Le Perfectionnisme (philosophique)
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Perfectionnisme de Cavell et judaïsme

vendredi 29 janvier 2010, par JohnDoe, Pascal Duval (Date de rédaction antérieure : 1er janvier 2010).

Quelques notes en vue d’une future étude sur la source judaïque du perfectionnisme de Cavell..

Comparer la phrase de Feuerbach en exergue des Voix de la Raison :

Cette philosophie ne repose pas sur un Entendement per se, sur un entendement absolu, anonyme, appartenant à on ne sait qui, mais sur l’entendement de l’homme – certes, pas celui de l’homme amolli par la spéculation et le dogme – et elle parle le langages des hommes, non pas langue vaine et inconnue.

et celle-ci :

La Torah parle le langage des hommes.
Talmud, Zra’im 31 b

On ne peut pas dire qu’il s’agit d’une "simple" signature sans se reporter à la manière dont Cavell entend être lu et compris. De sorte que la question interprétative soulevée par ce rapprochement devient une question d’autorité dans ma propre lecture.

Il y a la Torah dite "écrite" et la Torah dite "orale" (avec ce qu’on appellerait des principes d’interprétation différents, des textes différents) Mon intuition est que le geste Cavell, de placer la voix ou le ton en philosophie est un geste en même temps d’autorisation à l’intérieur de sa propre tradition.

Hypothèse : Pour forcer le trait, Cavell déciderait pour la "voix judaïque" contre le "texte judaïque". Ce transfert des principes d’exégèse judaïque au registre de la voix (toujours déjà et encore, c’est là le point sur lequel je souhaiterais insister) judaïque est peut-être là le motif profond de son dissensus avec Derrida, qu’on a pas encore complètement montré. Cavell est toujours à l’intérieur de la tradition judaïque qu’il n’a pas besoin de refouler. Disons qu’il trouve dans sa propre tradition un correspondant, un analogue, ou une alternative à ce sur-investissement de l’écriture vécu comme la menace d’une perte de l’ordinaire. Ce que Derrida retrouvera sous le nom d’"archi-écriture" se présente alors comme un long détour pour reprendre le fil de sa tradition. Un judaïsme passe chez Derrida alors dans la clandestinité. C’est un geste que Cavell n’a pas besoin de faire.


Dans le chemin de l’homme d’après la doctrine Hassidique, Martin Buber parle au détour d’une histoire sensée illustrer le retour à soi-même de la voix. Le point de départ est le suivant : Dieu dit à Adam : "Où es-tu ?". "Où es-tu ?" comment faut-il l’entendre, demande M. Buber. A cela le juste (le Tsaddik répond : Dieu n’interpelle pas qu’Adam mais tous les hommes, "cette parole embrasse tous les temps, toutes les générations et tous les individus". Elle s’adresse à chacun et demande : "Où es-tu dans ton monde ? De ceux qui te sont départis, tant de jours ont passé et tant d’années, jusqu’où es-tu arrivé entre-temps dans ton monde ? " [1].

Seulement l’homme (autrement dit Adam depuis le commencement des temps) ne comprend pas l’adresse, il est sourd, il se dérobe. Autrement dit il n’entend pas la voix de Dieu. Dans un autre monde, une autre tradition, on entendrait la voix de la conscience. Mais Buber va plus loin en se posant la question suivante : comment se fait-il que l’homme puisse ne pas entendre la voix venant de Dieu ? C’est une question, en effet, qui ne peut être posée si l’on pense à la voix comme voix de la conscience. On ne peut s’interroger sur la nature de la voix de la conscience mais on peut s’interroger sur la nature de la voix de Dieu. C’est la possibilité de s’y soustraire peut-être qui fait la différence, une différence qui creuse l’intime.

Buber trouve ces mots pour expliquer la possibilité du retrait :

"La voix (...) ne s’accompagne pas d’un orage qui met en péril la vie de l’homme ; c’est la voix d’un silence semblable à un souffle, et il est aisé de l’assourdir" [2]

Il n’est pas indifférent de remarquer que cette interrogation sur la voix au détour chez Buber s’inscrit dans une réflexion perfectionniste. Chacune des entrées de ce chapitre de ce petit livre évoque un bréviaire ou un memento perfectionniste :

I Retour sur soi-même

II Le chemin particulier

III Détermination

IV Commencer par soi-même

V Ne pas se préoccuper de soi

VI Là on l’on se trouve

Nous sommes dans le thème du retour à soi qui passe par la reconnaissance et l’acceptation de notre lieu. Trouver notre lieu et nous satisfaire de ce lieu est pour Emerson la sagesse. C’est une image de la vertu. Cavell cite explicitement cette et je crois qu’il le fait alors plus à la lumière d’une lecture de Buber.

On trouve aussi chez Buber cette très belle image qui explique selon moi la coloration du perfectionnisme de Cavell et notamment cette distance qui m’a toujours interrogé que son perfectionnisme prend par rapport au messianisme :

"Il est du devoir de chacun en Israël de connaître et de prendre en considération qu’il es, au monde, unique dans son genre, et qu’aucun homme pareil à lui n’a jamais existé dans le monde, il n’aurait pas lieu d’être au monde. Chaque individu est une chose nouvelle dans le monde et il est appelé à accomplir sa vertu propre dans ce monde. Que ceci fasse défaut, voilà en vérité ce qui retarde la venue du Messie" [3]


Notes

[1] Martin Buber le chemin de l’Homme. Editions du rocher, 1989, p12

[2] ibid p14. "La voix d’un silence semblable à un souffle" est la traduction de l’allemand de Buber qui dit die Stimme eines verschwebenden Schweigens. C’est une traduction à peu près littérale de l’expression singulière employée au verset I. Rois 19.12.

[3] ibid p19

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