Le Perfectionnisme (philosophique)
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Must We Understand what We Say ?

L’herméneutique blanche du perfectionnisme

vendredi 8 juin 2012, par Pascal Duval

Stanley Cavell définit le perfectionnisme comme une tradition de la vie morale qui traverserait la philosophie. Toutefois lorsqu’on essaie de retracer cette tradition et les noms de cette tradition (Baudelaire, Blake, Nietzsche, Wittgenstein) on semble quitter la tradition philosophique au sens strict pour les régions de la littérature et de l’anti-philosophie. Donc deux manières de quitter la philosophie, à moins que ce dont il s’agit soit de quitter un certain paradigme philosophique : le paradigme herméneutique.

La génialité et la socialité du perfectionnisme que Cavell revendique , sa manière toute à fait particulière de reconduire le langage à l’ordinaire est-elle encore récupérable dans les termes de la philosophie traditionnelle ? Notamment dans celui de l’herméneutique ? Cavell n’a jamais utilisé ce terme, préférant substituer à ce thème celui d’une « politique de l’interprétation ». Il y a là l’économie étonnante d’un terme qu’il faut expliquer. Pourquoi s’en passer et surtout comment ?

Cavell « herméneute » de Thoreau et de lui-même

Dans Vérité et méthode, Gadamer écrit :

Le comprendre lui-même doit être considéré moins comme une action de la subjectivité que comme une insertion dans le procès de la tradition où se médiatisent constamment le passé et le présent. Voilà ce qu’il faut faire reconnaître dans la théorie herméneutique, qui est beaucoup trop dominée par les idées de procédure et de méthode. [1]

Á cette importante idée d’une fusion des horizons temporels chez Gadamer selon laquelle l’herméneutique (dont la définition doit elle-même beaucoup à une ancienne tâche herméneutique connue sous le nom de subtilitas applicandi [2]) est toute entière dans un passage, que l’on se représentera de façon emblématique dans l’ acte de traduction en une langue étrangère, Stanley Cavell souscrirait-il entièrement ?

N’écrit-il pas à propos de Thoreau, dans Night and Day :

Le matin de Thoreau signifie à la fois l’aube et le chagrin – anticipant l’aube d’un nouveau jour, un temps nouveau, un temps toujours plus matinal et en même temps rejoignant ce que Freud appelle le travail du deuil, de laisser aller le passé, l’abandonner, quitter Walden lorsqu’il est temps de partir, sans nostalgie, sans plainte élégiaque. La nostalgie est une incapacité d’ouvrir le passé au futur, comme si les étrangers qui vous remplaceront ne trouveront jamais ce que vous avez trouvé. Un tel héritage négatif serait une pauvre chose à laisser aux lecteurs de Walden que son auteur identifie, entre autres, précisément à des étrangers. [3]

A quel sentiment, à quelle Stimmung Cavell demande-t-il que nous nous accordions ? Qu’est-ce qui est surmonté ? Question qui revient à celle-ci : de quel deuil s’agit-il ? S’agissant de Thoreau, Nietzsche, n’est jamais très loin, qui écrit dans une note contemporaine de Ainsi parlait Zarathoustra :

Nous autres apatrides, depuis le début – nous n’avons pas le moindre choix ; il nous faut être des conquérants et des découvreurs : peut-être que ce dont nous nous sommes nous-mêmes privés ; nous le laissons en dépôt à nos descendants – peut-être que nous leur laissons en arrière un pays.

Le deuil est (aban)don. Ce que l’« apatride », une autre figure de l’immigrant (une autre catégorie pourrait-on dire de l’homme ordinaire), laisse derrière lui est laissé en arrière à ceux qui croient encore au pays. C’est tout le contraire, si cela fait sens, d’« un arrière pays ». Il se trouve que cette dernière citation de Nietzsche se trouve dans un cours de Heidegger donné en 1944-45 sur Nietzsche et Hölderlin, sous le titre Introduction à la philosophie - Penser et poétiser, cours qui dut être interrompu en novembre 45 suite à l’intervention du parti national-socialiste.

Parmi ces pages étonnantes de Heidegger, le §7 du premier chapitre intitulé la privation de pays qui caractérise la situation de l’homme des temps nouveaux comme tonalité fondamentale de Nietzsche, ainsi que le §8, s’accordent tout à fait dans son ton perfectionniste à celui de Night and Day de Cavell. Heidegger est en quête de cette parole en provenance de ce qui en français a été traduit parfois en français par l’« aître » (Wesen) de l’homme [4]. Heidegger revient précisément sur une strophe d’un poème de Nietzsche au titre sans équivoque (Sans pays [5]) pourtant mal interpreté selon lui. Nous retrouvons tout au long de ces pages, dans le ton de Heidegger l’aversion d’un conformisme qui lui vaudra, sans aucun doute, l’interruption de son cours.

Voici la strophe :

Les corneilles crient

Et migrent à tire-d’aile vers la ville :

Bientôt il va neiger.

Heureux qui, maintenant encore, a pays !

qu’il commente ainsi :

Il n’est pas dit “un pays”, mais seulement de façon générale “pays”. Mais le ‘’encore’’ signifie en même temps, en le voilant d’un ‘’déjà’’ : “Heureux, qui maintenant…” pressent déjà ce qui est pays et est en marche vers ce qui est nouveau pays, ne regarde plus en arrière-plan et ne veut plus du tout se rendre vers ce qui fut jusqu’à maintenant le pays, ni vers ce qui est présenté comme tel. “Sans pays” - cela ne signale pas ici le pur et simple défaut de pays, mais la perte de ce qui fut jusqu’à maintenant le pays cependant qu’est pressenti et recherché un nouveau pays. [6]

En d’autres termes, l’expérience qui donne sa tonalité fondamentale à Nietzsche comme penseur des temps nouveaux, se caractérise par la privation de pays dont est complètement absent, Heidegger le dit explicitement, « l’humeur mélancolique qui craint la menace de perdre le pays ou bien qui porte le deuil d’une perte qui a déjà eu lieu ».

Cavell-Thoreau, Heidegger-Nietzsche : même propos (ici, du moins).

Les conditions toutefois pour que Stanley Cavell souscrive à l’ouverture du passé au présent évoqué par Gadamer (dont on sait ce qu’il doit à Heidegger) ne semble pas entièrement satisfaites. Disons qu’elles sont portées à la puissance d’ un principe d’identification et d’un principe de lecture : ce que Cavell demande de ses lecteurs est exactement ce que Thoreau demande des siens.

Identification tout d’abord à l’étranger. Cette identification à l’étranger et même à l’« immigrant » , c’est celle de Cavell lui-même : appel à un départ (vers une Amérique encore inatteignable) dans un abandon sans nostalgie à un passé. C’est aussi, comme il le dit, une référence au travail du deuil chez Freud, référence dont dépend tout un faisceau de lectures averties que l’on peut parcourir dans le sens que l’on veut. On lira de façon instructive par exemple l’ensemble du texte Night And Day à partir de sa fin, là où Cavell évoque la dimension thérapeutique de l’exercice de la philosophie selon Wittgenstein. Et de quoi entreprendrait de nous guérir la philosophie, demandera-t-on ? Précisément, de notre Homesickness, de notre mal du pays. Le travail du deuil, le travail de la psychanalyse se connecte à la tâche wittgensteinienne de la philosophie.

A cela s’ajoute le refus de tout élégiasme (néologisme pour elegiacism qui est le mot utilisé par Cavell) faisant référence à la volonté de Thoreau de ne pas écrire une une "ode au découragement" (ode to dejection) mais un texte épique, voire comme il le dit explicitement dans son commentaire de Walden [7] une Scripture, un écrit au sens religieux (comme l’est l’ancien Testament).

Nous aurions au final un site particulièrement riche et aux coordonnées complexes. Comment aborder ce site complexe autrement que de façon herméneutique ? Pourtant ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Que signifie alors ce geste qui nous jette pêle-mêle toutes les clés si comme nous le soutenons que ce n’est pas tout une lecture herméneutique qu’il nous propose ?

Intensification d’un différend

Une telle proximité aussi évidente entre Nietzsche-Heidegger et Thoreau- Cavell est étonnante et autoriserait à parler d’une herméneutique commune.

Toutefois Night and Day porte d’autres enjeux qui vont consommer un différend extrêmement important entre Heidegger et Cavell.

Lorsque Cavell en vient à dire que contrairement au couple Heidegger/Hölderlin, symbole d’une certaine relation entre Denken et Dichten, Thoreau et Emerson auraient été « leur propre Hölderlin », plusieurs questions brûlantes se posent par rapport à la connaissance que Cavell possède (dit posséder, estime posséder ou même refuse de posséder…) de Heidegger.

Á aucun moment que ce soit pour qualifier son entreprise ou celle d’une pensée qu’il combat, Cavell ne fait appel à ce mot d’« herméneutique ». Tout comme Nietzsche d’ailleurs, et tout comme Heidegger lui-même qui, dans ses derniers écrits, finira par abandonner le terme. Et pourtant, de l’« interprétation », chez Cavell, il en est constamment question ; et par conséquent aussi obligatoirement pensera-t-on d’une expérience de l’hermeneuein d’une certaine interprétation de l’interprétation, une interprétation seconde (dont on vient de voir les traits et qu’il faudrait poursuivre : hermeneuein du deuil, de l’immigration, de la seconde chance, etc..) , au moins en droit interrogeable avec ses propres questions : en quoi celle-ci est-elle singulière, en quoi est-elle originale, etc.. ?

C’est d’ailleurs à cela qu’il s’expose librement dans un passionnant entretien avec G.Borradori qui le questionne sur sa judéité.

Lorsque je vous parle de votre judéité, vous me parlez du Christ puis revenez à Emerson »

, dit directement G.Borradori. Réponse de Cavell :

Oui parce qu’il est le philosophe qui contredit l’effort de Heidegger d’habiter en insistant sur la nécessité de partir [8]. L’abandon est pour moi la première porte. Vous abandonnez le mot que vous écrivez, la maison dans laquelle vous vivez, votre père et votre mère, votre frère et votre sœur. Vous devez tout quitter lorsque le royaume des cieux vous appelle. Mais qu’est-ce que le royaume des cieux ? Emerson le représente comme l’acte d’écrire, qu’à son tour il abandonne pour penser. Donc, dans ce sens d’abandon et de poursuite d’un mouvement, Emerson est juif, Thoreau est juif, et je suis juif. Ou du moins j’essaie d’en devenir un. [9]

Même là où il est au plus proche d’un texte, que le texte semble le lui commander de façon la plus forte, comme dans son commentaire The Senses of Walden , le mot d’« herméneutique » n’apparaît pas. Non pas seulement le mot, bien sûr, mais la loi qui commande une production (poétique), une certaine idée de symétries, de figures présentées selon un ordre, une raison, un engendrement. Si toute herméneutique engendre son texte, the Senses of Walden se donne alors, au lecteur parfois déconcerté, comme une contre-herméneutique où c’est incessamment le texte qui pousse son auteur et son lecteur (l’un vers l’autre, l’un contre l’autre ...). La lecture et l’écriture de Cavell y est emportée de « termes » en « termes ». Ceci se reflète, par exemple, dans la répartition éclatée de son commentaire en trois chapitres intitulés successivement words, sentences et portions ; le sens dévoilant autant que voilant des significations qui se concentrent puis se disséminent, en mouvements centripètes et centrifuges. C’est une lecture aux éclats où la littéralité et latéralité du texte sont parcourues dans tous les sens ; avec des mouvements d’écritures et de lectures sans fin.

Cavell déclare :

Combien est éloignée une lecture finale, est quelque chose que j’espère avoir déjà suggéré. Chaque terme majeur que j’ai utilisé ou utiliserai pour décrire Walden est un terme qui est lui-même à l’œuvre dans le livre, fait partie de son sujet – par exemple, migration, settling, distance, neighborhood, improvement, departure, news, obscurity, clearing, writing, reading, etc. Et les termes suivants dont nous aurons besoin pour les expliquer seront à leur tour sujet chez Thoreau à un examen dans son expérience (…). Une fois dans le livre, il ne semble pas y avoir de fin ; à peine vous cramponnez-vous à quelque mot, il se fractionne et se déploie en d’autres mots. [10]

The Senses of Walden nous donne bien l’impression d’une infinité : celle de ressources interprétatives qui sont mobilisées (et toujours encore mobilisables) pour répondre à l’écriture vertigineuse de Thoreau chez lequel Cavell entendrait à égalité avec Marx, Nietzsche et Kierkegaard le refrain (pour reprendre une expression de Ricœur) d’une « herméneutique du soupçon ». Avec Thoreau, on en finira jamais de rapprocher et de distancier les termes. Une obscurité, un hermétisme y sont revendiqués.

Mais alors à quelle étrange mimesis somme-nous conduits ! Il s’agirait d’arpenter l’Amérique et dans sa langue : Migration, settling, distance, neighborhood, improvement, departure, news, obscurity, clearing, writing, reading y sont des concepts de cette Amérique encore inapprochable. Certains de ces concepts riment avec des concepts en jeu chez Nietzsche et chez Heidegger. Faisant avec Cavell retour sur la « méthode » développé dans The senses of Walden, vient l’idée d’appeler ce contre-modèle un art de l’improvisation et de l’imprédictibilité :

Dans la préface de mon petit livre sur Walden, publié en 1972, je dis que j’assume la rime de certains concepts sur lesquels j’ai insisté – par exemple ceux de l’étranger, du quotidien, de l’aube, de la clarté et de la résolution – avec des concepts qui sont en jeu chez Nietzsche et Heidegger.’’ J’ai lu depuis seulement Être et Temps de Heidegger, et je n’y dis rien de ce que signifierait d’assumer cette connection, ni pourquoi j’invoque cette métaphore de la ‘’rime’’ – comme si les connections deviendraient ou devraient à la fin devenir évidentes mais étaient au début imprévisibles. [11]

Au final, nous aurions une « herméneutique », s’il fallait conserver ce mot poussant en toute direction, déconstruisant les notions de la partie et du tout.

Donc plus du tout une herméneutique.

Au point que nous pourrions nous demander si ce n’est pas une certaine « herméneuticité » de la philosophie, sa fonction d’éveil (au sens, à la lumière) qui est en question chez Cavell, nous mettant en chemin vers d’autres mystères que celui, platonicien, de l’emprisonnement de l’âme endormie. Il se pourrait très bien que, retraduit dans l’œkoumène américain, la tentative appelée « herméneutique » n’ait en fait pas de sens. L’ Amérique de Cavell n’est pas en demande ; une herméneutique n’est fondamentalement pas son claim. Une telle entreprise au contraire ressortirait d’une autre scène, sceptique, ou européenne. Et c’est tout à fait en ce sens que nous pouvons lire ces quelques lignes particulièrement détonantes par rapport à la tradition philosophique pour autant que se réclamant du nom de Platon, elle prend sur elle la tâche de combattre le scepticisme :

Emerson et Thoreau perçoivent cet état d’endormissement, ou d’emprisonnement spirituel (célèbre dans le mythe de Platon de l’éclairage en retrait de la caverne dont le philosophe doit nous libérer) – du point de vue américain et dans une situation américaine – comme une peur en chacun de nous de nous libérer nous-mêmes, une peur qui renforce et dont on est comptable et le refus de découvrir l’Amérique. Ils ne peuvent en appeler aux grands philosophes qui ont été en prise avec le scepticisme – notamment, je suppose, Descartes, Hume et Kant, à la fois parce que de telles figures n’appartiennent pas à l’héritage intellectuel américain commun et parce qu’ils ont part plus qu’ils ne le résolvent au problème de notre suffocation intellectuelle, de notre paralysie ou de notre désappointement. [12]

Comme si dans le tryptique traditionnel que forment la rhétorique, la poétique et l’herméneutique, cette dernière était dans l’économie intellectuelle de l’Amérique porteur dune paralysie. L’herméneutique c’est là son différend avec l’Europe : ce qui l’empêche d’avancer, de tracer le cercle supérieur. Il y a là quelque chose d’extrêmement important sur la nature de l’interprétation et de la compréhension chez Cavell. On peut l’exprimer à la manière de Nietzsche : tout réel est interprétation et toute interprétation est réelle pour une autre interprétation. Ou encore à la manière de Wittgenstein : toute interprétation est variation dans un jeu de langage.

Dés lors la question n’est plus la question universitaire d’une différence entre, disons, une « herméneutique de la facticité » (plutôt heideggérienne) et une « herméneutique de la familiarité » (Thoreau) [13]. Inutile de professionnaliser une telle différence. Parmi ses lectures Cavell reconnaît (et même dans un sens revendique) sa lecture de Heidegger comme partielles ou « après-coup ». C’est une manière d’incarner la question de l’héritage en philosophie. C’est aussi une lecture distante où il va jusqu’à dire de Être et temps, par exemple, qu’il est un ouvrage remarquable mais inégal, notamment dans ce qui y est décrit sur le « On ». Heidegger comprend dans le « On » la situation originelle du Dasein abandonné à la voix impersonnelle de l’anonymat. Cavell ne va jusqu’à dire dit pas qu’il y a là une insuffisance herméneutique, il ne la nomme pas comme telle mais il marque une distance. Ses lectures de Heidegger n’en demeurent pas moins soutenues, avec au moins deux niveaux facilement repérables. Le premier est celui de The world viewed dont le projet d’ontologie du cinéma s’entretient avec l’Origine de l’œuvre d’art. Le deuxième c’est l’intégration de Heidegger parmi la liste des auteurs perfectionnistes. Dès le départ à Heidegger sont associés les noms de Nietzsche et d’Emerson comme dans cet article qui a pour titre Représentations émersoniennes chez Nietzsche et Heidegger. Puis vient dans les années 90 une mise en question de Heidegger, en provenance de la scène européenne, qui se serait rangé du coté des ennemis de la liberté. Il se trouve qu’il s’agit d’une période pendant laquelle Heidegger commente activement les écrits de Nietzsche. Cavell y voit la mise en apostrophe le projet perfectionniste même de et sa veine émersonienne puisque, selon lui, Heidegger est perfectionniste : Heidegger hérite des mots d’Emerson par l’intermédiaire de Nietzsche. C’est dans ce contexte qu’est remise au premier plan l’écriture de Thoreau (et conséquemment celle de Nietzsche).

Sous les noms de Nietzsche, de Heidegger, de Thoreau, d’Emerson s’abritent non pas une réflexion mais des rebroussements, des volontés d’appropriations et de renoncements ; un dialogue riche et complexe entre la philosophie continentale et une philosophie américaine (qui se cherche elle-même) au gré de découvertes des textes heideggériens, sur différentes époques.

Il n’empêche que Cavell donne un texte qui clôt définitivement avec Night And Day la question de l’appropriation de la tentative herméneutique. Mais pour le comprendre il faut se rappeler que l’article Night and Day parut également sous un autre titre : Thoreau thinks about Pond, Heidegger about river

Heidegger pense "fleuve", Thoreau "étang"

Le terme d’une « herméneutique de la facticité » chez Heidegger apparaît dès le titre d’un de ses cours de 1923 (et sera repris en 1959). Si « la facticité désigne l’existence concrète et individuelle qui n’est pas d’abord pour nous un objet, mais une aventure dans laquelle nous sommes projetés et à laquelle nous pouvons nous éveiller de manière expresse ou non » [14] , ceci signifie que la philosophie a pour objet l’existence humaine, que l’existence est un être d’interprétation (ens hermeneuticum). Cela signifie aussi que cette interprétation doit être effectuée par l’existence elle-même. Seulement, elle (l’existence) ignore cette capacité d’interprétation, par ailleurs toujours à l’œuvre. La facticité c’est le Dasein aliéné. Nos vies dit Cavell, sont menacées de ne pas se comprendre elle-même. Cavell dit-il, par conséquent autre chose ? « L’herméneutique » selon Heidegger « a pour tâche de rendre chaque Dasein attentif à son être, à le lui communiquer, à traquer l’aliénation de soi qui frappe le Dasein. » [15]. Dans sa reconquête de l’existence et de son thème fondamental, l’Être, contre sa tendance à l’occultation, cette définition ne s’éloignerait pas vraiment de la tâche de Cavell. Et elle a des affinités avec bien sûr Emerson et sa description de notre existence. Rarement, Cavell s’oppose frontalement à Heidegger. Séduisante à maints égards serait l’idée qu’il s’entretiendrait avec Heidegger et ce thème d’une « herméneutique de la facticité » opérant un tournant existential change le statut de l’herméneutique. Chez Heidegger, aussi, on observe également un abandon des réflexions portant sur l’interprétation (ou ses méthodes qui privilégient l’étude des textes), qui devient l’accomplissement, d’un processus d’interprétation se confondant avec la philosophie elle-même. Á l’horizon de Cavell et Heidegger , ce serait le même projet critique, romantique d’un devenir poétique de la philosophie (et d’un devenir philosophique de la poésie) réclamé dans les fragments de Schlegel. Cependant là où Heidegger veut cerner, une différence entre le Dichten et le Denken, la tâche de Cavell est de les rendre « internes » l’un à l’autre. C’est pourquoi il affirme que les ressources que Heidegger doit trouver chez Hölderlin, Emerson et Thoreau doivent le trouver en eux-mêmes. Á partir de là, les questions se ramifient et s’enchevêtrent. D’abord parce que les différences ne passent pas par de l’unique mais par du couple. Ce n’est pas Heidegger par rapport à Thoreau, par exemple, qui doit nous intéresser mais Heidegger/Hölderlin, Thoreau/Thoreau ou Emerson/Emerson. Ce sont des couples qu’il faut distinguer. Au sens peut-être même le plus parental : nous n’insisterons pas, sur cette différence que poursuit Heidegger mais que Cavell entend rendre interne, sous le thème de la langue maternelle et la langue paternelle. Le charme de ce qu’on appelle la philosophie du langage ordinaire est relayé par un Witz cher aux aphorismes de Schlegel qui rabat les grandes emphases heideggériennes sur le « commun » (au sens romantique du terme, au sens où Emerson dit « je cherche l’ordinaire, le commun »). Ce qu’il s’agit de penser est d’une part en évidente affinité mais d’autre part à mesure que l’on se rapproche, en écart l’un de l’autre, comme les brins d’un même fil. Il y a sur ce fil, des distinctions à pratiquer, tout un monde de différences difficiles à caractériser, à évaluer, à mesurer, à peser (to weigh, mieux : to ponder).

C’est à un tel exercice que se livre le passage extrêmement important suivant (Il s’agit de l’évocation de la situation politique de Heidegger et de Thoreau :) :

Il y a peu de chance de savoir, jusqu’où le contraste entre la rivière de Hölderlin et l’étang de Thoreau, pourra bien nous mener. Il peut tout à fait apparaître trivial ou irrémédiablement évident. Il est vrai que chacun d’eux nous les livre comme des instructions relatives au lieu et à la manière de vivre, ou d’habiter, en tant que liées au destin de leur nation – Heidegger, en 1942, voit l’Ister de Hölderlin comme marquant l’espoir d’une destinée privilégiée pour l’Allemagne et pour la langue allemande ; Thoreau dix décades plus tôt, combattant le désespoir , voit dans son Walden la révélation des manières dont l’Amérique échoue à devenir elle-même, disons à trouver son langage (qu’il appelle la langue paternelle) dans laquelle rejeter ses prétentions dans la guerre contre le Mexique, dans la migration imposée à ses populations indigènes, dans la question de l’esclavage. Mais les perspectives contradictoires de ces penseurs se rejoignent assez bien lorsque l’un parle de la rivière comme ‘’marquant la voie d’un peuple’’(Hymne de Hölderlin 31) et l’autre lorsqu’il parle de l’étang comme ‘’instillant perpétuellement et s’abreuvant de la réalité qui l’entoure’’(80). Instiller et s’abreuver sont des concepts qui articulent de manière particulière ce que l’auteur appelle ‘’appréhender’’ c’est-à-dire, penser, et penser notamment ce qui culmine dans le présent. C’est lorsque l’auteur s’agenouille sur la glace (dans la posture de la prière ?) qu’il se montre lui-même dans la position de recevoir ce que Walden lui donne à boire, autrement dit, qu’il s’abreuve. [16]

Que dit Cavell exactement ? Il prétend que ces différences (qui existent) justement, nous sommes dans l’incapacité des les reporter à un principe herméneutique. D’où le titre alternatif de son essai qui nous donne immédiatement à penser l’urgence et l’inanité des distinctions que l’on essaie de faire. Elles s’entendraient dans la littéralité du texte : dans le fait littéral que Thoreau « pense » à un « étang » (pond) tandis qu’Hölderlin/Heidegger pense à une « rivière » (référence à L’Ister), comme emblèmes de leur pensée de l’« itinérance », de l’« errance », du « chemin », de l’« appartenance », de l’« habitation », de la « proximité ».

La question est : quelle peut bien être cette urgence, ou cet impératif qui pousse la littéralité d’un texte à être tout de même signifiante (significative d’une différence importante mais qu’on ne peut marquer) ?

Et en quoi cette différence ne relèverait-t-elle pas d’une pensée de la « différance » ? Est-ce que les concepts de Thoreau et de Heidegger ne seraient pas destinés à se hanter l’un l’autre ? Et qu’est-ce qui distinguera à son tour Cavell de Derrida ? Car Cavell n’est pas naïf. Son essai de rapprocher Thoreau et Heidegger est clairement, un site d’explication avec Derrida, avec disons, sa « méthode » de lecture (qu’il conteste). Sous l’eau toute spirituelle (d’un étang ou d’une rivière), couvent les cendres d’un polemos entre Thoreau et Heidegger, mais c’est aussi un polemos (à défaut peut-être d’un dialogue) entre lui et Derrida . Quel lecteur pour un tel texte ? Quelle audience pour une telle explication ? Telle pourrait être la question. Appartient à cette audience quiconque se comprend dans la manière Wittgensteinienne de ré-adresser à l’envoyeur les mots de la philosophie et parmi ceux-ci notamment celui de Heimat (en allemand). Qu’est-ce que faire retourner chez lui, à la maison, dans son usage quotidien (comme le demande Wittgenstein de nos mots en général) un tel mot aussi sur-déterminé (en allemand, dans la philosophie allemande) ? Le polemos couve. Cavell le reconduit en deux temps, par deux éléments (l’eau puis le feu).

Nous sommes dans un exercice de lecture : une situation impondérable. Cavell ne dit pas indécidable. Cavell nous immerge dans une lecture ininterrompue. Son perfectionnisme répugne à une lecture finale tout en anticipant la victoire qui, à la fin, viendra.

La question que pose la fin de ce passage est clairement la posture de Heidegger par comparaison avec celle de Thoreau. Nous ne sommes pas sur un plan habituellement politique. Nous sommes plutôt dans le caractère « diffus » du politique, c’est-à-dire au cœur du problème. Il s’agit de la portée d’un geste. S’agira-t-il d’une allégeance ou d’une reconnaissance ? Geste de prière (posture of prayer) demande Cavell ? Ou si l’on se souvient de the Senses of Walden (en arrière-plan évident de son commentaire de Thoreau) et ces allusions à Luther, s’agit-il d’un baptême ? Question légitime ; car Cavell interroge manifestement ici la disposition chez Heidegger d’un accueil de l’esprit : Esprit saint ? Esprit des temps culminant dans le présent ? Moyennant quoi, et ce n’est pas une surprise, il se connecte aux analyses de Derrida qui dans De l’esprit fait justement une large part à la lecture heideggérienne du poème de Hölderlin (l’Ister). Et, il n’est pas surprenant d’entendre Cavell dans la suite de ce passage particulièrement dense de qualifier d’insuffisante l’insistance des références de Derrida à un « matin plus matinal » (more matutinal morning ).

Simple dispute herméneutique ou dispute sur l’herméneutique, sur son soit-disant pouvoir en fin de compte d’éclaircissement ? Qu’il y ait non pas une herméneutique, si l’on nous accorde ce mot, mais des herméneutiques, c’est une chose dont Cavell à la limite conviendrait. Mais cette remarque manque le point. La critique de Cavell va au-delà. Comme, nous l’avons dit. Pour Cavell, la situation américaine n’est pas simplement une « autre » situation herméneutique. L’Amérique n’est pas en ré-appropriation d’une telle tradition :

Lorsqu’Emerson définit la pensée comme transfigurant et convertissant nos mots (comme dans les pages d’ouverture du Savant américain), les mots notables de la philosophie traditionnelle (…) comme ‘’expérience’’, ‘’impression’’, ‘’forme’’, ‘’idée’’, ‘’nécessité’’, ‘’accident’’, ‘’existence’’, ‘’contrainte’’ ; son idée n’est pas tant de dénier qu’il y a des concepts philosophiques que d’affirmer, parfois avec ironie, qu’un américain ne peut s’en saisir. [17]

D’où une certaine indécision dans le choix des figures d’interprétation mais qui est en fait indifférence à l’interprétation de l’interprétation, une fin de non-recevoir à l’interprétation réflexive sont s’entoure toute philosophie comme d’un manteau magique :

Heidegger dit que les concepts philosophiques sont indicatifs d’un sens plus lointain. Wittgenstein dit qu’en philosophie les concepts se subliment eux- mêmes. Derrida dit qu’ils se hantent eux-mêmes. Qui allez-vous croire ? [18]

Qui allez-vous croire ?

Personne bien entendu sauf Emerson qui croit plus aux cercles qu’aux jeux de lumières et pour qui l’interprétation nouvelle (appelons-la l’Amérique) ne se préleve sur une interprétation précédente.

Une question pourrait se poser : Cavell peut-il mettre en question une certaine intangibilité de l’« herméneuticité » en philosophie sans remettre en cause l’ensemble des maîtres concepts de la philosophie à commencer par ceux d’habitation (dwelling), de construction (building) et à leur suite tous les concepts de la philosophie, et toute leur logique ? Est-ce que cela n’a pas pour effet de confier l’interprétation à une certaine idiomaticité de la langue dans laquelle ils sont dits. Si l’on pense à cette transfiguration et conversion de nos mots dont parle Emerson, l’appel de l’« aube », par exemple qu’on trouve chez Thoreau s’avère inséparable, dans un jeu de mot en anglais avec le « deuil » (morning - mourning). Donc à nouveau la question du langage sous l’angle cette fois de son « idiomaticité ». Mais une idiomaticité réflexive (Cavell remarquant que celle-ci est justement à l’étude chez Thoreau).

C’est autour de tels mécanismes que tourne sans cesse le tissage de Cavell, comme un réseau de fils et qui finit par saturer le texte de Thoreau. Ce sont encore et toujours des termes dans lesquels l’Amérique peut se comprendre, s’arpenter.

La question n’est plus alors de choisir son interprétation de l’interprétation ou de se confier à une certaine conduite de la philosophie qui transfigure nos rapports à nos mots. Tel serait le sens d’une herméneutique blanche éprise de cercle, d’à venir, de degré supérieur dont Emerson/Nietzsche nous donne le fin mot :

Prenez garde quand le grand Dieu fait venir un penseur sur notre planète. Tout est alors en péril. C’est comme quand dans une grande ville un incendie éclate et que personne ne sait ce qui est encore en sécurité et où cela finira. Alors il n’est rien dans la science qui demain ne puisse être renversé, il n’y a plus de réputation littéraire qui tienne, pas même les célébrités prétendues éternelles ; toutes les choses qui à cette heure sont chères et précieuses à l’homme ne le sont que compte tenu des idées qui ont surgi sur leur horizon spirituel et qui sont cause de l’ordre présent des choses comme le pommier produit ses pommes. Un nouveau degré de culture bouleverserait sur-le-champ tout le système des préoccupations humaines. [19]

Notes

[1] Vérité et méthode, les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Ed.du Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 1976, p.130.

[2] Jean Grondin. L’Herméneutique, p.62. P.U.F – collection Que sais-je ? 2006.

[3] Traduction « Thoreau’s morning means simultaneously dawning and grieving - anticipating the dawning of a new day, a new time, an always earlier or original time, and at the same time undergoing what Freud calls the work of mourning, letting the past go, giving it up, giving it over, giving away the Walden it was time for him to leave, without nostalgia, without a disabling elegiacism. Nostalgia is an inability to open the past to the future, as if the strangers who will replace you will never find what you have found. Such a negative heritage would be a poor thing to leave to Walden’s readers, whom its writer identifies, among many ways, precisely as strangers. ». Cf. Night and Day dans Philosophy, the day after tomorrow

[4] Pour la critique de cette homonymie âprement discutée et plus généralement le projet d’une « herméneutique de l’habitation »Cf Jean-Yves Tartrais commentant ce choix de la traduction de Wesen chez Gérard Guest repris dans la traduction de Adeline Froidecourt : http://metataphysica.free.fr/Etudes...

[5] Deux autres titres ont été abandonnés. Il s ’agissait de Adieux et Dans l’arrière-saison de l’Allemagne

[6] Martin Heidegger, Achèvement de la métaphysique et poésie – Introduction à la philosophie. Penser et poétiser, Éditions Gallimard 2005, p.132.

[7] The sense Of walden

[8] La position de Cavell serait assez proche selon nous, de Levinas qui dit : « Heidegger est pour moi le plus grand philosophe du siècle, peut-être l’un des très grands du millénaire ; mais je suis très peiné de cela, parce que je ne peux jamais oublier ce qu’il était en 1933, même s’il ne l’était que pendant une courte période. (…) Il a en tout cas un très grand sens pour tout ce qui fait paysage ; pas du paysage artistique mais du lieu où l’homme est enraciné. Ce n’est pas du tout une philosophie d’émigré. Je dirais même que ce n’est pas une philosophie d’émigrant. Pour moi être migrateur n’est pas être nomade. Il n’y a rien de plus enraciné qu’un nomade. Mais celui qui émigre est intégralement homme, la migration de l’homme ne détruit pas, ne démolit pas le sens de l’être. » E. Lévinas, Entre Nous, Essais sur le penser-à-l’autre, Grasset 1991, Livre de Poche 1993, p.126 et 128 (propos recueillis par Fornet et Gómez en octobre 1982). Il y a pourtant une différence entre une pensée de l’Autre marqué de l’affect judaïque et cette pensée de l’ordinaire chez Cavell…

[9] traduction de : “Yes, because he is the philosopher who contradicts Heidegger’s effort to dwell by saying that you have to leave. Abandonment is for me the first door. You abandon the word you write, the house you live in, your father and mother, your sister and brother. You have to leave when the kingdom of heaven calls you. But what’s the kingdom of heaven ? Emerson pictures it as writing, which in turn he will abandon only for thinking. So, in this sense of abandoning things and moving on, Emerson is a Jew, Thoreau is a Jew, and I’m a Jew. Or at least I would like to become one.” Giovanna Borradori, The American Philosopher : Conversations with Quine, Davidson, Putnam, Nozick, Danto, Rorty, Cavell, Macintyre, and Kuhn, trans. Rosanna Crocitto (Chicago : University of Chicago Press, 1994) p.134-135, Questia, 15 Apr. 2009 http://www.questia.com/PM.qst?a=o&d=9955951.

[10] Traduction de « How far off a final reading is, is something I hope I have already suggested. Every major term I have used or will use in describing Walden is a term that is itself in play within the book, part of its subject – e.g., migration, settling, distance, neighborhood, improvement, departure, news, obscurity, clearing, writing, reading, etc. And the next terms we will need in order to explain the first ones will in turn be found subjected to examination in Thoreau’s experiment. The book’s power of dialectic, of self-comment and self-placement, in the portion and in the whole of it, is as instilled as in Marx or Kierkegaard or Nietzsche, with an equally vertiginous spiraling of idea, wrath, and revulsion. Once in it, there seems no end ; as soon as you have one word to cling to, it fractions or expands into others. » Stanley Cavell, The senses of Walden p.12-13.

[11] Ttraduction de : « In the preface to my little book on Walden, published in 1972, I say that “I assume the rhyming of certain concepts I emphasize - for example, those of the stranger, of the everyday, of dawning and clearing and resolution - with concepts at play in Nietzsche and Heidegger.” I had then read of Heidegger only Being and Time, and I say nothing about what it might mean to “assume” this connection, nor why I invoke a metaphor of “rhyming” to mark it - as if the connections will, or should, by the end become unmistakable but at the beginning are unpredicted. ». Night and Day : Heidegger and Thoreau

[12] Traduction de « Emerson and Thoreau perceive this state of unawakenedness, or spiritual imprisonment (most famously depicted in Plato’s myth of the back-lit Cave from which the philosopher is to liberate us) –in an American way and place- as a fear in each of us of liberating ourselves, something as it were producing and produced by a refusal to discover America. They cannot appeal to the great philosophers who have struggled with skepticism-most significantly, I suppose, Descartes, Hume, and Kant-(although they allude to him repeatedly) both because such figures are not part of the common American intellectual heritage and because there are part of the problem not the solution of our intellectual suffocation, or paralysis, or disappointment. » Stanley Cavell – Philosophy the day after tomorrow – Thoreau thinks of ponds, Heidegger of rivers p.220

[13] Cf Struever N. S.The rhetoric of familiarity : A pedagogy of ethics - Philosophy & rhetoric 1998, vol.31, n°2, p.91-106

[14] Jean Grondin, l’herméneutique p.29, P.U.F, 2006.

[15] M. Heidegger, Herméneutique de la facticité. Œuvres complètes (=GA), t.63, Klostermann, 1988, p.15

[16] Notre traduction de : « There is no likelihood of knowing, in our few moments here, how far the contrast of Hölderlin’s river and Thoreau’s pond may take us. It may well seem unpromisingly banal, or irremediably obvious. It is true that both offer these bodies both as instructions in where and how to live, or dwell, and as bound up with the fate of their nations-Heidegger, in 1942, takes Hölderlin’s Ister as marking a hopeful, privileged destiny for Germany, as well as for the German language ; Thoreau, ten decades earlier, fighting despair, takes his Walden as revealing the ways America fails to become itself, say to find its language (he calls it the father tongue) in which to rebuke its pretensions in the Mexican War, in the forced migration of its natives, in its curse of slavery. But the contradictory perspectives of these thinkers arise pretty well at once from the one taking rivers as “marking the path of a people” (Hölderlin’s Hymn 31), and from the other taking the pond as a “perpetual instilling and drenching of the reality that surrounds it” (80). Instilling and drenching are concepts that articulate the individual’s mode of what the writer calls “apprehending,” that is, thinking, and thinking specifically of whatever is culminating in the present. It is when the writer is kneeling alone on the ice (the posture of prayer ?) that he shows himself to drink from Walden, that is, to be drenched by it, to receive what it gives to drink. »

[17] Notre traduction de « When Emerson defines thinking as transfiguring and converting our words (as in the opening pages of “The American Scholar”), traditional philosophical words notably rub elbows with civilian words, words familiar in philosophy such as “experience,” “impression,” “form,” “idea,” “necessity,” “accident,” “existence,” “constraint” ; here the idea is not so much to deny that there are philosophical concepts as to assert, if somewhat in irony, that an American can’t handle them. »

[18] Notre traduction de « Heidegger says that philosophical concepts are indicative of a further meaning. Wittgenstein says that in philosophy concepts sublime themselves. Derrida says they haunt themselves. Whom do you believe ? »

[19] Emerson cité dans Schopenhauer Educateur de Nietzsche

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