Le Perfectionnisme (philosophique)
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Philosophie américaine - La folie Emerson

Derrida ou Deleuze ?

mardi 25 octobre 2011, par Pascal Duval

Quelles seraient les conditions, après l’œuvre proprement américaine de Stanley Cavell, d’une lecture ici, en Europe, d’Emerson ? Cette question vaut à un moment (il a été préparé par Stanley Cavell) où l’horizon de ces deux traditions jugées incommensurables se rapprochent. Cette question ne nous met-elle en demeure de choisir dans notre propre héritage (Derrida ou Deleuze ?).

Jacques Derrida dit qu’une certaine « folie » doit « guetter chaque pas, et au fond veiller sur la pensée, comme le fait aussi la raison » [1] . Ce qu’il nomme ainsi est une élection pour (en faveur de) la philosophie. Un « pour », une élection qui doivent rester excessifs, déborder toute compréhension. Car, comme il n’y a du pardonnable que de ce qui est rigoureusement « impardonnable », une justice au-delà du droit, il n’y a de l’affirmatif que dans « une réaffirmation d’un ‘oui’ originaire » [2]. Mais affirmer n’est pas rendre positif et cette pensée précieuse de Derrida relève d’un exercice difficile de la pensée, d’une immersion dans une langue dont il dit qu’il lui faut à chaque fois autant « l’ affirmer que la sacrifier ». Ultime figure ou trope nietzschéenne de Derrida, ici (et qui s’inscrit certainement dans une longue histoire de proximité de l’entreprise de déconstruction avec la pensée de Nietzsche [3]. Ainsi, la pensée de Derrida se vit comme l’excès ou l’impossible de rapporter naïvement ce qui serait philosophique à la philosophie (comme à son titre).

C’est un même sentiment qui anime Stanley Cavell chez lequel Emerson serait le nom propre de cette « folie » ou de cette « veille ». C’est par une question de cet ordre, en effet, que Stanley Cavell conclut toute sa réflexion lorsqu’il écrit :

(…) alors dans Emerson la question se pose de savoir si, en contestant la philosophie nous devons comprendre que la philosophie est une récompense à enlever à l’Europe pour l’Amérique, ou bien si nous devons considérer la philosophie comme le grand édifice de penser européen que, pour cette raison, notre pensée doit surmonter, ou bien s’il existe une différence philosophique ; et donc que se pose toujours la question du lieu où advient la philosophie, de ce à quoi elle ressemble, de la porte devant laquelle elle est assise, dans l’économie intellectuelle d’une nation. Qui demande que l’on réfléchisse à cela ? Á qui ? Qui sait qui sont ceux-là ?
 [4]

Cette question est une adresse qui ne se comprend pas sans la réciprocité qu’elle implique. C’est très exactement, la définition d’un « claim », mot anglais sans cesse présent chez Stanley Cavell [5] , un « claim émersonien »). Tout "claim" comporte une demande exhorbitante. S’il s’agissait dans ce "claim" de Cavell simplement de la possibilité d’une philosophie « américaine », elle rejoindrait les préoccupations et les discussions devenues classiques depuis, en fait, les débuts mêmes de l’Amérique. Mais la question telle que la pose Stanley Cavell est différente. Qu’est-ce que la philosophie américaine ? demande le titre d’un ouvrage de Cavell paru en français. [6] Mais derrière ce titre il faut immédiatement entendre une inflexion qui ne porte pas sur le prédicat « américain » mais bien sur la philosophie qui se décline « en Amérique » : l’Amérique en tant que corps avec notamment une constitution indépendante. D’où les questions suivantes à la fois politique et philosophiques inséparables qui y sont incluses : ce qu’on appelle les Etats-Unis suite se sont-ils réellement affranchis de l’Angleterre (comme la déclaration d’indépendance le formule) ? Qu’est-ce qu’une constitution ? Non pas tant par conséquent : qu’est-ce que la philosophie « américaine »(?) mais bien qu’est-ce que la philosophie « en Amérique », en tant que possibilité(?). La question de sa déterritorialisation comme dirait Deleuze, ou celle, comme le dit Cavell « du lieu où elle advient », de sa place éventuelle dans ce qu’il interroge sous l’expression de « l’économie intellectuelle d’une nation ». Il est question de la possibilité d’une « philosophie en Amérique ». Cette possibilité, Cavell, l’attache au nom d’Emerson. Dans toute son ampleur, la possibilité de la philosophie, ici, en Amérique, passe par Emerson. L’autre versant de la question regarde l’Europe en tant que la philosophie traditionnellement provient d’Europe. Elle inquiète donc aussi la philosophie, là, de l’autre coté de l’atlantique.

De deux choses l’une, en effet, pensera-t-on : soit Emerson hérite de tous les traits de la philosophie (européenne) et c’est en vertu de cela qu’il garantit quelque chose méritant le nom de philosophie, soit l’Amérique invente avec Emerson quelque chose de nouveau (mais cela mérite-t-il alors le nom de philosophie ?). Dans les deux cas cependant, le point important semble nous échapper. Stanley Cavell va, avec Emerson, plus loin en maintenant cette fausse alternative à l’intérieur d’Emerson comme une polarité. Franchissons un degré supplémentaire : c’est même à Emerson, selon Cavell, qu’il revient d’avoir anticipé, de n’avoir pas décidé mais d’avoir suspendu la question sur le seuil d’une décision. C’est une ouverture difficile à maintenir, un équilibre menaçant pour celui qui la force, au risque d’un isolement intellectuel d’où le repliement (certains dirait l’hermétisme) de la question de Cavell : « Qui demande que l’on réfléchisse à cela ? Á qui ? Qui sait qui sont ceux-là ? ». C’est-à-dire « qui sont ceux-là auxquels la question s’adresse et qui posent cette question ? », à entendre dans tous les sens, du pluriel au singulier : c’est toute la question du public ou de la communauté à laquelle s’adresser. Une telle communauté existe-t-elle ? Qui cette question regarde-t- elle ? Qui aurait l’audace de la poser (et de laisser la question ouverte en tant que question) ? De façon évidente elle ne regarde pas ceux qui dans la division actuelle entre philosophie continentale et philosophie anglo-saxonne, ont choisi leur camp. Pour Stanley Cavell il s’agit de ne pas s’engager sur une telle scène philosophique. Il s’agit de s’adresser à un « public ». Certes ce mot de « public » est à prendre au sens par exemple où John Dewey le conceptualise dans le public et ses problèmes [7] et à situer dans le contexte de la philosophie anglo-saxonne et de sa reprise américaine. Ce public, c’est tout autant la communauté au sens de Cavell traversé par une voix sceptique, et qui n’empêche pas (c’est là le point original autour duquel tournent toutes les études actuelles sur Cavell) un optimisme démocratique foncier [8].

Peut-on faire le pari que cette communauté n’est pas « indécidable » au sens de la déconstruction ? Faire le pari que cette question de Cavell, en fait, nous regarde « nous » ? Mais qui « est » ce « nous » ? Cette question du lieu ou du site où advient la philosophie, c’est la propre situation philosophique de Cavell, fils d’émigrant juif, en perpétuelle accostage d’« une nouvelle Amérique encore inapprochable ». Cette vision ressemble à celle de W.C. Williams avec peut-être un sens moins poignant de la malédiction originelle [9]. Car l’Amérique émersonienne de Cavell a un caractère essentiel qui la défend de n’être qu’un antimonde utopique, entendu comme une simple projection de l’Europe. « Inapprochable » signifie : à l’horizon d’une différence qui se retire constamment, que l’on ne parviendra jamais aisément à formuler. Comme si elle était une différence mais « en devenir ». Quelle est cette différence qui ne serait pas originaire mais comme « en avant » ? Ici il faut penser au « réalisabilisme » d’Emerson et à cette idée d’un terme de la philosophie qui se situe délibérément hors de tout discours téléologique dans laquelle s’enveloppe toute philosophie unitaire (voire autoritaire), que Derrida désignerait de l’expression générale de "métaphysique de la présence" (sur la pointe de cette différence réside peut-être toute un monde philosophique). Emerson ne pense pas jamais quelque chose comme la fin de la philosophie son « succès » (au sens de « réussite » et de « ce qui suit »), un succès qu’il confie à ce qu’il appelle le "penseur", ou "l’homme non-divisé" ("le grand homme" de Nietzsche) :

Prenez garde quand le grand Dieu fait venir un penseur sur notre planète. Tout est alors en péril. C’est comme quand dans une grande ville un incendie éclate et que personne ne sait ce qui est encore en sécurité et où cela finira. Alors il n’est rien dans la science qui demain ne puisse être renversé, il n’y a plus de réputation littéraire qui tienne, pas même les célébrités prétendues éternelles ; toutes les choses qui à cette heure sont chères et précieuses à l’homme ne le sont que compte tenu des idées qui ont surgi sur leur horizon spirituel et qui sont cause de l’ordre présent des choses comme le pommier produit ses pommes. Un nouveau degré de culture bouleverserait sur-le-champ tout le système des préoccupations humaines.
 [10]

On sait ce que Nietzsche devra à Emerson dans Schopenhauer éducateur (1874), dans lequel se trouve précisément cité ce passage célèbre. Schopenhauer éducateur est un texte fondamental dans lequel Nietzsche libère la Bildung de tout telos. La Bildung ce n’est pas « la culture » à proprement parler c’est, pour parler en termes émersoniens, les conditions du passage de l’homme à son étape prochaine. Qu’il y-t-il d’étonnant à ce que Nietzsche ne cesse, à cette époque, de citer, interpoler (transcrire, dit Cavell) son ainé américain ?

Plus proche de nous la question pourrait-être celle-ci : quelle affinité cette pensée de l’Amérique, telle que Stanley Cavell la redécouvre chez Emerson, garderait-t-elle encore avec les pensées contemporaines de la différence ? Que s’est-il passé depuis le colloque de Baltimore à l’Université Johns Hopkins (1966) ? Ou plutôt quel dialogue entre la philosophie américaine et la philosophie française de ces années-là n’aura pas eu lieu ? Derrida en figure de proue de la french theory voyait dans l’Amérique ni plus ni moins que la déconstruction ; à la même époque Cavell y veut voire le perfectionnisme (autre nom du « réalisabilisme ») émersonien. Entre Derrida et Cavell, il suffit de les lire en parallèle, Il y a entre eux, en dépit d’un dialogue qui n’a jamais eu lieu, un jeu ou une série de questions-réponses. Il existe entre eux une intimité distante : on ne peut circonscrire le travail commun de leur pensée qu’en les éloignant à chaque pas l’un de l’autre, toujours dans un écart. Tentons de penser, en effet, l’Amérique de Cavell comme un moment déterminé de la philosophie, moment fini (en cela mortel). Voici un site qui fait bien entrer une différence entre deux questions : la question de la philosophie elle-même dans toute sa généralité et la question simplement « déterminée ». La différence à laquelle nous invite Cavell, serait ainsi tout à fait caractérisée par ce que dit Jacques Derrida d’une « interprétation seconde » de la philosophie, qu’il exprime ainsi :

Alors commence l’objectivation, l’interprétation seconde et la détermination de sa propre histoire dans le monde ; (..). Différence entre la philosophie comme pouvoir ou aventure de la question elle-même et la philosophie comme évènement ou tournant déterminé dans l’aventure.
 [11]

De ce point de vue, l’« événement » en question ce serait Emerson, ce « tournant déterminé dans l’aventure » serait l’Amérique. Il existe bien un rapport avec ce que dit Derrida. Mais elle s’arrête là justement à la limite du thème heideggérien puis derridien d’une différence à l’intérieur d’un travail herméneutique selon lequel la question dans toute sa généralité reste toujours enclose et n’apparaît, comme il le dit, qu’« à travers l’hermétisme d’une proposition où la réponse a déjà commencé à la déterminer ». Une clôture qui en fait condamne dans la même proposition ce qu’il appelle le tournant dans l’aventure et qui se trouve être ce coté de l’aventure justement proprement humain et intéressant selon Stanley Cavell. C ’est le thème de l’(homme) ordinaire chez Cavell-Emerson qui est profondément « conversion de la vie en vérité ». Deleuze, suivant en cela Jean Whal [12], avait bien vu le génie des auteurs anglo-saxons et plus proprement américains comme un génie du (saut au beau) milieu, parlant d’un « empirisme transcendantal » qui ne connaît pas les syntaxes philosophiques traditionnelles mais travaille autour ce qu’il appelait le dispars et les connexions. Leur synthèse est passive, mystique (tous les grands empiristes le sont dit Deleuze) ; le style est « transcendantaliste » : percevoir « à travers les faits désordonnés, les arbres de vie », disait Emerson. Il y a une forte relation entre le Walt Whitman de Deleuze et le Emerson de Stanley Cavell, entre l’ Unionisme (« la grande camaraderie ») whitmanien et le constitutionnalisme (démocratique) émersonien et pour les mêmes raisons immédiatement politiques qu’avait bien repérées Deleuze : « l’expérience de l’écrivain américain est inséparable de l’expérience américaine » [13]. Ainsi l’écriture fragmentaire de Walt Whitman, selon Deleuze est-elle inséparable du corps des Etats-Unis comme « union d’états fédérés » ; de même, selon Cavell, Emerson identifie son écriture à une première rédaction de la constitution de la nation [14]. Ce qui s’écrit chez l’un et l’autre s’écrit toujours sur, par-dessus, le long du corps de l’Amérique comme corps politique, c’est-à-dire en suivant en tous points les flux d’un Corps Sans Organe.

A ne pas le voir, à faire tournée la différence sur un autre axe, la pensée de Cavell-Emerson pourrait être suspectée de ne pas recéler une réelle puissance d’explication avec la pensée dans sa source grecque. Le pouvoir d’explication de cette pensée déterminée de Cavell-Emerson avec la question dans toute sa généralité serait-il limité ? Selon Derrida toute pensée se doit de l’être. Il faut pouvoir y répondre in(dé)finiment. Mais il n’est pas certain qu’y souscrirait justement Cavell-Emerson. Et pour une raison immédiatement politique : lorsqu’il parle de l’Amérique, il veut parler de sa constitution. L’Amérique est un continent politique. Toute position y est d’emblée (bénéfice primaire, non-secondaire !) entièrement à la surface d’une politique de l’interprétation, à la surface de « la constitution de (cette) nation, de sa démocratie ». La Constitution en Amérique, pourrait-on dire c’est le différent des différences, le sombre précurseur de toutes les avancées de la Démocratie. Et parfois cela prend du temps ; il y a un délai. Il faut rappeler tout de même l’importance de la question de l’esclavage chez Emerson et son retour perfectionniste par la voix de B. H. Obama dans son discours du 18 mars 2008 à Philadelphie [15]. B. H Obama est une représentation politique bien comprise du perfectionnisme [16]. Il inscrit son histoire dans la constitution américaine. Tout comme, Emerson, B.H Obama place son caractère (son humeur, son dégoût, parfois son horreur ou ses sentiments partagés) dans le corps de la Constitution dont il est la meilleure image. Il entend porter un amendement à « notre » (dit Cavell) constitution, s’inscrire dans la première (l’originelle celle qui n’a pas été écrite) rédaction de la Constitution américaine (qui n’est qu’un brouillon d’une « Union plus parfaite à réaliser », le XIIIe amendement n’étant qu’une pâle figure de ce qui reste à accomplir). Les détours dans la prose d’Emerson répondent aux multiples retours de B.H Obama aux linéaments de la Constitution : là où commence (et ne fait que commencer) la perfection. Le succès de B.H Obama est incontestablement un succès du perfectionnisme de Cavell-Emerson dont il n’aura pas fallut tant de temps pour assister à de nouveaux effets [17].

La question, telle que la pose Cavell, héberge ainsi non pas une folie mais une double folie. Une folie double pour deux raisons qui se regardent et sont liées au nom même d’Emerson, auquel il confie un rôle exceptionnel, puisque, comme il le dit clairement, c’est dans Emerson qu’elle ose advenir. D’abord, ici en France (Europe) où la tradition philosophique est si forte que personne en son for intérieur n’est prêt à concéder une telle importance à Emerson dans l’histoire de la philosophie. Et également en Amérique dont Cavell interroge sans cesse la vertu d’une « confiance en soi », confiance selon Emerson, confiance en l’écriture Emerson qui, malgré les doutes serait pourtant le premier à fournir à la pensée américaine quelque chose comme une fondation. Deux risques, un combat à deux faces. Du coté américain de la pièce, ce caractère de fondation est d’emblée frappée d’une étrange singularité car « fonder » c’est « découvrir » : « founding » (fonder) c’est trouver « finding » dit Cavell, reprenant les mots d’Emerson et marquant ainsi ce caractère de la langue ou de l’« idiome émersonien ». Emerson : un idiome « philosophique », qu’est-ce à dire ? Cavell aurait-t-il découvert ce qui se dérobe et insiste constamment dans la pensée de Derrida ?

Lorsque Emerson, désespérant de ses compatriotes, écrit dans Confiance en Soi (Self-Reliance) :

Ce conformisme les rend (les hommes) non pas faux dans quelques cas, auteurs de quelques mensonges, mais faux dans tous les détails. Aucune de leurs vérités n’est tout à fait vraie. Leur deux n’est pas le vrai deux, leur quatre pas le vrai quatre : si bien que chacune des paroles qu’ils nous disent nous chagrine, et nous ne savons par où commencer de les corriger.
 [18]

, il n’est peut-être pas évident de comprendre la signification de ce « deux » ou de ce « quatre » qui rendent son humeur chagrine, « Deux » : comme dans l’idée qu’il y a deux sexes ou deux Testaments ? « Quatre » comme dans l’idée que la terre a quatre directions ou qu’il y a quatre Évangiles ? Ce genre de difficulté est inhérente à la langue d’Emerson ; c’est par là qu’il se connecte à une philosophie du langage ordinaire. Il se peut que, comme le disait Austin, que cette expression ne soit pas la meilleure : peu importe. Qu’est-ce que l’ordinaire ? Comme le dit Raphaël Picon dans son introduction à sa toute récente traduction du discours aux étudiants en théologie de harvard :

Cet ordinaire reste ici en partie « hors d’atteinte », car les fondements du monde se dérobent à celui qui prétend les saisir ; le « fond des choses » reste inatteignable parce qu’il n’y aurait rien d’autre, dans ce « fond des choses », que ce qui arrive et apparaît. Puisque « toute connaissance est réception », le fondement n’est pas tant ce qui se recherche ou s’élabore, que ce qui surgit et se donne.

Emerson, en poète, n’évoque donc pas quelque chose comme une langue pure, formelle ou consensuelle, une langue porteuse de vérité (car justement nous ne saurions par où commencer) mais se replie vers une région étrange du langage où ces mots auraient comme un sens « natif » ou « transparent », ou les mots seraient auto-révélateurs. Sauf que ce sens n’existe pas : il est entièrement à construire entre nous. Ce qui ne fait pas pour autant d’Emerson un pragmatiste. Que dans cet idiome, les mots ne soient plus hors d’eux mais au plus près de leur adhérence au réel, cette idée que Cavell ne cesse d’exprimer, relève du fantasme d’un langage partagé (auquel il dira « aspirer à descendre ») et qu’il trouve chez Emerson. C’est le sens de « la grande intelligence » émersonienne (qu’on peut lire encore une fois dans le prisme de la « grande communauté » de Dewey). Une forme de cette « langue rêvée » comme le confie Derrida dans ses méditations sur Walter Benjamin ? Pas exactement. Ce serait plutôt tout le sel d’un appel à cet ordinaire (signe-réalité de cette confiance en-soi comme excès même), un appel qui reste toujours d’ailleurs à l’intérieur d’un appel romantique :

Je ne demande pas le grand, le lointain, le romanesque ; ni ce qui se fait en Italie ou en Arabie ; ni ce qu’est l’art grec, ni la poésie des ménestrels provençaux ; j’embrasse le commun, j’explore le familier ; le bas, et suis assis à leurs pieds. [19]

Il y aurait donc par rapport à la langue d’Emerson en suivant Cavell, non pas un problème mais deux, fort différents, qui rend la question double : l’Amérique saura-t-elle se confier à la langue d’Emerson, l’Europe saura-t-elle délivrer la pensée de Cavell de son idiome émersonien ? Cavell attribue une position difficile à Emerson, sujette à mésententes mais elle est précieuse. Si elle a le mérite de ne rien emprunter à toute une rhétorique de la fondation (ou de l’authenticité) de la philosophie traditionnelle en provenance d’Europe, elle demande en contrepartie d’effectuer un saut dans Emerson. « Hic Rhodus Hic Salta », pourrait-on dire en une formule dont dépendrait la chance de l’Amérique d’enlever le prix d’une victoire, de n’être pas simplement un écho à l’histoire philosophique européenne mais une répétition (au sens Deleuzien). L’Amérique saura-t-elle écouter sa voix, celle d’Emerson ? Cette question est permanente, chez Cavell. Encore faut-il se frayer un accès à Emerson. Et comment ? Cela s’entend comme la « levée d’un refoulement » attaché à son nom, permettre le retour de ce refoulé . Il y a un complexe américain autour d’Emerson, une ambivalence qui tourne autour par exemple de la compréhension de cette vertu qu’est cette « confiance en soi » à laquelle appelle Emerson, et dont le moindre des aspects contre-transférentiels est qu’elle n’a rien à voir avec une fondation de l’ordre d’un sujet. Car adopter la « confiance en soi », c’est au final en « rejeter l’échelle » . Il n’y a pas dans cette « confiance en soi » d’autosuffisance, de conformité à un « soi-même » possible. Exit, dans la pensée de Cavell tout « américanisme », tous les mythes américains sous l’espèce par l’exemple de la croyance en une destinée manifeste (typique de l’idéologie impérialiste américaine). La question demeure et est destinée à demeurer de ce « Soi », en définitive, dont s’affranchit « cette confiance » qui tout de même est dite une « confiance en soi » mais qui, alors, ne devrait rien à un certain sujet, à sa philosophie.

On comprend que la portée en soit politique, en un sens aigu. Portée « psychologique » également, la plus actuelle. Car du coté européen de la pièce qu’en est-il ? Une fois le pont Emerson ouvert en Amérique par Stanley Cavell resterait sans doute à entreprendre l’autre portée de son accès vers, cette fois, l’Europe. Mais par où passerait-il ? Gémellité de Nietzsche et Emerson tout d‘abord ! Et qu’il revient notamment et au premier chef à Stanley Cavell d’avoir révélée. Mais a-t-on compris toute la génialité et la socialité du texte émersonien et nietzschéen, la pratique du texte qu’elle implique et à laquelle il nous invite ? A-t-on compris la leçon perfectionniste de Cavell ? Créer un lecteur qui puisse s’emparer du texte, tel est le sens de l’écriture perfectionniste. Mais alors toute une politique de l’interprétation préalable pesant sur le nom de Nietzsche doit être revue [20]. Dans cette perspective pas plus que celle d’Emerson, la pensée de Nietzsche n’est ennemie de la liberté. Elle se relie entièrement aux penseurs critiques de la démocratie qui ont été aussi son meilleur soutien (pensons à John Adams, Matthew Arnold, William James, Thomas Jefferson, Alexander Hamilton, John Stuart Mill, Alexis de Tocqueville !). Mais il faut aller encore plus loin et nous demander, comme l’exige Cavell : la démocratie ne doit-elle pas aussi s’honorer de cette querelle ? Cette question est-elle simplement possible étant donné le tour herméneutique et l’horizon d’une clôture de la métaphysique défendus par toute une partie influente de la philosophie contemporaine (qui prétend s’alimenter à Nietzsche, Heidegger en tête) et à laquelle, véritable amnésie et défaut dans la lecture de ces auteurs perfectionnistes, on n’a guère pu qu’opposer cet arc théorico-politique reliant Habermas à John Rawls (avec Nietzsche, cette fois, notons-le, comme contre-modèle [21]). La démocratie dite délibérative : en avons-nous besoin ? Il serait facile de montrer qu’elle tourne autour de l’ « homme commun ». L’homme commun : là voilà peut-être la dernière illusion, la dernière équivoque, le dernier obstacle qui nous barre l’accès à la fois à Emerson et à Nietzsche. Car « Il n’y a pas d’homme commun » comme le disait Emerson et avec lui Nietzsche qui y entendait la rengaine du « dernier homme ».

Quelles seraient alors les conditions, après l’œuvre proprement américaine de Stanley Cavell, d’une lecture ici, en Europe, d’Emerson ? Ce ne serait pas sans le secours de Deleuze et de sa lecture de Nietzsche que la lecture d’Emerson, une lecture perfectionniste, pourrait nous revenir et nous enrichir d’une répétition. Deleuze qui disait : « ce qui revient dans l’éternel retour c’est l’homme plébien » [22], autre nom à méditer sans doute de « l’homme américain ». S’il en est bien ainsi, l’originalité de cette folie de Cavell-Emerson c’est pour « nous » incontestablement du coté de Deleuze-Nietzsche que se trouvent les prolongements les plus inattendus et les plus riches.

Notes

[1] Entretien avec François Ewald paru dans un numéro au Magazine littéraire consacré à Jacques Derrida, 286, mars 1991

[2] La citation exacte est : « La déconstruction est avant tout la réaffirmation d’un “oui” originaire ». Jacques Derrida. Septembre 2000, dans Le Monde de l’éducation n° 284. Propos recueillis par Antoine Spire.

[3] Depuis au moins L’écriture et la différence – Force et Signification, Seuil, 1967

[4] S. Cavell. Epilogue de Conditions nobles et ignobles - La constitution du perfectionnisme moral émersonien, éditions de L’Eclat, 1993, p.209. Repris dans Qu’est-ce que la philosophie américaine ?

[5] Depuis The claim of Reason traduit en français par les Voix de la Raison

[6] Qu’est-ce que la philosophie américaine ? Folio Essais, 2009, est une réédition de trois essais déjà parus aux éditions de l’Éclat :
-  Une nouvelle Amérique encore inapprochable.
-  Conditions nobles et ignobles - La constitution du perfectionnisme moral émersonien
-  Statuts d’Emerson Constitution, philosophie, politique

[7] The public and its problems de John Dewey. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) et présenté par Joëlle Zask. Gallimard, "Folio Essais". Avril 2010.

[8] Un optimisme démocratique qui chez Dewey s’aimente à Emerson. cf. http://study.stanley-cavell.org/John-Dewey,49

[9] « William Carlos Williams qui remonte à Porto Rico, à l’Espagne, à Colomb, aux origines de la conquête par filiation maternelle, estime que l’Amérique n’a jamais été abordée. Il le dit dans Au Grain d’Amérique où il montre que les entreprises qui se succédèrent au Nouveau Monde furent autant d’entreprises avortées, Éric le Rouge, Christophe Colomb, l’élizabéthain Raleigh, le Mayflower ayant en commun d’être toujours restés pour ainsi dire sur le seuil. Image parfaite de cette quête incomplète : Colomb, occupé jour et nuit à déchiffrer à même la surface de l’Océan rameaux, plantes, buissons, algues, débris d’un continent, signes de terre morcelée, Colomb à qui ne sera réservée que la découverte des îles, Colomb dont le destin prend fin avec son arrivée » William Carlos Williams, Au grain d’Amérique, Christian Bourgois, 1980, Traduction de Jacques Darras, Introduction p.11.

[10] Emerson, Self-Reliance cité par Nietzsche dans Schopenhauer Educateur

[11] Jacques Derrida, Violence et métaphysique – essai sur la pensée d’Emmanuel Levinas in l’écriture et la différence, 1967, Edition du Seuil, p.119.

[12] Les Philosophies pluralistes d’Angleterre et d’Amérique, 1920 ; rééd. préface de Thibaud Trochu, Les Empêcheurs de penser en rond, 2005.

[13] cf. Ch VIII de critique et clinique mais aussi le chapitre sur Melville (« Faire naître le nouvel homme ou l’homme sans particularité »

[14] Cf p.30. Statuts d’Emerson constitution, philosophie, politique : « Depuis au moins Confiance en soi, Emerson identifie son écriture, ce que j’appelle sa qualité d’auteur philosophique, à une première rédaction de la constitution de la nation ; ou, comme j’en viens maintenant à le dire, à un amendement de notre constitution. Lorsqu’il dit dans cet essai : « Aucune loi ne peut m’être sacrée que celle de ma nature. », il n’en dit pas plus que ce qu’avait dit Kant, - que, pour utiliser une formule de « Destin », « nous sommes des législateurs », législateurs du monde des conditions et des objets, et législateurs de nous-mêmes dans le monde de l’inconditionné et de la liberté. Mais la phrase qui suit dans Confiance en soi, accomplit un pas de plus : « Bien et mal ne sont que des mots très aisément applicables à ceci ou à cela ; la seule chose juste, c’est ce qui est selon ma constitution ; la seule fausse ce qui va contre » (Que ce passage anticipe sur la généalogie de la morale nietzschéenne n’a rien d’accidentel.) »

[15] Barack Obama – De la race en Amérique essai – traduction et introduction de François Clémenceau, Grasset 2008.

[16] Cf. http://study.stanley-cavell.org/Une-representation-politique-du

[17] Il n’était pas difficile de prévoir que la question de la race étant résolue (si ce n’est achevée), le mouvement démocratique s’emparerait du capitalisme le plus ordinaire (enrichissement éhonté, spéculation, financiarisation de l’économie réelle) comme nous le voyons actuellement

[18] cité dans Sandra Laugier, « Emerson, père fondateur refoulé ? » Presses de Sciences Po - Raisons politiques, avril 2006, n°24, p.21

[19] Emerson, The American Scholar.

[20] Cf . http://study.stanley-cavell.org/Au-dela-de-la-reception-de

[21] Cf . http://study.stanley-cavell.org/Au-dela-de-la-reception-de

[22] Dans Différence et répétition

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