qu’il y a un point où sa réflexion analytique, critique et alternative cède à un perfectionnisme de l’initiation philosophique, plus radical encore, mais qu’il repousse forçant ainsi ce perfectionnisme à venir hanter et menacer son propre discours. Et si ces technique de soi n’étaient que des échelles vers soi-même dans un sens du soi-même qui n’aurait plus à s’entourer et se protéger de dispositifs ?

La culture occidentale, selon lui, est marquée par deux grandes figures occidentales qui permettent de couvrir l’importance d’un thème commun au monde hellénique et au monde chrétien. D’une part Socrate en représentant du gnotis eauton grec : l’appel à la vertu est appel constant au souci de soi-même ; d’autre part Gregoire de Nicée en représentant de l’ascétisme chrétien qui dans son traité de la virginité conseille de renoncer à soi-même. Appel qu’il faut l’entendre comme la forme d’un retour à soi-même sous fond d’un souci indiscuté. Ce qui est important selon Foucault, c’est que les deux font système : La connaissance de soi aussi bien que l’abandon de soi sont ancrés dans un même souci de soi multi-séculairement accepté. Un souci de soi qui est à la fois une notion, une attitude, une techique, une matrice pratique ; lesquelles remontent toutes au monde gréo-romain.

Mais Il y a un moment charnière. Le basculement se situe entre le 4eme siècle avant JC et le 2nd siècle après JC. C’est alors qu’il adopte, je le note dans sa conférence, la formule culture of the Self bien que tout à fait logiquement dans le fil d’un concern of one-self.

Pourquoi Alcibiade dans le dialogue éponyme de Platon doit-il s’occuper de lui-même ? Réponse (à peu près) de Socrate : "Tu es encore jeune et c’est précisément maintenant que tu dois t’occuper de toi-même".

C’est de ce coté que se trouve le souci perfectionniste, tel que je le comprends, qui insiste particulièrement sur l’ami capable de me mener, pour parler comme le philosophe américain Emerson (ou Nietzsche) de mon "moi immédiat" à mon "étape prochaine". Trois traits caractérisent ce souci.

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Alcibiade et Socrate

Il est lié :

  1. à une ambition proprement politique (tel est le désir d’Alcibiade)
  2. à une pédagogie déficiente à laquelle il se substitue
  3. à une érotique et une relation philosophique (entre le vieux Socrate et le jeune Alcibiade) sur le modèle de la contemplation de l’âme avec elle-même

Cette epimeleia tes psyches de Socrate est complètement différente de la culture de soi que l’on trouve chez des auteurs du 2nd ap jc comme Sénèque, Marc-Aurèle, Epictète, Plutarque où nous avons :

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Mort de Sénèque par Rubens
  1. une relation permanente à soi-même (pas seulement une préparation)
  2. une relation critique à soi-même
  3. une relation de type autoritaire (l’importance du maître, du directeur)
  4. un ensemble de pratiques ascétiques (ce n’est pas une pure contemplation)

Ces techniques, Foucault les appelle même lorsqu’il pense au monde chrétien une "technologie". Aussi ne suis-je pas d’accord avec les rapprochements que l’on fait entre Pierre Hadot et Foucault. Hadot parle d’exercices spirituels mais dans un sens tout à fait différent car il les voit dans le fil de cette metanoia (conversion) au centre de sa conception. de la philosophie (antique) comme "mode de vie". Hadot lui-même est plutôt sceptique sur l’influence qu’il aurait eue sur Foucault.

Au 2nd siècle après JC advient, dit Foucault (c’est un élément qui le distingue encore de Hadot), une forme de vie, un Ad se convertere qui a ceci d’original qu’il embrasse désormais toute la vie. Mais voilà justement, pensera-t-on, le rapport avec Platon (et avec Hadot) ? Non ! car ici on n’ a d’autre fin que de prendre résidence en soi où nous pourrions dire que l’inquiétude philosophique finalement cède au "psycho-rigidisme". La manière en effet dont Foucault analyse cet établissement complet et définitif vers soi (comme fin en soi : soi-même avec soi-même pour soi-même, dit-il, parlant d’une "finalité interne") est particulièrement instructive. Elle nous donne à comprendre cet établissement certes comme une forme de retour mais dans l’exclusivité de sa préoccupation, comme un détournement à la limite de l’esprit de cette conversion platonicienne. Car Il y a retour et retour. Ou plutôt, puisqu’il est question d’un regard (que l’on tourne vers soi), il s’agirait de saisir la modalité de ce regard selon Platon. Foucault dit en une formule énigmatique que c’est de façon pour ainsi dire "oblique" que ce regard tourné vers soi chez Platon nous livre le monde lumineux des essences, le divin. Le propre de ce regard serait ainsi d’être magnétisé et dérouté. Hermétisme (bien compris) ou témoignage d’une dimension (psych)analytique de Foucault ? Car c’est une chose semble-t-il de dire que ce regard est dans l’attraction de l’autre ou de dire qu’il ne réussit qu’à la condition d’échouer. Rien d’une telle "distraction", en tout cas chez Sénèque par exemple, où il s’agit de jouir d’une indépendance et d’une maîtrise. L’âme est devenue l’affaire d’un combat et d’une vigilance perpétuelle.

Ainsi la meilleure idée de Foucault que nous retiendrons consisterait-elle à critiquer cette forme d’établissement dans le soi devenant, dit-il, au fil d’exercices prolongés une forme de vie [2]). C’est alors un volontarisme ou une décision qui nous éloigne précisément du retournement auquel appelle Platon ; quand bien même il s’en dirait le fidèle imitateur et peut-être d’ailleurs d’autant plus.

Autrement dit, si nous suivons Foucault dans la double-négation de son propos (1 Le regard platonicien est un détournement, 2 le souci de soi ultérieur au centre des pratiques qu’il analyse est un détournement de ce détournement), l’origine gréco-romaine de ces techniques (et par conséquent du Soi le plus moderne) témoignerait à la fois d’un conformisme et d’un absolutisme de la conversion platonicienne comme mise en exercice de celle-ci , douloureuse, patiente, auto-centrée et imitative. [3].

Que serait cependant une conversion sans aventure ? Et quelle image de la culture alors Foucault entend-il véhiculer par cette notion de culture de soi ? C’est cette idée d’aventure que Stanley Cavell, par exemple, voit au fondement de l’idée de toute culture :

L’idée d’être fidèle à soi-même, ou à l’humanité qui est en soi-même, ou à l’humanité qui est en soi-même, ou encore à l’idée de l’âme partant en voyage (vers le haut, vers l’avant), se trouvant d’abord perdue au monde, et exigeant un refus de la société niveleuse, au nom de quelque chose qu’on appelle souvent culture – cette idée nous est familière depuis la République jusqu’à des œuvres aussi différentes qu’Etre et Temps de Heidegger et Pygmalion de G.B Shaw.

Pour Foucault, le problème n’est pas de libérer le Soi mais de considérer comment il est possible de construire de nouveaux types de relations à nous-mêmes. Là où elles sont construites. Autrement dit, il s’agit de reprendre en main nos hypomnemata. Me vient une réflexion peut-être excessive, pour ne pas dire un peu folle mais n’est-ce pas ce que dit Foucault dans cette conférence qui date de 1983 : les techniques de gouvernement, de coercition ne seraient-elles pas l’intégration dans le corps social de ces techniques de soi que nous avons oblitérées, oubliées (pourquoi ? A cause de ce qu’il appelle le paradoxe éthique du christianisme, à cause de la confusion entre la connaissance de soi socratique et les sciences humaines ?). D’où une véritable anticipation chez Foucault de ce qui devrait nous préoccuper aujourd’hui (soit près de 30 ans après) : ces notes, ces rapports, ces fiches de renseignements sur nous auxquelles s’adjoignent nos renseignements marketing (aux échelles big-data, ce qui pose un problème de dépossession collective tout à fait inédit), ne nous reviendraient-ils en plein visage comme ces hypomnemata que nous aurions négligés ? Une question brûlante à l’heure d’internet et de celle de l’identité numérique... D’un autre coté la "préférence" (quoiqu’"oblique", c’est peut-être tout le problème...) de Michel Foucault va clairement au moment perfectionniste qui se joue entre Socrate et Alcibiade. Pourquoi alors va-t-il privilégier le moment stoïcien ultérieur si ce n’est pour pour se glisser lui-même dans ce "discours en trop" dont il s’étonne [4] ?

Que fait finalement Michel Foucault d’un moment philosophique qui ne serait pas de l’ordre ce qu’il appelle le "dire vrai" tombant sur une subjectivité pour l’exprimer, pour la constituer mais un moment de culture au sens de transformation de soi ?

Il y a une tension, ou une contradiction chez Foucault entre culture de soi et culture du soi, entre conformisme et aversion, entre autoritarisme et anarchisme ; en un mot entre ce que son perfectionnisme à un moment lui montre et l’analyse qu’il poursuit. Et la véritable question chez (et disons "pour") Foucault ne serait pas de tant de nous aider à formuler des techniques de soi alternatives ("non-ascétiques" par exemple) mais bien celle d’un sujet qui serait politique (mais alors "immédiatement", sans aucune médiation ou contre-médiation) et cela sous l’habit quelque peu paradoxal d’un expert en disciplines.

Telle est l’ironie de ces efforts que l’on fait pour changer sa façon de voir, pour modifier l’horizon de ce qu’on connaît et pour tenter de s’égarer un peu. Ont-ils effectivement permis de penser autrement ? Peut-être ont-ils permis de penser autrement ce qu’on pensait déjà et d’apercevoir ce qu’on a fait sous un angle différent et sous une lumière plus nette. On croyait s’éloigner et on se retrouve à la verticale de soi-même.
 [5]

Voir en ligne : Michel Foucault - The Culture of the Self, First Lecture, Part 1

Notes

[1] Il serait intéressant de montrer les différences, s’il y en a, entre la confession selon Stanley Cavell et selon Foucault

[2] Il y a évidemment un rapprochement entre les jeux de langage chez Wittgenstein et l’exposition de la discursivité chez Foucault. Forme de vie, ici désigne une mobilisation complète, une forme d’hégémonie. La vie est désormais sous une "dictée", d’où le thème de l’écriture si important dans cette forme de vie tandis que la forme de vie socratique en resterait à la mémoire et à l’oralité.

[3] je reviendrai là-dessus dans un article ultérieur sur Peter Sloterdjik

[4] cf le dernier livre paru de Foucault "vérité et subjectivité"

[5] In « Usages des plaisirs et techniques de soi », repris dans Dits et écrits, tome IV.

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