Le Perfectionnisme (philosophique)
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Perfectionnisme – antiphilosophie et non-philosophie

L’Homme-en-Amérique

mercredi 9 février 2011, par Pascal Duval

Le perfectionnisme serait-il une forme de non-philosophie plutôt qu’une antiphilosophie ? L’Individu c’est l’ « Homme-qui-pense » selon Emerson, c’est l’ « humain » radicalement « au départ ». Celui qui est non-éducable mais dont l’ « upbuilding » (mot formé à partir de la "bildung" mais qui s’en affranchit) comme le dit Emerson est la plus haute tâche et la plus centrale. Le perfectionnisme ne pense pas le « devenir humain » comme le pense la philosophie car l’humain est pour lui au départ. Et à partir de cette idée que la perfection donc de l’ « humain » (comme un terme que n’atteindra jamais la philosophie parce qu’elle le dépasse toujours) est au départ, nous pourrions effectivement faire se superposer notre vision de l’ « Homme perfectionniste » avec celle de l’ « Homme-en-Amérique ».

Le poids de Wittgenstein et Heidegger

Stanley Cavell dit accorder un poids égal à Wittgenstein et à Heidegger, deux auteurs tenus pour majeurs dans la philosophie actuelle. Puis vient dans le cours de son travail l’évaluation en dernière estimation de ces deux auteurs par Emerson en défaveur de Heidegger. Cavell a une manière très particulière de mettre Wittgenstein et Heidegger en balance en disant par exemple que « Wittgenstein prétendra n’avoir rien lu, tandis que Heidegger prétendra avoir tout lu de la philosophie ». En mettant ainsi en regard ces postures, Cavell, sans qu’il y paraisse, fait déjà un pas en dehors de la philosophie, ou tout au moins vers une étrange extériorité. Car c’est seulement d’une extériorité qu’une telle alternative peut être réellement posée. Non pas que la philosophie ne se soucie pas de ses textes, de ses archives et même de l’exhumation périodique de ce qu’elle appelle le non-philosophique. C’est même un souci très contemporain ; seulement c’est toujours à ce jeu la philosophie qui décide de tout : de la pertinence, de la nature et de la méthode de ce qu’elle va appeler un texte. Cavell, par rapport à cette attitude, fait un pas vers une dimension de la pensée qui entend prendre un certain point de vue sur la philosophie. Cavell prétend avoir un accès au déploiement de la philosophie, de ses concepts, de son œuvre et même de sa définition « avant », mieux : en « dépit » de toute acte ou décision philosophique. Comme si la pensée de Cavell prétendait dévoiler le plan de « la-philosophie » d’un seul trait avant toute « entrée en matière » qui serait déjà subrepticement philosophique. Toute chose qui passe pour non-pensée au regard de la pensée (philosophique). C’est là que réside en définitive, selon nous, l’originalité de Cavell.

Qu’est-ce qui est philosophique ?

Une telle visée, est bien à l’origine de la construction de la liste des œuvres perfectionnistes et du jeu particulier auquel il est associé. Cavell réfute cette opinion de Richard Rorty selon laquelle, quand bien même il s’agissait d’un exercice né dans la situation professorale de son enseignement à Harvard, il aurait entrepris par là une (nouvelle) canonisation de la philosophie. Ce n’est pas du tout cela. Il n’y a pas dans cette liste d’entrée en matière, de « surtitre » inscrit au fronton de ces textes grâce auquel nous pourrions leur conférer le titre de « philosophique ». Avec Cavell nous avons « voix au chapitre » comme on dit, non pas en succédant à une maîtrise philosophique ou en la préparant naïvement mais dès le départ, de façon avertie, respectueuse et en même temps complètement (cette expression peut sembler curieuse) « détachée » d’une « autosuffisance » philosophique qui se donnerait constamment à elle-même ses propres termes. Le perfectionnisme n’entre pas dans les modes d’autorisation toujours circulaires de la philosophie. Il semble bien plutôt utiliser d’une certaine manière une « matière philosophique » qu’il rencontre dans des « termes » disputés, sans que cela soit dit, à toute une syntaxe logico-philosophique. Ce sont des termes bondissants qui ne font jamais système mais qui arpentent un territoire (l’ordinaire) comme le montre Cavell par exemple dans son analyse de The Senses of Walden de Thoreau. Le perfectionnisme de ce point de vue est une contre-philosophie non autoritaire, non circulaire. Bien sûr, le perfectionnisme connaît les cercles (Emerson !) mais cette circularité c’est celle du passage à une autre échelle : c’est le cercle qui va d’un terme extérieur à la force de pensée posant à coté de celui-ci un autre terme toujours extérieur à elle. C’est la force de pensée qui s’abandonne de termes en termes sans que soit donné ou anticipé la loi de leurs (dé)terminations.

Ainsi, certainement, le perfectionnisme s’entretient avec cet énoncé nietzschéen en direct filiation avec Emerson selon lequel le réel est une interprétation et que toute interprétation est le réel pour une autre interprétation.

L’antiphilosophie de Badiou

Il se trouve que Wittgenstein et Nietzsche sont deux auteurs que Alain Badiou compte de façon exemplaire au titre d’une « antiphilosophie ». Le perfectionnisme est-il « antiphilosophique » ou une branche de l’« antiphilosophie » pour autant qu’il y ait quelque chose comme une unité (et d’où tiendrait-elle alors cette unité ?) d’une telle « antiphilosophie » ? Combien de thèmes abordées dans l’antiphilosophie de Wittgenstein sonnent perfectionnistes, c’est ce dont on peut aisément se convaincre en faisant se chevaucher le portrait de l’antiphilosophe tel que le fait A. Badiou avec celui du perfectionniste. Et cela n’est pas tellement étonnant puisque la majorité des auteurs auxquels fait appel Badiou sont dans la liste de Cavell. Il s’agit d’un corpus quasiment similaire. La substitution fonctionne ou, tout au moins, si elle n’opère pas complètement, offre une caractérisation possible du perfectionnisme. Le perfectionnisme serait une figure de l’antiphilosophie selon Badiou..

L’antiphilosophe [le perfectionniste] est tout d’abord un anti-conformiste :

Pour l’antiphilosophe [le perfectionniste], les douleurs et les extases de la vie personnelle témoignent de ce que le concept hante le présent temporel jusque dans les affres du corps. Et quant à n’être pas un besogneux, un répétiteur, un cuistre des grammaires ou un pieux gardien des institutions et des temples, l’antiphilosophe [le perfectionniste] s’y emploie par l’extrême violence des propos qu’il tient sur ses propres confrères, les philosophes, Pascal contre Descartes, Rousseau contre les Encyclopédistes, Kierkegaard contre Hegel, Nietzsche contre Platon, Lacan contre Althusser ... Chaque antiphilosophe [perfectionniste] choisit les philosophes dont il entend faire les exemples canoniques de la parole déshabitée et vaine.

 [1]

L’antiphilosophe manipule des opérations au plus proche du langage de la philosophie pour lui extirper quelque chose qu’il prétend n’être pas philosophique (c’est son ambivalence) :

L’antiphilosophie [le perfectionniste], depuis ses origines (..) se reconnaît à trois opérations conjointes : 1. Une critique langagière, logique, généalogique, des énoncés de la philosophie. (...) 2. (La) Reconnaissance de ce que la philosophie n’est pas en dernière instance, réductible à son apparence discursive, à ses propositions, à son fallacieux dehors théorique. 3. L’appel fait, contre l’acte philosophique, à un autre acte, d’une radicale nouveauté, qui sera dit, dans l’équivoque, philosophique, soit plus honnêtement, supra-philosophique, voire a-philosophique .

 [2]

L’antiphilosophe [le perfectionniste] s’expose (ou en d’autres termes se risque à la représentativité) :

l’antiphilosophe [le perfectionniste] parle donc nécessairement en son nom propre, et doit montrer ce "propre" comme preuve réelle de son dire. Il n’existe en effet pour lui aucune validation, ni aucune récompense, de son acte qu’immanente à l’acte même, puisqu’il dénie que cet acte puisse jamais se justifier dans l’ordre de la théorie.

 [3]

Wittgenstein “archi-esthétique”, et Nietzsche “archi-politique” ?

Tous ses traits rapprochent l’antiphilosophe du perfectionniste. Mais à une équivocité près, peut-être, sur la nature de cette aversion qu’ils semblent porter tous deux à la philosophie. Car en fin de compte qu’est-ce qui fait la nature de l’aversion perfectionniste ? Ce n’est pas tant le désamour de la philosophie ou tout autre figure de la déception qui l’opposerait toujours de façon ambivalente à la philosophie, qu’une aversion, c’est notre hypothèse, naissant d’une forme de dualité primaire de la pensée, une inquiétude fondamentale sur la nature même de la pensée. C’est que la pensée qui n’est en rien l’apanage de la philosophie dans une approche perfectionniste est dotée en quelque sorte de deux dimensions. Celles-ci ne peuvent à vrai dire se réconcilier parce qu’elles n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Une dualité qu’aucun dualisme ne peut penser réellement pour autant que tout dualisme veut reconduire à un monisme. C’est chez Emerson, par exemple, le double aspect d’une affirmation qui lui vient du Devenir et d’une négation qui, elle, vient du Passé. Cavell lit clairement cette duplicité en référence à l’affirmation et l’esprit de vengeance nietzschéens ; il la lit aussi dans une forme double proposition que lui tend la pensée philosophique : d’un coté il y a ce qu’il appelle « la confiance en son expérience » et de l’autre le risque toujours proche qu’elle lui retire « l’accès à cette expérience ». Ceci correspond a deux modes que nous trouvons constamment chez lui et qui est même la tessiture de cette voix et au principe de son écriture : l’exultation ou l’ennui, la joie communicative et intérieure ou le désespoir solitaire et bavard. Seulement ces modes, peut-être à la différence d’une Stimmung à laquelle un attachement encore latent à Heidegger nous inclinerait, ne s’aligne pas dans le même espace. Ce sont des modes radicalement adverses. Et toutefois, et c’est cela que peut-être toute philosophie peine à penser, ce sont des modes qui ne luttent pas entre eux : la lumière n’est pas affecté par l’ombre, elle ne s’affecte pas (par quelque délire de puissance d’engendrement) non plus de l’ombre. Le Mal n’est pas le contraire du Bien.

C’est toujours autre chose que son « autre » que le perfectionnisme rencontre. C’est ce qui peut-être le distingue alors de l’antiphilosophie. Les antiphilosophes, c’est dans la logique de leur ambivalence, s’opposent d’abord entre eux à commencer par Wittgenstein et Nietzsche (notamment comme le montre Badiou sur la question du christianisme), tandis qu’un perfectionniste ne s’oppose pas à un autre perfectionniste. C’est une question de caractère ou de sensibilité aux mots de la philosophie : dans le registre de la voix et de l’écoute, dans le mode d’une conversation, le perfectionniste fait résonner ou prolonge en lui la parole de son autre. Mais son autre ne sera pas son ennemi car l’agôn n’est pas son lieu. Considérant chez Badiou ce qui rapproche Wittgenstein et Nietzsche, c’est alors bien quelque chose comme le contraire du perfectionnisme que nos voyons à l’œuvre et qui garde tout son intérêt à titre de symptôme philosophique de ce paradigme de l’antagonisme. Lorsqu’il dit, en effet qu’il y a cette affirmation commune chez Wittgenstein et Nietzsche du « primat du sens sur la vérité », « de l’acte sur la philosophie », chose extrêmement intéressante à laquelle Cavell, selon nous, a été très attentif, il s’empresse de qualifier ces gestes respectifs dans l’opposition la plus anti-perfectionniste qui soit. L’un, en effet, est dit « archi-esthétique » (Wittgenstein) hanté par un « laisser-être » dans « la forme non-propositionnelle de la monstration pure » ; tandis que l’autre est dit « archi-politique » (Nietzsche). Or Badiou nomme ici en le divisant un site unique que nous avons constamment fréquenté dans notre travail. Nous avons voulu montrer en effet qu’il y a continuité chez Cavell entre un moment moderniste (artistique) puis un moment (politique) critique de l’interprétation. Le perfectionnisme (ce serait un paradoxe selon Badiou) de Cavell, s’alimente aussi bien à Wittgenstein et à Nietzsche, et s’accommode précisément d’un double-geste à la fois « archi-esthétique » et « archi-politique », si l’on tient à conserver ces termes. Badiou prend pour instruire ce type de différence antiphilosophique nietzschéo-wittgensteinienne, le tractatus tenant, au contraire de Cavell, les investigations en piètre estime parce que ne formant pas une œuvre mais « une glose immanente » (ou comme il le dit également dans une expression étonnante un « talmud personnel »..) :

La définition de la pensée est en effet (dans le tractatus) précise : "la pensée est la proposition douée de sens" La philosophie est ainsi une non-pensée. En outre - ce point est subtil mais crucial -, elle n’est pas une non-pensée affirmative, qui franchirait les limites de la proposition douée de sens pour saisir un indicible réel. La philosophie est une non-pensée régressive et malade (..). La maladie philosophie surgit quand le non-sens s’expose comme sens, quand la non-pensée s’imagine être une pensée. (...) Que l’essence de la philosophie ne réside pas dans sa fallacieuse et malade apparence propositionnelle et théorique, qu’elle soit d’abord du registre de l’acte, Wittgenstein, en T.4.II2, le proclame, non sans laisser planer une équivoque entre la philosophie héritée, qui est absurde, et sa propre antiphilosophie : "la philosophie n’est pas une théorie, mais une activité.". Que cette assertion ait une valeur générale s’éclaircit cependant si on rapporte le désir de philosophie à l’activité des sciences. Tout le monde conviendra que la philosophie se soucie des fins dernières, de ce qui est éminent, de ce qui importe à la vie des hommes. Or de tout cela, l’activité philosophique proprement dite, soit ce qui prend la forme de propositions (douée de sens, ou encore mieux de propositions vraies, c’est-à-dire la science [T.4.11] : "l’ensemble des propositions vraies forme la science de la nature en son entier"), n’a nul souci.(...) Dans l’aspiration générale qui induit son existence, la philosophie, vouée aux "problèmes de notre vie", est intrinsèquement distincte de toute figure scientifique ou théorique. Elle est soustraite à l’autorité des propositions et du sens, vouée du même coup à la forme de l’acte. Simplement, il existera, de cet acte deux types. L’un, infra-scientifique, absurde parce qu’il tente de plier de force la non-pensée à la proposition théorique, est la maladie philosophique proprement dite. L’autre, supra-scientifique, affirme silencieusement la non-pensée comme "toucher" du réel. C’est la "philosophie" authentique, laquelle est une conquête de l’antiphilosophie.

 [4]

On comprend à partir de cette insistance sur l’acte comment Wittgenstein et Nietzsche doivent dépasser le dire philosophique dans la métaphore.

Pour mieux distinguer cet acte de ce qu’il y a de forcé et de maniaque dans l’acte philosophique, Wittgenstein le décrit plutôt comme ce en quoi l’authentique non-pensée se meut. Mais déjà Nietzsche procédait de même pour nous transmettre les puissances du Grand Midi, de "l’affirmation sainte" : on ne passait pas par le couloir de la volonté en son sens étroit, programmatique et moral, on était "transporté" par de radieuses métaphores. Wittgenstein est lui aussi condamné à la métaphore puisque l’acte doit installer une non-pensée active au-delà de toute proposition douée de sens, au delà de toute pensée, ce qui veut aussi bien dire : de toute science. Celle qu’il choisit articule une provenance artistique (la visibilité, la monstration) et une provenance religieuse (le mysticisme) : "il y a pourtant de l’informulable, qui se fait voir : c’est ce qu’il y a de mystique" T. 6.522]

 [5]

Non pas une antiphilosophie..

Ces citations de Badiou sont intéressantes du point de vue du partage des deux bords de son antiphilosophie. Le tréfonds de l’absurdité métaphysique chez l’un sera volonté de néant tandis que chez l ’autre elle sera le néant de sens exhibé comme sens. L’acte (si l’on peut parler ainsi) philosophique sera reconduit chez l’un à un exercice de la puissance typologique (du prêtre en l’occurrence) tandis que chez l’autre elle sera reconduit à une non-volonté de clarté, de non distinction entre ce qui est clair et ce qui ne l’est pas avec cette précision que ce qui est réellement clair et intéressant est précisément en dehors de ce qui est dicible et que donc sa critique portera sur les non-limites de notre langage philosophique. C’est que Cavell a très bien vu notamment lorsqu’il reprend cette idée que nos mots, nos idées sont « au loin ». Enfin l’affirmation pure nietzschéenne sera destruction politique sous la figure du prêtre tandis que la monstration wittgensteinienne empruntera son paradigme à l’art. Ce partage de l’antiphilosophie, sur quel bord se fait-il ? Il relaie tout d’abord quelque chose qui est constamment à l’œuvre chez Cavell et autour de laquelle nous n’avons cessé d’articuler les noms de Wittgenstein et de Nietzsche. Il s’agit de son analyse du « vouloir-dire », et de cette véritable découverte de la signifiance. Nous avons montré l’instance wittgensteinienne de ce « vouloir-dire » dans toute la partie consacré à la critique moderniste de Cavell ; c’est le même « vouloir-dire » que nous avons retrouvé dans le sursaut que permet Cavell (et avec lui James Conant) contre le malentendu le plus grave qui menace Nietzsche (avec les incidences les plus politiques..). Nous sommes dans la même coupure wittgensteinienne qui passe entre ce « qui est » et ce « qui est dit ». Cette coupure dans la signifiance propre au perfectionnisme de Cavell (qui n’a plus rien à voir avec toutes les figures de l’intention et de la signification), passe également chez Nietzsche. Nietzsche « brise l’histoire du monde en deux » comme Wittgenstein « brise la nécessité en deux ». Mais contrairement à ce que dit Badiou, et que permettrait au contraire d’articuler la signifiance de Cavell, nous ne comprenons plus cette co-appartenance, à partir, pour reprendre son expression d’une « une non-pensée active » qui pousserait dans deux directions opposées mais bien à partir d’un projet commun qui consiste moins, comme le dit Cavell, à « désublimer le caractère de l’humain que d’humaniser le caractère du sublime ».

Aussi prometteuse que paraisse l’analyse de Badiou, nous ne pouvons pas nous plier à sa logique qui dialectise d’un coté un geste « archi-esthétique », de l’autre un geste « archi-politique ». Ou bien c’est que nous n’avons pas compris et pas suffisamment tracé la cohérence du geste perfectionniste de Cavell. Ces deux gestes n’en font qu’un. C’est pourquoi, le perfectionnisme qui manie à la fois Nietzsche et Wittgenstein sera une antiphilosophie si l’on y tient à une dialectique près. C’est moins une question de fond peut-être qu’une question de méthode et de priorité. Car en définitive qu’est-ce que nomme le perfectionnisme derrière ce « vouloir-dire » ? Pour le comprendre il faut toujours revenir selon nous à les « Voix de la Raison » (ou à « Dire et Vouloir-Dire »). Qui finalement se cache derrière le « vouloir-dire » ?

.. mais une sortie hors de la “différence démo-logique”..

Quand on relit à une certaine distance les Voix de la Raison, on s’aperçoit que Cavell œuvre à l’intérieur d’un claim conçu progressivement hors de ce qu’on pourrait appeler effectivement avec François Laruelle la « différence démo-logique » [6].

Expliquons-nous. Cela tient à ce que « la philosophie du langage ordinaire », dont Cavell ne tarde pas à dire quelle est mal nommée, fait partie du problème philosophique qu’elle est sensée éclairer. Avant de se détacher de manière autonome comme un analyseur du claim sceptique (pour n’avoir au bout du compte que peu de rapport avec son origine) elle est du coté d’une notion certes singulière, stratégique et complexe mais néanmoins qui est prise, du moins Cavell le réalise rapidement, avec les notions de grégarité, de commun, de vulgaire ou d’Etre-au-Monde. Mais toutes ces notions sont engobées dans la philosophie. Ce sont toutes autant de figures ou de d’hallucination de l’ordinaire à coté duquel elle passe. Il faut effectuer un pas en dehors de la philosophie pour le réaliser. Non pas en jouant encore sur les deux dimensions de la tradition philosophique et en s’interrogeant toujours sur leur commensurabilité mais bien en dehors de la philosophie unitaire dont l’érection de ces deux versants ne seraient finalement encore qu’un symptôme. C’est cela que réalise très vite Cavell, en dépit de l’apparence que donne son projet de travailler à partir (et pour la dépasser apparemment toujours « philosophiquement » !) d’une différence entre le style de la philosophie anglo-saxonne et le style de la philosophie continentale. Cette différence justement n’est qu’une apparence, une illusion. Ce n’est pas toutefois à partir d’une définition « gréco-unitaire » de la philosophie que nous pourrions le comprendre mais bien à partir de la « différence démo-logique » et ses logiques les plus politiques. On se souvient de la lutte à laquelle se livre Cavell dans la première partie de Les Voix de la Raison dans laquelle il oppose Descartes et Austin, sans finalement parvenir à un accord. C’est que, pensera-t-on, le bon sens de Descartes et le common sense de la philosophie anglo-saxonne n’ont pas le même sens justement. Mais plus profondément qu’une différence de sens, ou de culture, c’est bien une différence à l’intérieur d’une « différence démo-logique » qui est en question. Et cela quand bien même elle s’exprimera encore comme « culture ». C’est ce que nous comprenons lorsque Cavell sera amené à dire que ce n’est pas la différence des prétendus horizons philosophiques ou incommensurabilité des traditions qui l’intéressent finalement mais la différence à l’intérieur d’une même culture, ou de la même manière lorsque James Conant dit (énonçant par là le programme de ce qu’on pourrait appeler, ici, avec le risque d’une mésentente une « philosophie populaire ») que la tâche propre de l’Amérique « est de réunir sa culture haute (high culture) et sa culture basse (low culture) ». Culture (en anglais) dans les deux cas désigne la rupture avec la différence démo-logique, celle qu’institue la philosophie entre le philosophe et son autre. C’est-à-dire « le peuple », avec toutes ses règles d’unité conflictuelle et d’échanges interminables : les multitudes ne sont pas philosophes, tout le monde peut être philosophe ; et même, mais en français cette fois, la philosophie pour tous, la culture pour tous, la philosophie comme culture. La culture ou l’éducation qui règle cette différence (dans ce sens qu’elle permet tous les passages et règle autant qu’elle créée toutes les exclusions) d’un point de vue perfectionniste ce n’est pas que ce que la philosophie prélève ainsi un peu trop facilement sur elle-même dans son opposition au peuple. Ce n’est pas exactement l’universelle paideia ; ce serait plutôt son visage radicalement individuel. Dans les Voix de la Raison, selon nous, Cavell réalise ceci : ce que Descartes appelle sens commun fait partie de la stratégie de représenter la vérité auprès de tout le monde tandis que le common sens anglo-saxon serait plutôt chargé de la représentation de l’humanité ordinaire auprès de la vérité. Donc ces deux dimensions en fait se co-appartiennent en philosophie. Elles font système dans une même différence démo-logique qui se formule ainsi : il y a une opposition entre la philosophie et le peuple, il y a un devenir philosophe du peuple et il y a une philosophie populaire. C’est ainsi que l’on parvient à formuler des termes qui n’auront jamais aucun point de contact réel. A partir de là tout le système des oppositions bascule jusqu’au point de certitude où, comme nous l’avons expérimenté nous-mêmes notamment au chapitre IV de Les Voix de la Raison, se fait enfin la rencontre de l’Individu et du Peuple. Il ne faut pas s’étonner que ce soit à la faveur du cinéma, ce media démocratique, que cette rencontre se réalise. Ce n’est pas tellement que la pensée soit saisie par une image (vieille opposition entre l’œil et la pensée), non : la chute des Autorités dans la pensé et la virtualité de l’image sont du même ordre. Ce sont les minorités et les masses anonymes qui se réveillent et se révèlent en même temps, d’un même mouvement.

Alors, le perfectionnisme serait-il une forme de non-philosophie plutôt qu’une antiphilosophie ? Une non-philosophie peut-être à une traduction près L’Individu c’est l’ « Homme-qui-pense » selon Emerson, c’est l’ « humain » radicalement « au départ ». Cela est clair : l’Individu c’est l’homme ordinaire. Celui qui est non-éducable mais dont l’ « upbuilding » (dans un mot qui s’ affranchit de la Bildung) comme le dit Emerson est la plus haute tâche et la plus centrale. Le perfectionnisme ne pense pas le « devenir humain » comme le pense la philosophie car l’humain est pour lui au départ. Et à partir de cette idée que la perfection donc de l’ « humain » (comme un terme que n’atteindra jamais la philosophie parce qu’elle le dépasse toujours) est au départ, nous pourrions effectivement faire se superposer notre vision de l’ « Homme perfectionniste » avec celle de l’ « Homme-en-Amérique ». Cette vision ni régionale, ni dérivée, ni importable et qui n’appartient pas même au monde que peut-elle nous donner ? Rien qui ne soit différent d’une promesse, rien qui ne soit à la fois fini et absolu, une promesse pour le monde plutôt qu’une demande de la philosophie à elle-même. Ce serait à cette seule condition que nous ne abuserions pas ni sur la nature d’un retour à l’homme ordinaire ni sur la façon de délivrer cette culture des Autorités qui l’ont toujours aperçu comme une entreprise dont Nietzsche pourrait encore ici avoir le dernier mot philosophique..

Notes

[1] Alain Badiou l’antiphilosophie de Wittgenstein, Editions Nous, Antiphilosophique Collection 2009. pp 8-9

[2] opus cité

[3] opus cité

[4] opus cité

[5] opus cité

[6] Biographie de l’homme ordinaire

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