Le Perfectionnisme (philosophique)
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La prétendue incommensurabilité des traditions

vendredi 28 août 2009, par JohnDoe

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Derrida / Searle
Raoul Moati - Derrida et Searle - Deconstruction et langage ordinaire - PUF, février 2009

Dans un livre-essai récent de Raoul Moati, une thèse importante est mise en avant : Searle aussi bien que Derrida, par delà tous les malentendus qui les opposent, « restent tous deux attachés au concept d’intentionnalité », le premier avec son « principe d’exprimabilité » [1], le second en questionnant toujours de l’intérieur sans s’en émanciper radicalement le telos de l’intention et de l’intentionnalité [2]. Le propos est le suivant : au-delà de la grande question qui demeure de leur pertinence et leur fidélité à Austin (car tel est l’enjeu) que Raoul Moati n’a d’ailleurs pas l’ambition de départager, il y entre eux matières à un débat fécond.

Cet essai de renouer entre les deux traditions (sous les noms de Derrida et de Searle) est intéressante tout particulièrement pour les lecteurs de Cavell en ce qu’elle contribue à son effort pour réduire ce qui est à ses yeux la SchadenFreude [3] qui naîtrait de leur prétendue incommensurabilité.

Relançant ce débat, la question que l’on peut se poser est la suivante : étant donné les efforts depuis des dizaines d’années déployer par Cavell pour se faire côtoyer les deux traditions, qu’il connaît très bien depuis au moins la fin des années 60, qu’il a lu la voix et le phénomène de Derrida, qu’il est parfaitement connaisseur donc de cet engagement à l’intérieur de la phénoménologie qui sous-tend Signature évènement contexte à l’origine de sa discorde avec Searle ne peut-on esquisser un pas en arrière à l’aide de Cavell sur ce différend. Le contexte est parfaitement connu de Stanley Cavell. Il l’accompagne même jusqu’à y consacrer un chapitre très important intitulé La contre-philosophie et le gage de la voix dans un livre fameux : Un ton pour la philosophie

En déplaçant la question sur le terrain de Cavell, qu’effleure et prépare clairement Raoul Moati, demeurerait toujours celle de la fécondité d’un tel différend, de savoir dans quelle mesure ce déplacement serait plus ou moins originaire, quels thèmes cette confrontation pourrait rencontrer dans l’hypothèse où on puisse parvenir, d’ailleurs, à une quelconque confrontation. Le risque étant là de ne jamais tomber sur aucun terme qui s’appliquerait aux deux traditions et qui puisse avoir la même pertinence chez les deux. Autrement exprimé, le risque serait de retomber non pas sur une différence mais comme le dit Stanley Cavell sur un monde de différences philosophiques.

Un parti-pris et quelques pistes de réflexions pour introduire à ce débat :

1) Parti pris :

Depuis mon intérêt pour cette question du rapport entre Derrida et Cavell, je n’entends que fins de non-recevoir des deux cotés de l’atlantique. Du coté américain, j’entends que Cavell ne se serait prononcé que du bout des lèvres sur Derrida et qu’il n’y consentait que de mauvaises grâce n’ayant que peu de choses à dire sur lui. Du coté français, j’entends que la la question est trop complexe, pour être soulevée, renvoyant à toute une scène philosophique qu’il vaut mieux laisser dans l’ombre. Je ne peux me résoudre à ce dialogue de sourds et manquer de voir que :

a) Cavell, propose dans les années 60 à la lecture de Derrida l’ensemble de ses essais Must We Mean What We Say et sollicite de lui l’amitié philosophique par delà l’atlantique, au nom de ce qui fait e ressembler leur projet (la question littéraire de la philosophie bien sûr, le refus du langage comme communication, leur critique commune du logocentrisme).

b) Cavell fait presque trente ans plus tard tard un constat sévère de Derrida :

« Je soutiens, contre Derrida, qu’Austin et Wittgenstein, en distinguant langage métaphysique et langage ordinaire, distinguent ce qu’on peut respectivement appeler la voix métaphysique et la voix ordinaire. Pour eux, le prix à payer pour la fascination de la philosophie pour la voix métaphysique n’est alors pas la dévalorisation de l’écriture (différence illimitée, étrangeté, distance, etc..) mais la suffocation de la voix ordinaire (ma présence limitée au monde et aux autres, les petites différences et familiarités que mon existence projette) ; un fait susceptible d’être interprété comme la manifestation du scepticisme, et comme le sujet de la comédie comme de la tragédie. Et l’ironie du travail de Derrida et qu’il contribue à cette suffocation de l’ordinaire ; ce que j’appelle une continuation de la fuite de la philosophie devant l’ordinaire » [4].

Je ne crois pas qu’il y ait dans ce dernier constat, l’ombre d’un dépit philosophique mais qu’elle atteint au coeur l’entreprise derridienne qui déconnecte l’aventure signifiante du sujet de la reconnaissance philosophique de l’ordinaire.

2) Pistes

Est-ce que ce n’est pas la situation même de Husserl qui nous empêcherait à jamais de trouver une commune mesure entre les deux traditions ? C’est ce que nous donne précisément à penser Stanley Cavell :

« Husserl constitue un carrefour important de ces intimités distantes (…) sur le statut des concepts, sur ce que devient la signification dans un langage non référentiel, et sur la différence entre la dimension indicative et expressive des signes (…). On peut dire que c’est le laps de temps constitué par l’œuvre de Husserl qui définit le moment où les deux traditions de la philosophie après Kant sont devenues, non seulement incompréhensibles ou inutiles l’une à l’autre, mais même mutuellement grotesques. » [5]

La question serait de savoir quelle pensée s’accommoderait alors d’intimités distantes, comme le dit Cavell, qui si nous comprenons correctement signifie non pas une opposition, non pas non plus une unité mais un frôlement incessant qui est destiné à ne pas parvenir à sa conclusion. Qu’est-ce qui, alors, dans la contingence de ce laps de temps qu’aura pris la réception de Husserl aux Etats-Unis devient fondamentale pour notre compréhension d’une différence ? Est-ce que ce nom de Husserl ne cache pas un autre nom de la philosophie la plus unifiante, la plus englobante à laquelle Cavell tenterait de se soustraire pour penser autrement cette unité ou cette inspiration de la philosophie : autrement dit le "perfectionnisme" "contre" Heidegger, comme il le tranchera explicitement.


Notes

[1] Le principe d’exprimabilité formule : « Tout ce que l’on peut vouloir signifier peut être dit » et inversement « Tout ce qui est dit à partir des règles sémantiques conventionnelles est systématiquement rattachable à une ou des intentions » cf p107 de l’ouvrage cité.

[2] « Leur telos, ce qui en oriente et organise le mouvement, la possibilité de leur accomplissement, de leur remplissement, de leur plénitude actuelle et présente, présente à soi, identique à soi » comme le dit Derrida dans in Limited

[3] "Cette délectation morose" en anglais dans le texte :-)

[4] Cf. la deuxième partie de « un ton pour la philosophie » intitulée « la contre-philosophie et le gage de la voix » et consacrée à une discussion de la vision derridienne des actes de langage

[5] « Grotesque » : c’est un peu comme si on disait, ajoute Cavell, que Nietzsche et Russel ont en commun le fait d’être athée. Cf . La contre-philosophie et le gage de la voix - Un ton pour la philosophie -p105

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