Le Perfectionnisme (philosophique)
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Qu’est-ce que le perfectionnisme ?

samedi 30 janvier 2010, par Pascal Duval

Le perfectionnisme au sens philosophique (à ne pas confondre avec le perfectionnisme dit "psychologique") vient de la philosophie anglo-saxonne mais revient vers la philosophie continentale avec Stanley Cavell qui en renouvelle la notion.

Dans une certain courant anglo-saxon le perfectionnisme peut être dit une éthique conséquentialiste rivale de l’utilitarisme. Tandis que l’utilitarisme est une théorie téléologique qui vise la maximisation du bien (ou des biens) du plus grand nombre, le perfectionnisme demanderait la maximisation du bien (ou des biens) de quelques êtres d’exception. Ainsi conçu le perfectionnisme possède des variantes ou des acceptions. Dans une version "forte", par exemple, qu’a identifié notamment John Rawls dans sa Théorie de la justice, c’est l’ensemble des institutions d’une société qui seraient entièrement soumises à ce qu’il appelle "la production des grands hommes". Il devient alors en toute rigueur un conséquentialisme de l’excellence que Rawls décide d’écarter pour fonder une théorie libérale démocratique. La réception (avec les problèmes de traduction qu’il pose en anglais) de Nietzsche se trouve clairement au centre de cette formulation rawlsienne et qui a une très grande influence sur la pensée américaine.

Stanley Cavell entend montrer, contre John Rawls, que le perfectionnisme peut (et doit) se concilier avec une pensée démocratique telle qu’on la trouve de façon emblématique chez Emerson.

Dans ce contexte critique, le terme de perfectionnisme fait déjà en soi l’objet d’une débat et sert parfois d’argument pour invalider des options morales ou politiques (qui peuvent être, par ailleurs, tout à fait justes). Le terme lui-même est un héritage complexe au confluent de plusieurs langues et plusieurs traditions (religieuses, politiques). L’anglais (ou l’américain) le marque fortement sous le nom de perfectionism et en fait donc une théorie téléologique (opposé à déontologique) comportant une histoire et un cadre d’argumentation bien particulier. Si ce terme est d’abord ancré dans la théorie morale anglaise qui s’exporte aux Etats-Unis avec un auteur comme Henry Sidgwick (lui-même influencé par Matthew Arnold) on trouverait de proche en proche des racines perfectionnistes chez beaucoup d’auteurs auxquels on ne s’attendrait pas (comme par exemple John Stuart Mill, tenu pour un des piliers de l’utilitarisme). Un autre courant plus continental relierait le perfectionnisme a cette idée qu’on trouve chez Rousseau d’une perfectibilité de l’être humain et l’idée allemande d’une formation ou d’une Bildung (qu’on trouve chez Herder et qui aura un grand d’avenir dans la philosophie allemande jusqu’à Nietzsche).

La grande discussion actuelle sur le perfectionnisme consiste à savoir s’il a vocation à être une théorie (morale ou même politique) ou s’il ne serait pas plutôt une dimension de la vie morale (voire esthétique ou intellectuelle) qui traverse la philosophie elle-même. Le perfectionnisme notamment avec la ré-interprétation qu’en fait Stanley Cavell fait ainsi bouger les lignes du cadre argumentatif de toute une théorie morale (et politique) et plus généralement de ce qu’on appelle en milieu anglo-saxon la Value Theory.

Une définition cardinale

Thomas Hurka définit ainsi le perfectionnisme :

Cette théorie morale commence par rendre compte de la vie bonne, ou de la vie désirable en soi. Certaines propriétés, selon elle, constituent la nature humaine ou caractérise l’humanité de façon intrinsèque. Elle affirme ensuite que la vie bonne, développe ces propriétés à un degré supérieur ou réalise ce qui est au cœur de la nature humaine. Différentes versions de la théorie peuvent être en désaccord sur les propriétés en question et ainsi se trouvaient en désaccord sur le contenu de la vie bonne. Mais ils partagent l’idée fondamentale que ce qui est bon, finalement, est le développement de la nature humaine.
 [1]

C’est une caractérisation qui remonte à Aristote et à sa conception de la vie bonne. Rapporté à une telle origine, il est intéressant de remarquer que le perfectionnisme ne se réduit donc pas pas à une théorie morale puisque chez Aristote justement c’est le rôle du politique et des structures politiques de promouvoir la vie bonne entre les individus. La "polis" étant ce qu’il y a de mieux pour promouvoir la vie bonne, elle devrait être choisie parmi les autres formes d’organisation sociale.

Pour évoquer le perfectionnisme, on ne peut mieux, sans doute, en évoquer l’exemple qu’en la personne de Socrate à qui Platon fait dire :

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Ma seule affaire, c’est en effet d’aller par les rues pour vous persuader, jeunes et vieux, de ne vous préoccuper ni de votre corps, ni de votre fortune aussi passionnément que de votre âme, pour la rendre aussi bonne que possible ; oui, ma tâche est de vous dire que la fortune ne fait pas la vertu ; mais que de la vertu provient la fortune, et tout ce qui est avantageux, soit aux particuliers, soit à l’État.
 [2]

Les perfectionnistes moraux pensent que les questions antiques, tel que « est-ce que je vis comme je devrais vivre ? », sont fondamentales. L’exemple antique se poursuit ainsi dans les formulation les plus récentes du perfectionnisme qui rappelle le thème d’une éthique de la vertu qu’on trouve, par exemple, chez Alasdair MacIntyre.

Histoire et généalogie du terme "perfectionnisme"

Henry Sidgwick et le cadre argumentatif d’une théorie morale

Henry Sidgwick, philosophe anglais, publie en 1874 the methods of ethics qui fournit à la philosophie américaine (universitaire), tout le cadre de son discours [3]. Y sont introduits tous les termes comme ceux d’"intuitionnisme", de "perfectionnisme", de "principe téléologique" versus "principe déontologique".

La grande question de Sidgwick est la suivante :

Qu’est-ce que nous considérons communément comme des raisons finales valides d’agir ou de nous abstenir ? Ceci(..) est le point de départ de toutes les discussions du traité actuel : qui ne consiste pas principalement à prouver ou réfuter la validité de telles raisons, mais plutôt à exposer les différentes méthodes —ou procédures raisonnables pour déterminer la conduite valide dans tout cas particulier— qui sont logiquement liées à ces différentes raisons finales largement acceptées.

Les raisons communes et ultimes sont parfaitement identifiées, selon Sidgwick et se range en trois catégories que sont les notions (1)du bonheur (2) de l’excellence ou la perfection (comprenant la vertu ou perfection morale comme son élément déterminant), considérées comme fins ultimes, et (3) le devoir en tant qu’il est prescrit par des règles inconditionnées. Ayant repéré trois méthodes (ou système de justifications) principales qu’il appelle « hédonisme psychologique (ou « égoïste ») », « intuitionnisme », « hédonisme social » l’objet de the Methods of Ethics est de les confronter les unes aux autres, de les mettre en balance dans une forme de délibération. Parmi les fins ultimes il y a deux fins qui commandent deux méthodes différentes. La Perfection (appelée aussi "Excellence") d’un coté et le Bonheur de l’autre. En ce qui concerne le Bonheur, le système se distingue en deux : c’est la différence entre l’"Hédonisme social" et l’"Hédonisme égoïste".

Si l’hédonisme social s’avère supérieur à l’intuitionnisme selon lui, il ne trouve aucune supériorité argumentative de cet "hédonisme social" sur l’"hédonisme égoïste". Il lui manque toujours quelque chose comme une intuition éthique fondamentale dès lors, comme il le dit, qu’il n’est pas prêt de succomber à ce qu’il appelle un « héroïsme aveugle ». Le débat de Sidgwick se concentre sur l’intuitionnisme kantien, qui l’amène à pointer le défaut de relation entre le bonheur personnel et le bonheur général, et à laisser le perfectionnisme progressivement à l’arrière-plan de la discussion.

John Rawls et le rejet politique du perfectionnisme

Chez John Rawls, non plus, qui reprend tout ce cadre argumentatif, le perfectionnisme n’est un bon candidat. Au paragraphe 50 de la Théorie de la Justice, il fait porter à Nietzsche ce qu’il appelle la version forte du perfectionnisme inacceptable du point de vue d’une théorie démocratique non-élitiste.

50. Le principe de perfection ( …) Il en existe deux variantes : dans la première, il est le seul principe d’une théorie téléologique qui impose à la société d’organiser les institutions et de définir les devoirs et les obligations des individus dans le but de maximiser les réalisations de l’excellence humaine dans les domaines de l’art de la science et de la culture. Il est évident que le principe est d’autant plus exigeant que l’idéal correspondant est placé plus haut. Le poids absolu que Nietzsche donne parfois à la vie des grands hommes, tels Socrate et Goethe, est inhabituel. Parfois il écrit que l’humanité doit sans cesse se dépasser pour produire des grands hommes. Nous donnons de la valeur à nos vies en travaillant pour le bien des spécimens supérieurs. La conception de l’excellence qui se trouver chez Aristote est certainement plus répandue. La variante la plus courante est celle où le principe de perfection est reconnu comme un principe parmi d’autres, au sein d’une théorie intuitionniste.
 [4]

Cette interprétation dans le fil d’un portrait d’un Nietzsche élitiste (perfectionniste "par excellence") est très populaire aux Etats-Unis. Le procès, par exemple de 1924 dit "Leopold et Loeb" eu un important impact sur la culture populaire. Darrow invoque dans sa plaidoirie [5] pas moins de 15 fois le nom de Nietzsche à décharge. C’est l’influence de philosophie de Nietzsche sur la jeunesse impressionnable de ses clients qui est invoqué pour expliquer les horribles crimes de ses clients. Les accusés inspirèrent nombre de film et de fiction de pièces de théâtre telle que la pièce de 1929 intitulée ’The Rope’ (la corde) repris dans le film de Hitchcock de 1948 du même nom.

James Conant a insisté sur les problèmes de lecture de Schopenhauer éducateur de Nietzsche d’où vient très précisément cette traduction de "spécimens supérieurs" en anglais qui sont en fait des exemples humains ou des représentations ("Exemplare" est le terme qu’utilise Nietzsche) et qui n’impliquent, selon lui, aucune répartition des biens sociaux et culturels privilégiant certains êtres d’exception [6]. Selon Stanley Cavell également, John Rawls se méprend sur ces exemples d’humanité remarquables qui sont comme des "représentations de notre moi réalisables mais non-réalisées" d’Emerson, autorisant à penser un perfectionnisme démocratique. Comme les théoriciens (Thomas Jefferson, Alexander Hamilton, William James, John Stuart Mill) qui ont compté dans l’établissement de la démocratie américaine la querelle qu’entreprendrait Nietzsche avec la démocratie (à son époque) serait fonction de cet équilibre entre la tyrannie de la majorité (comme la nomme également Alexis de Tocqueville) et l’aspiration à l’excellence de l’Exemple.

Dans cette perspective c’est la réception de Nietzsche en Amérique qui doit être entièrement revue.

John Wesley et la "Christian perfection"

Une des sources du perfectionnisme se trouve dans le christianisme historique.

Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait
 [7]

, est-il dit dans l’évangile selon Saint-Mathieu.

Cette injonction aura eu un écho célèbre dans la doctrine de John Wesley prédicateur anglais fondateur de l’église méthodiste (importante également au Etats-Unis). Au départ de la vie du chrétien, selon John Wesley, est placée une perfection. Sans pour autant le dé-responsabiliser d’une vie en accord avec le Christ, cette perfection comporte déjà la donne d’un salut "ici et maintenant". Dans une vie religieuse rigoureuse nous sommes de la naissance à la mort dans un procès perfectif. La sanctification (seul terme sous laquelle une perfection s’avère possible) ne peut être obtenue qu’après la mort. Toute une logique du devoir, de la vie, de la promesse divine, de ce coté de la tombe en découle. La doctrine de John Wesley s’oppose à une telle vision. Dans la vie selon la Christian perfection, le procès de la vie spirituelle est « réalisé » dès que la vie a commencé. La perfection est au départ, c’est un processus qui est déjà atteint dès qu’il a commencé.

Matthew Arnold

L’héritage et la réception de Matthew Arnold, penseur et essayiste perfectionniste et victorien, s’avèrent importante. Matthew Arnold ouvrier d’une conception de l’État et de l’Enseignement, passeur de toute culture aussi bien intellectuelle que politique porte une vision de la culture au centre de laquelle se trouve une vision sécularisée de la perfection.

(…) But, finally, perfection,—as culture from a thorough disinterested study of human nature and human experience learns to conceive it, is a harmonious expansion of all the powers which make the beauty and worth of human nature, and is not consistent with the over-development of any one power at the expense of the rest. Here culture goes beyond religion, as religion is generally conceived by us.
 [8]

Ce perfectionnisme de la culture qui donne une importance au devenir humain Stanley Cavell y fait écho, en rappelant notre familiarité à cette idée, toute transcendance mise à part :

L’idée d’être fidèle à soi-même, ou à l’humanité qui est en soi-même, ou à l’humanité qui est en soi-même, ou encore à l’idée de l’âme partant en voyage (vers le haut, vers l’avant), se trouvant d’abord perdue au monde, et exigeant un refus de la société niveleuse, au nom de quelque chose qu’on appelle souvent culture – cette idée nous est familière depuis la République jusqu’à des œuvres aussi différentes qu’Etre et Temps de Heidegger et Pygmalion de G.B Shaw.

Perfectionnisme et traditions

Issu de la tradition philosophique anglo-saxonne, le perfectionnisme partage son inspiration avec tous les courants qui croisent la culture comme entreprise morale et intellectuelle et place le souci de l’âme au centre de la philosophie. Le christianisme historique n’en est pas l’unique source. Hilary Putnam par exemple va chercher l’inspiration du perfectionnisme dans une tradition judaïque avec des auteurs comme Martin Buber, Emmanuel Levinas et Franz Rosenzweig.

Citations perfectionnistes

Le perfectionnisme est la dimension de la pensée morale qui vise moins à réfréner le mal qu’à libérer le bien
 [9]
L’homme est une corde, nouée entre animal et métahomme – une corde par-dessus un gouffre (…) Ce qui est grand chez l’homme, c’est qu’il est un pont et non pas un but : ce que l’on peut apprécier chez l’homme, c’est qu’il est un surpassement et une immersion.
 [10]

A mesure qu’on a plus de lumière, on découvre plus de grandeur et plus de bassesse dans l’homme.
 [11]
Cette duplicité de l’homme est si visible, qu’il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes. Un sujet simple leur paraissait incapable de telles et si soudaines variétés d’une présomption démesurée à un horrible abattement du cœur.
 [12]

Formes dégradées du perfectionnisme

Comment s’aimer soi-même ? (un titre de manuel de psychologie positive)
Réalisez-vous complètement ! (une formule de coaching)
Soyez vous-mêmes !! (un slogan publicitaire de préférence en anglais)

Corpus perfectionniste

La République Platon
L’Ethique à Nicomaque Aristote
L’Evangile selon Saint Mathieu
Les Confessions Saint-Augustin
Hamlet, Coriolan, La Tempête Shakespeare
Les Pensées Pascal
Fondements de la métaphysique des mœurs Kant
Fragments de l’Athenaeum, Sur l’incompréhensibilité Friedrich Schlegel
La Marquise d’O Kleist
De la liberté, De l’assujetissement des femmes Mill
Hedda Gabler, La Maison de poupées Ibsen
Culture et Anarchie, la plage de Douvres Matthew Arnold
Le savant américain, Confiance en soi, Expérience Emerson
*Schopenhauer éducateur Nietzsche
Pour une critique de la Philosophie du Droit de Hegel – Introduction Marx
Walden Thoreau
L’interprétation des rêves, Malaise dans la civilisation, Le Délire et les rêves dans la Gradiva de Jensen Freud
Pygmalion Shaw
Essais choisis W.C Williams
Expérience et nature John Dewey
Être et Temps,L’origine de l’œuvre d’art, qu’appelle-on penser ? Heidegger
Les Recherches philosophiques Wittgenstein
Les métamorphoses Ovide
La Divine Comédie Dante
Les Essais Montaigne
L’Ethique Spinoza
Celui qui n’est pas né : la vie et la doctrine du maître zen Bankeï, Sur l’Education esthétique de l’homme Schiller
Les Rêveries du Promeneur Solitaire Rousseau
Faust, Wilhem Meister Goethe
La phénoménologie de l’esprit Hegel
Le Prélude Wordsworth
Biographica literaria Coleridge
La Répétition, Post-Scriptum définitf et non scientifique aux Miettes philosophiques Kierkegaard
Les Feuilles d’herbe Walt Whitman
Pierre Herman Melville
Temps difficiles, les grandes espérances Dickens
La Renaissance William Pater
L’Idiot Dostoïevski
Huckleberry Finn Mark Twain
Les Variétés de l’expérience religieuse William James
La Bête dans la jungle Henry James
La Théorie de la classe de loisir Veblen
Femmes amoureuses D.H Lawrence
Now Voyager I.Rapper

 [13]

Notes

[1] Hurka, Thomas (1993). Perfectionism. Oxford University Press, p. 3.

[2] Platon. L’apologie de Socrate.

[3] John Rawls en 1982 en rédigera l’avant-propos de la réimpression de la dernière édition (datant, elle, de 1907

[4] Rawls, John. ’’Théorie de la Justice’’, p. 362.

[5] http://www.law.umkc.edu/faculty/pro...

[6] Conant, James F. ’’Nietzsche’s Postmoralism. Essays on Nietzsche’s Prelude to Philosophy’s Future’’, Cambridge University Press, p183.

[7] Bible de Louis Segond,verset 48 du chapitre 5 de l’évangile selon Saint-Mathieu

[8] Arnold, Matthew, Culture and Anarchy - Chapter I. Sweetness and light - § 9

[9] Cavell, Stanley, ’’Qu’est-ce que la philosophie américaine ?’’, trad. Ch. Fournier et S. Laugier, Gallimard, Folio, 2009, p. 235.

[10] Nietzsche, ’’Prologue de Zoroastre’’ dans la traduction de Romain Sarnel l’Arche – 2000, p15.

[11] Pascal, Les pensées

[12] Pascal, Les pensées

[13] Cavell, Stanley, Conditions nobles et ignobles, p51.

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