Le Perfectionnisme (philosophique)
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Une Cité de Paroles .. et d’Images

Structure de l’oeuvre

jeudi 18 février 2010, par Pascal Duval

Nul autre ouvrage de Stanley Cavell, peut-être, que Cities Of Words : Pedagogical Letters On A Register Of The Moral Life paru au Belknap Press of Harvard University Press [1], ne livre mieux son propos que par la forme de sa présentation.

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Glas de Derrida (1974)
Il n’est pas fortuit, et Cavell le remarque d’ailleurs explicitement (dans Un Ton pour la philosophie) que Derrida auquel il avait fait parvenir sa collection d’essais, se soit attaché justement à produire à peu près dans les mêmes années un texte (Glas) constitué principalement de deux colonnes qui se répondent et où le souci presque talmudique était au principe d’une écriture complètement inédite pour l’époque.

Le souci d’un mode de présentation chez Stanley Cavell est central et constant.

Ce qui travaillait, par exemple, la collection d’essais intitulé Must We Mean What We Say de 1969 (traduit récemment en français par Dire et Vouloir-Dire), était qu’il puisse se présenter comme un journal (un quotidien) dont les pages se replient les unes sur les autres.

Ce projet (pour des raisons d’impression et d’édition que l’on peut comprendre) n’aura pas abouti. Avec Cities of Words (2004), tout se passe comme si,près de 40 ans plus tard, Cavell retrouvait le fil de ce souci de présentation pour parvenir à un achèvement. Entretemps il faut le dire, Cavell aura consacré toute une étude riche et soutenu aux diverses représentations dans la philosophie, la littérature et le cinéma de ce qu’il thématisera sous le nom de perfectionnisme emersonnien. Surtout, aussi, Cavell aura été professeur de philosophie à Harvard.

Les entrées du livre de Cavell (à l’exception de 3 cas) vont par paire selon le principe suivant : à un auteur (philosophique ou de théâtre) correspond un film choisi (faisant l’objet du chapitre suivant) parmi la liste des genres que Cavell à repérer sous le nom de comédies de remariage ou de mélodrames de la femme inconnue.

Auteur Film
Emerson The Philadelphia Story
Locke Adam’s rib
John Stuart Gas Light
Kant It happened One night
Rawls Mr. Deeds Goes to Town
Nietzsche Now, Voyager
Ibsen Stella Dallas
Freud The Lady Eve
Plato His Girl Friday
Aristole The Awful truth

Le livre reprend des cours hebdomadaires de philosophie où le mardi les leçons était consacrées à l’étude de textes (littéraires ou philosophiques) et le jeudi à l’étude des films de l’age d’or hollywoodien (que Cavell situe entre 1934 et 1949)

Les trois cas qui ne rentrent pas dans cette symétrie sont : (1) Henry James and Max Ophüls, (2) G.B Shaw : Pygmalion and Pygmalion. (3) Shakespeare and Rohmer : Two tales of winter. Encore faut-il remarquer qu’il s’agit dans ces trois cas d’une réflexion qui tourne autour de la mise en miroir et plus précisément de la rivalité entre le théâtre, la littérature et la philosophie.

Le texte final sur Platon tient une place à part en clôture d’un propos qui ressaisi l’ensemble comme une œuvre d’éducation, s’entretient notamment avec son geste éminemment politique de chasser les poètes de cette cité de paroles par laquelle il définit sa République)

La présentation voulue, comme nous l’indique le sous-tire (pedagogical letters on a register of the moral life : lettres pédagogiques sur un registre de la vie morale ) est celle d’un livre de lettres (a book of letters). Tout en plaçant au centre de la philosophie la modernité du cinéma, Cavell invoque l’ illustre antériorité, romantique, des lettres sur l’éducation esthétique de Friedrich Schiller.

Maître mot de la pensée de Cavell, l’ouvrage nous propose une conversation bruissante entre notre haute culture et la culture populaire, entre romantisme et modernité, entre le mot et l’image ,entre la philosophie et (comme dirait Platon dans le Sophiste) ses "rivaux". Mais, et c’est là sans doute le motif d’une écriture philosophique nouvelle qui ne requiert pas toutes les déprises d’une herméneutique complexe, des rivaux dont la philosophe n’aurait rien à craindre mais au contraire à apprendre. C’est la question que posait déjà Cavell (dans les Voix de la Raison) "la philosophie peut-elle devenir littérature (ou cinéma) et se connaître elle-même ?. Cette question cruciale qui résume le propos de Cavell et sans doute formule l’apport proprement américain au secours de la philosophie la plus contemporaine, le lecteur peut à loisir dans Cities of Words la parcourir dans toute sa latitude.


Notes

[1] L’ouvrage n’est pas encore traduit en français et est disponible sur amazon.fr

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