Le Perfectionnisme (philosophique)
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Qu’est-ce qu’un Lapsus ?

Petite scène d’un quotidien (Libération)

lundi 3 août 2009, par JohnDoe

On a dit dans la presse que jamais une campagne américaine n’avait suscité autant de passion, et la presse en a été évidemment l’agent principal. Jamais sans doute les mots, les petites phrases, les automatismes de la langue, les attitudes, tout ce qui appartient à l’idiome des candidats n’a fait autant l’objet de décryptages, et de commentaires. La manière dont nous avons vu nos pensées être impactées par un évènement aussi mondialisé, n’a cessé de nous interroger durant toute cette campagne : le départ était-il toujours évident entre une représentation, une expression authentique et une fausse ? Et est-ce qu’il s’agit-il bien de cela : de l’ « authenticité » ?

Perfectionnisme et contre-façons

Est-ce que la question au centre du perfectionnisme n’est pas finalement celui de la façon et de la contre-façon ? Des modes théâtraux de la présentation de la vérité ? Cette question fût plus que jamais posée pendant la campagne présidentielle américaine dernière. Elle renvoie à celle des versions dénaturées, du perfectionnisme.

Parlant de la confiance en soi émersonienne, Cavell écrit :

« Les versions fausses ou dégradées du perfectionnisme semblent être partout de nos jours, depuis des best-sellers portant des titres du style Comment s’aimer soi-même, jusqu’à la campagne de publicité pour l’Armée de terre à la télévision encourageant à s’engager avec le slogan : « Réalisez-vous complètement ». On peut trouver ces formules difficiles à distinguer d’une remarque d’Emerson où, il mentionne ce qu’il appelle le « courage d’être ce que nous sommes ».

C’est bien une telle dénaturation qui a été constamment risquée au long de cette campagne. Mais c’est aussi une dimension sceptique du politique, constamment mise en avant par Cavell dont toutefois il ne désespère jamais, comme de la victoire finale, en préférant voir dans ce risque, en fait, une partie intégrante de l’enjeu démocratique.

« Quelles que soient les confusions qui attendent la pensée philosophique et morale, la réalité de versions dégradées ou parodiques d’une possibilité devrait-elle nous priver du bien de cette possibilité ? Que des prétentions dégradées au christianisme, à la philosophie ou à la démocratie soient inévitables, cela ne signifie pas, pourrait-on dire, une défaite de l’objet authentique, mais cela fait partie de son contexte et de sa motivation. Si bien que, de façon générale, la mission du perfectionnisme dans un monde de fausse démocratie (et de faux appels à la démocratie) est de découvrir la possibilité de la démocratie, qui pour exister doit, de manière récurrente, être (re)découverte. »

Rumeur d’un Lapsus...

En septembre 2008, une vidéo de moins de dix secondes prises sur une interview télévisée a été diffusée sur internet. Cet extrait isolé de son contexte montre B.H Obama disant à un moment « John McCain did not talk about my muslim faith » face à un interviewer paranoïaque qui l’oblige à se reprendre (tellement il est ancré dans les esprits qu’il n’y a pour un candidat à la présidence américaine qu’une seule religion digne de foi : la religion chrétienne).

Une vidéo du prétendu lapsus est encore disponible [1] et montre que Obama répond clairement, en fait, à une autre question, qu’il réagit au ton emporté d’une campagne politique qui s’en prendrait à la vie privée. Ce qu’il dit est ceci : de même qu’il s’est interdit de faire intervenir le moindre rapport entre la question politique de l’avortement et la vie privée des candidats adverses [2], de même il salue McCain de n’avoir pas fait d’allusion à ce qu’il appelle à ce moment de l’interview « sa foi musulmane », d’où le « he never talked about my muslim faith ». Il faut comprendre bien sûr, par là, ce que McCain aurait été tenté d’insinuer, ou se servant de façon lattérale des éléments de la vie d’Obama (il était notoire que son père était musulman..).

L’idée que B.H Obama aurait reconnu ainsi sa foi musulmane commence, néanmoins, à faire le tour de toutes les rédactions... On imagine l’agitation dans les rédactions des journaux pour nous présenter (ou nous représenter) ce qui est devenu réellement à force de reprises la rumeur d’un lapsus calamiteux et fatal. Cela n’était pas sans rappeler ce passage de his girl Friday, de 1940 (avec Cary Grant et Rosalind Russel), dont parle S. Cavell (dans à la poursuite du bonheur ) où un journaliste compose au vif même des évènements l’actualité et les rubriques de sa première page de journal, (ce qu’on appelle sa « Une » ou, en anglais sa Frontpage). Il en invente de toute pièce l’arrangement d’une manière particulièrement savoureuse rangeant l’histoire d’un coq à la rubrique « société » et les dernières nouvelles Hitler « aux faits divers ».

Petite scène d’un quotidien (Libération)

Rien n’a changé ! Et effectivement c’est tout à fait dans le même style avec l’apparition remarquable d’un autre animal que, dans un article de Libération (en date du 10 septembre 2008), le quotidien se fait l’écho sous la plume du journaliste François Meurisse de ce prétendu lapsus.

L’auteur se tire de cette contrainte, en proposant une petite histoire dont la moralité était apte à susciter notre perfectionnisme.

Il intitule son article «  Obama, le rouge à lèvres et le cochon  », en condensant deux expressions prétendument malheureuses de B. H Obama : l’une où il parlerait, donc, de sa « foi musulmane » et l’autre où il reprendrait de façon sexiste (c’est le sous-entendu de cet article) de la bouche de Sarah Palin sa propre blague. Cette blague, est une sorte de « private joke » plutôt de mauvais goût (en tout cas consensuelle) que Palin avait faite face à un auditoire de l’état d’Alaska (qu’elle représentait) : « quelle est la différence entre les mères de Hockey » et un pitbull (et non pas un cochon) » ? Réponse : « le rouge à lèvre ». Obama avait repris cette blague devant un auditoire qui lui était acquis en désignant la nomination de Sarah Palin comme vice-présidente de son adversaire MCain comme un simple habillage flatteur (et démagogique) d’une politique qui restait mauvaise, d’où l’expression américaine qu’il n’est sans doute nécessaire d’être linguiste pour la comprendre de "mettre du rouge à lèvre à un cochon" ("put a lipstick on a pig. It’s still a pig.").

Ce jeu d’esprit sur des locutions relève de tout un contexte de non-dits. L’auteur de l’article n’aurait-il pas mieux été averti de faire la différence entre un "pig" et un "pork" ?

Tout un contexte pèse sur le journaliste rendant l’exercice de style, au départ plutôt amusant, révélateur, en fait, des forces de contrainte et des effets politiques déformants. Le philosophe n’a-t-il pas intérêt à lire la presse, pour voir comment, en l’occurrence, un simple exercice de style journalistique, s’avère révélateur non pas tant d’un inconscient américain que finalement des forces qui pèsent sur une vision bien locale d’un quotidien bien français ?

Notes

[1] Ces vidéos ont tendance à disparaître au fur et à mesure. On la trouvera également sur http://electionsus.blogs.liberation...

[2] il s’agissait en arrière-plan de la fille de Sarah Palin qui était, au moment de l’interview, enceinte hors mariage, à 17 ans

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