Le Perfectionnisme (philosophique)
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Stimmung et étonnement

Pourquoi s’étonner ?

jeudi 28 janvier 2010, par JohnDoe

The claim of reason a été traduit en allemand par eine andere stimme. Une traduction lumineuse, un effet de langue miraculeux : Stimme vient, en effet, de Stimmung Eine andere Stimme : cette « autre voix » autorise de relier le questionnement de Cavell à la grande question , donc, de la Stimmung de l’idéalisme allemand des lettres sur l’éducation esthétique de l’homme de Schiller , jusqu’à certaines pages de Etre et Temps de Heidegger.

La notion de Stimmung paraît impliquée dans chaque mot de Nietzsche. La Stimmung, le tempérament, la disposition, l’inclination, l’humeur mobilisant toute la richesse de ce qu’on pourrait appeler une « psychologie » (si ce terme de psychologie ne demandait pas en ce qui concerne en tout cas Nietzsche de la rapporter de façon très précise à un projet de critique des valeurs).

Du coté d’Emerson, Cavell a consacré toute une analyse sur L’ « humeur emersonnienne ». Quoi d’étonnant puisque l’écriture Emerson a anticipé ce fantasme du romantisme allemand (présents dans les réflexions du cercle d’Iéna, et clairement au principe des fragments de l’aethaneum [1] de Schlegel) d’un devenir commun de la philosophie et de la poésie dont dépend une si grande partie notre culture philosophique et critique.

Un héritage romantique est par conséquent au départ de la question qui devient, en philosophie, avec Cavell, celle de la voix ou le « ton » d’Emerson. L’admiration de Cavell pour Emerson est la première étonnée de ce qu’elle découvre. Pourquoi Emerson sonne ainsi, comme pour ponctuer ou anticiper chacune de ses pensées ?

Nous sommes avec Cavell dans une question qui interroge intégralement les raisons de sa propre audace, de son aléa, de sa chance. C’est ce qui donne le plus étonnamment à penser pour Cavell : pourquoi, s’interroge-t-il à maintes reprise la philosophie prend-elle à partir d’ Emerson ce « tour », cette « façon » ? Où faudra-t-il chercher chez Emerson cette « façon » ? Dans le principe d’une écriture ? Dans le mot ? Mais qu’est-ce qu’un mot (quelle est cette « aura » qui s’attache au mot ?) ? Qu’est-ce qui nous lie ainsi au langage d’Emerson et qui anticipe toujours chacun de nos mouvements que nous tentons en dehors de lui ? Pourquoi s’étonner ? L’anglais a un mot pour dire cette apparence qui précède l’essence du mot : to sound .

La question sonne étrangement. Et pourtant elle insiste : c’est la question d’Emerson ou la question-Emerson (d’un seul trait). Mieux (de façon plus audible) : le son(ne) d’Emerson. Car Le ton, dans l’anglais de Cavell, c’est le tone ou le pitch . Sandra Laugier a insisté dès le choix pour traduire the claim of reason par les « Voix de la raison » sur cette voix, une voix traversée par un scepticisme qui met en question la voix du philosophe.

L’Étonnement philosophique autrement dit comme revenu à son é-ton-nement.

Cavell écrit : « Je propose de parler de philosophie, en lien avec quelque chose que j’appelle la voix. Par là je veux parler à la fois de la tonalité et de mon droit à adopter cette tonalité. » [2]

Si cette voix, l’appel à cette voix est à son tour philosophique (comme il le réclame explicitement) elle doit se faire en quelque manière entendre dans la langue, dès le balbutiement de la voix en philosophie pourrait-on dire. A commencer, par conséquent, dans le motif même de cet étonnement en philosophie, qui dit-on parfois qu’il nous laisse sans voix : le thaumazein grec, la question grecque. Une traduction en anglais , de Heidegger donnerait définitivement raison à une telle réclamation qui passe, par le grec, l’allemand puis l’anglais pour revenir au français.

« Astonishment is pathos. We usually translate pathos with passion, ebullition of emotion. But pathos is connected with paschein, to suffer, endure, undergo, to be borne along by, to be determined by. It is risky, as it always is in such cases, if we translate pathos with tuning [Stimmung],by which we mean dis-position [Ge-stimmtheit] and determination [Be-stimmtheit]. But we must risk this translation because it alone protects us from conceiving pathos in a very modern psychological sense. Only if we understand pathos as bein attuned to [Stimmung] (dis-position), can we also characterize thamauzein, astonishment, more exactly. In astonishment we restrain ourselves (être en arrêt). We step back ; as it were, from being, from te fact that it is as it is and not otherwise. And astonishment is not used up in this retreating from the Being of being, but, as as this retrating and self-restraining, it is as the same time forcibly drawn to and, as it were, held fast by that from which it retreats. » [3]

Astonishment comme « étonnement » c’est étymologiquement être sous l’effet d’un coup de tonnerre (thunder en anglais). Le « ton », le registre de la voix humaine y sont cureusement justement absents. Or, pour Heidegger, l’étonnement ce n’est pas cela. L’étonnement est, propose-t-il de nous faire entendre en grec, pathos. D’où la traduction de Stimmung, comme la position de toute dis-position (Ge-Stimmheit). Ce serait très exactement le sens en anglais de attunement ou de to be attuned (être disposé, être accordé en arrêt). Stimmung vient Stimme : la voix. Du pathos, nous sommes passés à la voix, de la stupeur à l’é-ton-nement.

Plus loin, cette question : Est-ce que par rapport à Emerson, Cavell se situe dans une position comparable, marquant de manière identique cette retraite de la différence ontologique qu’on trouve chez Heidegger ? Nous nous réservons une telle réponse. Dans la grande division que connaît la philosophie contemporaine Cavell a toujours contrebalancé Heidegger par Wittgenstein. Difficile de ne pas voir, chez Cavell, en Wittgenstein parfois un antidote à Heidegger (à Heidegger ou ses défenseurs ?), qui a tous les traits d’une anti-philosophie.

C’est serait le thème notamment d’un étonnement de l’étonnement, comme critique d’un syndrome philosophique. Nous y reviendrons.

Notes

[1] Les « lettres sur l’education esthétique de l’homme » de Schiller est un ouvrage important qui cité par Cavell dans sa liste des œuvres perfectionnistes où la notion de Stimmung acquiert un sens spéculatif éminemment politique…

[2] Stanley Cavell, Un ton pour la philosophie, Bayard, 2003 p28. traduction de Sandra Laugier, avec Elise Domenach de A Pitch of philosophy : autobiographical exercises, Cambridge, Harvard University Press. 1994

[3] Martin Heidegger, What is Philosophy ? (German/English edition), trans. Jean Wilde and William Kluback (New Haven, Conn. : College and University Press, n.d), 81, 82-83.

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