Le Perfectionnisme (philosophique)
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Sauver Othello et Desdemona ?

Qu’est-ce que la littérature pour la philosophie ? Une incursion dans la non-philosophie.

mercredi 22 décembre 2010, par JohnDoe

Nous nous sommes intéressés à L’Omega des Voix de la Raison. Soit la pensée, toute spéculative, de Cavell en conclusion ultime de livre étonnant qui invoque une philosophie apte à « comprendre », si tant est que cela est possible (et en quel sens ?), Othello et Desdemona, les personnages de la pièce de Shakespeare (Othello). Un exemple de ce que serait la littérature pour la philosophie (et non plus l’éternelle question inverse) ?

La toute fin des Voix de Raison de Stanley Cavell, qui n’ a pas manqué d’interroger ses commentateurs, se conclut sur l’idée d’un relai de la philosophie par la littérature :

Et nous voici, nous qui savons qu’ils ‘’sont partis pour les feux de l’enfer’’ elle avec un mensonge sur les lèvres, pour protéger Othello, lui avec le sang de Desdémone sur les mains. Peut-être Blake gagnera-t-il, par quelques uns de ses ‘’chants’’, leur retour, et qu’on fasse une place à l’enfer dans une cité plus juste. Mais la philosophie peut-elle les reprendre des mains de la poésie ? Sûrement pas, aussi longtemps que la philosophie continuera – comme elle l’a fait d’exiger que la poésie soit bannie de sa république. Peut-être le pourrait-elle s’il se pouvait qu’elle devînt elle-même littérature. Mais la philosophie peut-elle devenir littérature, et se connaître encore elle-même ?

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Le fait qu’à travers les noms de ces personnages Cavell entende deux fois l’enfer Ot hell o et Des demon a (respectivement « enfer » et « démon » en anglais) appartient à ces formes auxquelles de « certitudes-incertitudes critiques » (que nous pourrions appeler d’un seul tenant des « non-certitudes » avec une insistance toute particulière sur le ce « non ». Sera-t-il exagéré (inconvenant) de dire que, parmi les multiples directions de sens que prend Cavell dans cette conclusion son sujet est « eschatologique » puisque théologiquement, l’enfer appartient avec le ciel, la mort et le jugement (dernier) à l’eschatologie, topique que d’ailleurs il persisterait et signerait également de son nom (Cavell : Cav-Hell) ? Et comment comprendre ce relai de la littérature à la fois "post" et surtout pour la philosophie qu’il évoque ? Et tout cela dans la considération donc d’une pièce qu’il prend soin de caractériser comme une pièce « domestique » plutôt que « politique » (ce dont, averti du caractère diffus du « politique » chez Cavell, nous serions avisé de nous méfier), et qui ne manquera pas de passer pour une allusion évidente aux thèmes ultérieurs des comédies de remariage, parfaitement anticipé ici, et même en contrepoint quasiment systématique avec ce qui est sans doute son drame le plus antithétique (et également le mariage le plus catastrophique de l’histoire de la littérature..)

Toute cette ultime page de Cavell est difficile et cruciale. Mais par quoi commencer ? Le projet de « sauver » Othello et Desdemona, (en quel sens si ce n’est déjà en commençant par « sauver » leurs noms ?) et l’étrange atmosphère de sorcellerie qui hante ces pages serait une assez bonne entrée en matière pour une autre définition de la philosophie ; une certaine idée de ce que serait mener la philosophie à son terme, avec une contre-épreuve en gage qui nous ferait échapper à l’infernale logique que l’homme réserve à l’homme sous les figures du noir, de la femme, (mais aussi du pestiféré et du juif, et tant d’autres « hérétiques » ou « possédés » qui n’ont pas même de nom, ni de drapeau ni dans l’Histoire, ni dans celle de la philosophie) :

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(..) sous-jacents à la pièce et donnant leur forme aux évènements qui s’y produisent, on retrouve certains épisodes des procès de sorcellerie. Des expressions comme preuve « oculaire », et « […] des cordes, des couteaux, / Du poison, du feu, des coulées d’eau suffocante […] » (III, 3, 394-395), évoquent, selon moi, un contexte de torture judicaire. (…) Mais ce qui alimente plus que tout mon idée, c’est la logique démente à laquelle ressortit chez Othello la rage d’obtenir preuve et « satisfaction » (logique très voisine de celle des preuves dans les procès de sorcellerie : si la femme se noyait, on la déclarait innocente, mais si elle se noyait pas, elle était condamnée à mort comme sorcière) : ce qui s’est passé lors de cette nuit de noces, c’est que je l’ai tuée ; mais elle n’est pas morte ; donc elle n’est pas humaine ; donc elle doit mourir. » (..) Encore une fois, Othello prétend ne pas agir à titre personnel, mais au nom de l’autorité ; il a prononcé une sentence. Je vous rappelle que la justification biblique des procès de sorcière était communément tirée des châtiments énumérés dans l’Exode : « Tu ne permettras pas que vive une sorcière. » C’est la même logique démente qu’Othello semble bredouiller dans l’évanouissement, ou la transe, où il tombe : « D’abord être pendu, et ensuite avouer : j’en tremble » (IV, 1, 38-39), balbutie-t-il sans plus savoir s’il est bourreau ou victime.

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« sans plus savoir s’il est bourreau ou victime »... Comment l’histoire alors se raconte-t-elle ? Et de quel point de vue ? L’Histoire n’est elle qu’une fantasmagorie de l’humain, son cauchemar ?

Cavell oppose Iago à Othello. Cet éternel calomniateur de la nature humaine est une autre figure du démoniaque. Mais Iago, fait remarquer

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Cavell est tout simplement tout ce qu’Othello n’est pas et on sent par cette remarque que ce couple, ce type de dualité n’intéresse pas Cavell. Elle est trop .. « philosophante ». Cette dualité n’intéresse pas forcément Cavell qui feraient d’eux portant à de multiples niveaux le parfait couple sceptico-philosophique. Mais la blessure d’Othello ne vient pas de Iago. Et cela est d’une grande importance, pensons-nous, sur le sens non plus simplement philosophique en général mais sur le sens pour la philosophie, sur l’unique manière, disons, de la mener à devenir l’instrument réel de l’humain, dut-elle être destituée de tout ce qui fait d’elle la « Philosophie ». Cette blessure, Othello la fabrique à l’intérieur d’un autre couple qui n’est plus un couple philosophant et indéfiniment réversible mais un couple humain :

Et à quoi fallait–il sacrifier Desdémone ? Sinon à l’image qu’il veut garder intacte, sans souillure ; comme si seule cette image le protégeait contre l’image calomnieuse, et toutes les représentations conventionnelles, de sa noirceur. Ce faisant, il devient à son tour conventionnel, et sacrifie l’amour à la convention. Cette pensée demeure elle-même instable ; trop instable pour être énoncée. Mieux vaut pourtant cette pensée que la vérité, à savoir qu’ils ont déjà sacrifié la part romanesque de leur histoire. : à sa virginité, à son intégrité, à sa perfection. Desdémone a renoncé joyeusement pour l’amour d’Othello, pour sceller étroitement l’union entre eux. Or ce sacrifice est celui qu’Othello ne pouvait accepter, car il faisait de lui un être imparfait. Il fallait donc déplacer le sacrifice. La blessure marque la finitude, la séparation ; c’est la marque qu’il faut porter, quelle que soit l’anatomie, ou la couleur de chacun. Or le refus de l’imperfection est le péché (ou le stigmate) qui engendre (ou explique) les visions et les tourments démoniaques qui peuplent la région où cette pièce a son site.

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Quelle serait alors cette contre-épreuve dont nous parlions plus haut qui mènerait à un succès (si cela est possible) de la philosophie ? C’est une épreuve difficile que la reconnaissance pleine et entière de cette « séparation humaine » dont les personnages sont l’emblème et qui est aussi le trait de notre caractère d’individu qui veut dire aussi radicale finitude. A quelle extrémité nous mènerait son refus, cela, l’interprétation de Cavell de la tragédie (shakespearienne notamment et en particulier Othello) nous le montrerait. Mais comment l’accepter entièrement, serait alors du registre de la comédie. Cavell ne nous demanderait pas de trancher entre tragédie et comédie mais en appelle, curieuse formule, au « retour » de ce couple maudit que forment Othello et Desdemona, à ce qu’on fasse, formule étonnante « une place à l’enfer dans une cité plus juste ». A cela nous nous y invitaient déjà les chants d’un William Blake . Cavell s’inscrit par cette référence dans une vision puissante, dramatique dans le fil de cette écriture romantique voire « gnostique » de William Blake. C’est ce plus tard il envisagera sur le mode comique avec les comédies de remariage, ces conversations incessantes entre le privé (donc la sexualité) et le public (la cité). Mais, ici, Cavell semble vouloir interroger ou si l’on veut se concilier d’autres puissances : là où la littérature (le théâtre, la poésie) « dit » la séparation, offre le témoignage de la séparation, donne corps à cette vérité du scepticisme , la philosophie échoue, menace d’échouer, à moins, par exemple, c’est une des formulations possibles qu’appelle toute cette fin passionnante qu’elle « donne expression » à cette séparation, autrement dit qu’elle puissent « sauver Othello et Desdemona » . C’est bien là le geste « rédempteur » de la philosophie. Lorsque Nietzsche maintient le terme en appelant Schopenhauer « le rédempteur de la culture » dans Schopenhauer éducateur, c’est tout à fait dans le sens ce retournement de notre mythologie, de notre idéologie vers nos besoins humains que Cavell poursuit.

« Sauver » Othello et de Desdémone, ou comme le dit Cavell « les gagner en retour », ce serait garantir dans un geste politique sa « place » à leur « enfer », c’est-à-dire reconnaître au centre d’une autre cité, d’une cité réaménagée, d’une « cité plus juste » ce retour de la « séparation humaine » à gagner, si cela est possible, sur la littérature et la poésie. « Sauver » Othello et de Desdémone, ce serait alors les arracher à ce constant procès en sorcellerie, ce que l’on pourrait appeler le mutuel ensorcellement de l’homme par l’homme mais la philosophie en est elle capable et si elle ne l’est pas alors que vaut-elle ?

Car, à quoi en définitive Cavell confie-t-il le soin "de penser" (et s’il s’agit encore de penser au sens traditionnel du terme), les termes, les individus, la séparation radicale, la syntaxe de leur position absolue pourrait-on dire ? il l’appelle littérature. Ces termes, ce sont ceux que que la philosophie ne pense jamais, en dépit de tous ses aspects biographiques. c’est Nietzsche d’ailleurs qui vend la mèche dans Ecce Homo sur la question du tour autobiographique de toute philosophie : "pourquoi j’écris de si bon livres", c’est-à-dire (et la philosophie ne semble pas capable d’aller plus loin) : "voyez comme en moi la philosophie s’accomplit, se surmonte, etc..". La littérature est ce qui depuis Platon est l’autre de la philosophie, allusion bien sûr à la poétique qu’il chasse de la cité et avec lequel fait système le geste de dénier aux "multitudes" la capacité à philosopher et à organiser la cité. Mais qui a dit que la cité devait être organiser : la philosophie, bien sûr !

Il n’est donc pas impertinent de dire que ce mot de littérature cache à son tour une possibilité de concevoir non pas à proprement parler une autre philosophie mais un rapport entièrement différent à ce qu’il faudrait encore appeler la pensée en référence à cette rédemption de l’ordinaire sous laquelle Cavell n’a cessé de l’imaginer, de fantasmer (mais il s’agirait de toute autre chose qu’un irréel, d’un simulacre ou d’une jouissance philosophique !) et qui n’est pas un retour d’une terre connue (le "de" ne marquant pas la provenance) mais bien comme il le dit le retour d’un site de la pensée où nous n’avons (nous les philosophes qui se déclarent comme tels !) n’avons jamais été.

Ce serait ainsi l’ultime réclamation de la philosophie pour elle-même, pour ses œuvres, pour son travail, pour son désir infini qui serait ainsi critiquée le plus fermement par Cavell par cet appel à ce qu’il appelle littérature. Ce qui est le plus fermement critiqué dans la question apparemment innocente de Cavell est en effet, comme nous avons déjà eu l’occasion de le relever le principe d’autorisation et d’autorité philosophique. Ce double-principe ne fait jamais justice aux individus. Cette critique, Cavell semble la faire insensiblement à partir de l’imagination d’un autre bord de la dualité : celle qui passe entre Othello et Desdemona mais qui justement n’est pas dicible par la philosophie mais que tout philosophe est tout de même tentée de récupérer dans son propre système, disons dans sa propre économie (raison pour laquelle Cavell la lui retire sous le nom de domestique et non plus politique..au sens philosophique !) Mais qu’en serait-il si "Othello et Desdemona" n’était plus actuellement philosophable (en l’état de ce qu’on appelle philosophie) ? Ni couple, ni tout autre formule de la relation mais une dualité, si l’on tient encore à ce mot, irrécupérable pour la philosophie et dont Cavell dit simplement qu’il faut (si nous comprenons correctement) en tant que « dualité infernale » lui réserver une place dans « une cité plus juste ». Formule étonnante.

L’enfer est là sous nos pas ; il n’est jamais cependant reconnu. Le bien n’est pas du coté de la philosophie et le mal du coté du monde.

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Autrement dit ce qu’il s’agirait de faire, c’est une sorte de non-eschatologie, une pensée qui utiliserait ce que philosophiquement on appelle eschatologie. L’enfer existe et c’est le (autre) nom du réel. Mais encore une fois une non-eschatologie qui ait un impact, un effet politique .. réel. C’est ce que précisément la philosophie est incapable de faire ! Pourquoi en est-elle incapable ? Parce que les individus n’intéressent pas la philosophie. La philosophie ne s’intéresse qu’à elle-même. Elle prétend changer le monde (toujours : même chez Platon bien sûr il y a la paideia qu’il nous faut en définitive rejeter) mais c’est profondément à elle qu’elle s’intéresse (à ses opérations, à ses dépassements) et à sa propre maîtrise. "Othello et Desdémone" n’est plus un objet philosophique de la philosophie, il n’est même plus dans les exercices de ses marges (politique, genre, et autre "gender-cultural studies") qui sont encore de faux exercices d’inhibition de la philosophie dans le but caché de se ré-affirmer. La pensée à partir de cette autre bord n’est plus dans le duel, dans l’échange (et/de) la réciprocité. On aurait mal compris Cavell si derrière le mot de reconnaissance que l’on trouve si souvent chez lui, nous concevions cette reconnaissance comme constitutive de l’Individu, à la manière également de la dialectique.

De sorte que la question finale de Cavell peut se formuler ainsi : "si la philosophie est l’autre de ce qu’on pourrait appeler littérature et dont elle n’a pas besoin, que devient la philosophie à laquelle tout principe de suffisance a été retiré" ou encore pour autant que la littérature n’est qu’un emblème (promis peut-être à d’autres interprétations) de ce que rejette intimement la philosophie la question pourrait être celle-ci : "si Othello-Desdémone n’est plus un objet de la philosophie, à quel autre exercice de la pensée, particulièrement rigoureux, Cavell nous invite-t-il pour qu’il soit encore un objet pour la philosophie ainsi destituée de sa foi en elle-même."

Notes

[1] Les Voix de la Raison .. p 707 c’est nous qui mettons en gras

[2] P707 Les Voix de la Raison

[3] P 702 Les Voix de la Raison

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