Le Perfectionnisme (philosophique)
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Qu’est-ce que le succès de la philosophie ?

Une question pour ne pas périr d’ennui

mardi 21 septembre 2010, par Pascal Duval

Et si la philosophie ne s’éclairait plus à partir de son origine ou de sa fin (d’un telos), mais à partir de ce que Cavell à la suite d ‘Emerson appelle son « succès » (au sens de « réussite » et également au sens de « successeur ») c’est-à-dire le pouvoir de se mettre à l’écoute du Monde, et de nous transformer ?

Prenez garde quand le grand Dieu fait venir un penseur sur notre planète. Tout est alors en péril. C’est comme quand dans une grande ville un incendie éclate et que personne ne sait ce qui est encore en sécurité et où cela finira. Alors il n’est rien dans la science qui demain ne puisse être renversé, il n’y a plus de réputation littéraire qui tienne, pas même les célébrités prétendues éternelles ; toutes les choses qui à cette heure sont chères et précieuses à l’homme ne le sont que compte tenu des idées qui ont surgi sur leur horizon spirituel et qui sont cause de l’ordre présent des choses comme le pommier produit ses pommes. Un nouveau degré de culture bouleverserait sur-le-champ tout le système des préoccupations humaines.

 [1]

A coté d’Emerson figure Nietzsche. C’est à un tel pouvoir que Nietzsche et Emerson confient la philosophie lorsqu’ils déclarent emboîter le pas à un nouveau degré de culture. Ce pas s’accomplit, c’est certain, dans ceux de Platon. Mais de quelle manière exactement le nouveau pas suit le précédent ? Si cette idée d’un retour d’une forme plus élevée à une forme plus « ordinaire » (le mot est lancé) est bien présente chez Platon dans le mythe d’une paideia, d’une éducation qui prend en main comme le dira Heidegger le domaine complet de l’homme, il est aussi incontestable que s’ouvrent avec Cavell d’autres possibilités d’interprétations, d’autres lectures, d’autres mystères qui ne sont pas forcément et rigoureusement platoniciens. C’est toujours, pensera-t-on, la même question qui s’entretient encore avec Platon (en même temps qu’elle s’en écarte sensiblement). N’est-ce pas elle qui ressurgit dans une préoccupation plus actuelle, plus inquiète à trouver (formule à méditer) “la place de la pensée dans une vie réconciliée” ? C’est là même question et pourtant différente que pose Emerson (encore et toujours par rapport à Platon) lorsqu’il en appelle au « pouvoir pratique » de la philosophie (là où Nietzsche parlera de « transvaluation des valeurs »). C’est la question du caractère philosophique. Une réappropriation moderne, si l’on veut, mais qui va tout autant chercher dans le romantisme les motifs de son questionnement, de son angoisse, de son scepticisme.

C’est un motif présent par exemple dans cette phrase terrible de Goethe, cité dans Schopenhauer éducateur, texte fondamental de Nietzsche, qui nous qui nous guette comme un pic sur l’océan de la vie lorsque nous sommes sur ce chemin d’une redescente de notre compréhension vers ce qu’il appelle une « vie propre et régulière » :

L’homme est né pour une situation limitée ; il peut comprendre des buts simples, proches et définis et il s’accoutume à user des moyens dont il dispose sous la main ; mais dès qu’il est au-delà, il ne sait ce qu’il veut ni ce qu’il doit et c’est tout un, qu’il soit dispersé par la multitude des objets ou jeté hors de lui par la hauteur et la dignité de ceux-ci. Son malheur est toujours de viser quelque chose à laquelle ne s’accorde pas une activité propre et régulière.

 [2]

Qu’en serait-il si Goethe avait finalement raison ? Quel danger nous menacerait si ce n’est de nous séparer définitivement de nous-mêmes ? Ce que dit aussi Emerson, en romantique ou en moderne (c’est un vaste sujet de départager leurs lignes), c’est que c’est à la faveur de ce moment extraordinaire où l’existence est éclairée que précisément nous sommes ramenés à l’ « ordinaire » (revoilà le mot). A partir de là le ciel de la philosophie devient effectivement plus clair et s’explicite ce qu’il faut comprendre par « ordinaire » : l’ordinaire selon Cavell c’est cette « vie propre et régulière » inaccessible selon Goethe, grand sceptique du romantisme naissant, c’est « ce cercle de devoirs » dont il est question chez Nietzsche dans Schopenhauer éducateur.

L’ordinaire n’est pas proprement un concept philosophique mais une tâche qui renvoie à cette transfiguration de la pensée et de la culture en rapport avec « l’Homme-Qui-Pense », l’individu que nous ne sommes pas dans l’état actuellement divisé de la société, thème emersonien.

Cavell crédite Emerson d’être le penseur de l’Amérique. Il lui accorde d’’avoir mené la philosophie à son terme. Pour caractériser le mouvement de la philosophie vers son étape prochaine, vers son surlendemain (the day after tomorow, c’est-à-dire l’Übermorgen, comme il le dit explicitement en référence à la fois, à Nietzsche et à Thoreau), ou comme le dirait Emerson à partir de « son succès », Cavell lui donne un nom : le perfectionnisme.

Quel est l’enjeu du perfectionnisme et qu’est-ce que le perfectionnisme ? La clé du perfectionnisme est à trouver chez Emerson dans ce qu’il appelait la transformation de la philosophie « en son pouvoir pratique ». C’est dans son « pouvoir pratique » selon lui que se résolvait ce qu’il appelle « la question de l’époque ».

Tout perfectionniste rencontre son époque !

Cependant, pour moi, la question de l’époque s’est dissoute (resolved) en une question pratique : celle de la conduite de la vie. Comment dois-je vivre ? Nous sommes incompétents pour élucider (solve) l’époque. Notre géométrie ne suffit pas à couvrir les immenses orbites des idées dominantes, à observer leur retour ni à résoudre leurs oppositions. Nous ne pouvons obéir qu’à notre polarité.

 [3]

Dans la lecture que fait Cavell de cette phrase d’Emerson extraite de Destin [4], ces idées « qui sont dans l’air » dont il va être question, cette « question de l’époque » autour desquelles elles gravitent c’est celle de l’esclavage.

Je propose de prendre “Destin” dans son ensemble [...] comme [...] une mise en œuvre philosophique de la liberté, une parabole de la lutte contre l’esclavage non pas en tant que métaphore générale de l’exigence humaine de liberté, mais en tant qu’image absolue du choix nécessaire du camp de la liberté contre celui du destin.

 [5],

écrit encore Stanley Cavell dans son commentaire de Destin .

Cette question de l’époque, on ne peut la résoudre intellectuellement, dit Emerson qui en appelle à notre « polarité », donc si nous comprenons correctement à une autre intelligence. Cette autre intelligence c’est celle de notre dualité d’êtres divisés. Sur cet état duel le perfectionnisme selon Cavell possède deux ou trois formules, dans lesquels se donne en une vision pénétrante l’ensemble de sa perspective.

Le perfectionnisme est la dimension de la pensée morale qui vise moins à réfréner le mal qu’à libérer le bien.

Il ne faut pas désespérer du Bien et du Mal qui est en nous.

Autrement dit : « Le Bien n’est pas le contraire du Mal. »

A partir de cette intelligence toute une « tradition », dans notre culture, effectivement se révèle. Une (bi)polarité met en mouvement la pensée ; comme le dit Cavell :

L’idée qu’Emerson se fait de la pensée est celle d’un processus double, ou bien unique, mais avec deux noms : transfiguration et conversion.

Le perfectionnisme, comprenons-le, est agonistique au sens nietzschéen et non pas dualiste (Nietzsche y est aussi bien en affinité, sur ce point, avec Blaise Pascal qu’avec Emerson). Il rencontre avec Emerson le Monde sous les oripeaux de l’esclavage. Son succès, son étape prochaine, est la fin de l’esclavage ; son lieu sera l’Amérique.

Et ici et maintenant, à quel succès serait promise la philosophie ? Pour quelle rencontre avec le monde ?

Pour en retrouver l’inspiration (pour en résoudre l’esprit dans cette époque-ci ), peut-être devrions déjà commencer par rétrocéder vers ce point de l’histoire où la philosophie européenne ne s’est pas encore compromise avec une politique « ennemie de la liberté », (selon l’expression de Cavell). Circonvenir une certaine lecture ou appropriation de Heidegger pour revenir à cette gémellité d’Emerson et de Nietzsche, qui est un fait (car il y a des faits philosophiques !) Toute une politique de l’interprétation pesant sur le nom de Nietzsche doit être revue. Pas plus que celui d’Emerson, le perfectionnisme de Nietzsche n’est ennemi de la liberté. Servirait-il une démocratie qui s’en honorerait ? Cette question même est-elle possible étant donné le tour herméneutique et celui d’une clôture de la métaphysique de toute une partie influente de la philosophie actuelle ? Nietzsche comme pivot d’un tel rebroussement, éclairé et devancé par la lecture perfectionniste que Cavell fait d’Emerson (comme si le refoulement d’Emerson, qu’il tente de lever avait pour contrepartie un symptôme analogue de ce coté de l’atlantique vis-à-vis, cette fois, de Nietzsche ) ?

Il faut mener une certaine philosophie à sa fin, pensera-t-on. Mais le « terme », n’en déplaise à tous les penseurs du « post » (postmodernisme, post-héroïsme, post-humanisme) ce n’est pas la fin de la philosophie, c’est l’étape d’« après », celle de la rencontre avec le Monde ici et maintenant sans laquelle la philosophie risque de périr d’ennui.

Notes

[1] Emerson, Circles cité par Nietzsche dans Schopenhauer Educateur

[2] Goethe cité par Nietzsche dans Schopenhauer Educateur

[3] Phrase d’Emerson cité par Cavell dans Statuts d’Emerson, p 41.

[4] Fate, 1851

[5] Stanley Cavell : Statuts d’Emerson Constitution, philosophie, politique

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