Le Perfectionnisme (philosophique)
Accueil du site > Généalogie du perfectionnisme > Théologie et langage de la perfection

Théologie et langage de la perfection

dimanche 2 août 2009, par JohnDoe

Une question se pose de l’origine éventuellement théologique du perfectionnisme. Si tel est le cas, il trouverait certainement une des inspirations dans cette théologie quelque peu paradoxale de la perfection que l’on trouve par exemple a l’œuvre chez John Wesley et sa notion d’une christian perfection. Au départ de la vie du chrétien est placée une perfection. Sans pour autant le dé-responsabiliser d’une vie en accord avec le Christ, cette perfection comporte déjà la donne d’un salut "ici et maintenant".

L’appel à la perfection chrétienne dans le discours d’Obama

Un article sur le blog du département des études juridiques de Harvard [1] signé par Gene Koo et publié le 20 mars 2008 (juste deux jours après le discours d’Obama à Philadelphie) remarque que dans son discours de 37 minutes, Obama invoque par neuf fois la perfection (ou le mot perfect).

« While Senator Obama’s address on Tuesday has largely been received as a call to national dialogue about race, the 37-minute speech also revealed much about his religious and spiritual views. In it, Obama clearly invokes the core Christian principles and beliefs, from original sin to God’s grace. “Perfection” was his refrain – he invoked the word nine times. » [2]

Il y a effectivement dans le discours de B.H Obama un certain nombre d’instances de la perfection, onze exactement et non neuf (car il faut compter aussi avec l’imperfection !) instances de la perfection (du parfait, du « parfaire », du « rendre parfait », du « pas encore parfait », etc..). comme nous l’ avons relevé dans notre étude consacrée au discours d’Obama.

L’article de ce blog établit les bases théologiques et politiques de cet appel à la perfection.

« Yet he did not use it to describe a teleological achievement, but rather a continuous mission of going on to perfection.

This union may never be perfect, but generation after generation has shown that it can always be perfected.

Salvation, in this view, is an ongoing process, not an outcome ; a constant exercise of choice rather than a final destination. Known as “ Christian perfectionism ,” this idea is a cornerstone to the theology of John Wesley, a leader of the Methodist movement. Interestingly, the most powerful Methodist today – George W. Bush – appears to profess a very different view of perfection, one that involves accomplishing specific goals based on knowledge about God’s plan for the world. The cause we serve is right, because it is the cause of all mankind. The momentum of freedom in our world is unmistakable–and it is not carried forward by our power alone. We can trust in that greater power who guides the unfolding of the years. And in all that is to come, we can know that His purposes are just and true. Bush professes a theology of certainty : God’s will can be known — indeed, it has been revealed to us — and our task on earth is to realize it. By contrast, Obama offers a theology grounded in a process, not an outcome : to work out salvation with fear and trembling. »

Les bases théologico-politiques, et même philosophiques et existentielles (d’où la référence à Kierkegaard) du discours de B.H Obama nous semble parfaitement claires et fidèles à l’esprit du perfectionnisme. Elles font, en même temps résonner une forme de paradoxe qui nous semble extrêmement important et qui est au cœur de l’attitude perfectionniste (et particulièrement de ce risque sempiternel qu’elle encourt d’ être mécomprise, refoulée, détournée..) : c’est que la perfection pour un tel perfectionnisme tel que nous le comprenons n’est pas du tout ontologique : elle est entièrement dans un processus de perfectionnement. C’est une perfection si l’on veut sans qualité, donc à la limite pas une perfection du tout (dans le sens d’un état à atteindre).

Grammaire du perfectionnisme et linguistique de la perfection

Ces traits d’une « perfection » qui ne comporte pas la flèche du temps (de la sublimation ?), d’une « perfectibilité », en fait, sans horizon, sont effectivement des traits « grammaticaux » du perfectionnisme, tel que nous le comprenons. Stanley Cavell, a toujours préféré les cercles d’Emerson au processus ascensionnel de Platon dont nous pensons qu’il se méfie (ou du moins qu’il questionne). Son perfectionnisme comme de nombreux commentateurs l’ont remarqué met au départ une imperfection radicale de l’homme et de sa société.

Une question se pose de l’origine éventuellement théologique du perfectionnisme. Si tel est le cas, il trouverait certainement une des inspirations dans cette théologie quelque peu paradoxale de la perfection qui, comme le rappellerait l’auteur du blog que nous avons cité fait référence à la “ christian perfection ” élaborée par le fondateur de l’église méthodiste John Wesley. Une telle théologie de la perfection abriterait en fait une contre-téléologie (voire une contre-théologie)..

Nous pourrions nous demander qu’est-ce qu’être parfait tout d’abord ? Ou plutôt qu’est-ce que le « parfait » « linguistiquement » ? Ici, il faudrait entreprendre une étude comparative entre les façons de dire le « parfait » par exemple en français à partir de ce transfert linguistique du latin (le « praeteritum perfectum ») et noter la présence d’un « perfect tense » en anglais que nous n’avons pas comme tel en français. Une question grammaticale, linguistique mais qui ne nous éloigne pas d’une question théologique et même de la question des langues en général (et peut-être même de la langue, du langage pur, de la traduction..)

estote ergo vos perfecti sicut et Pater vester caelestis perfectus est. [3]

Be ye therefore perfect, even as your Father which is in heaven is perfect. [4]

disait déjà en latin, Mathieu, qui liait pour un certain temps la question linguistique et la question théologique. Comme on le sait Mathieu, qui est représenté par un homme ailé et dont le texte (l’évangile) insiste particulièrement sur la généalogie du christ [5] n’écrivait pas en latin mais en araméen. D’autre part, les différentes vulgates latines s’appuient sur le grec de la septante qui est une traduction, elle, de l’ancien testament datant du Vème siècle avant Jésus-Christ. Ainsi resitué “perfectus” traduit donc le grec τέλειός qui, lui-même, nécessairement s’éloigne d’autant de degrés de l’hébreu dans lequel au départ était entendue cette parole de sainteté, une longue histoire dont nous ne connaissons à peine que la ponctuation gréco-chrétienne et déjà une superposition riche et complexe de sens : toute une téléologie, en fait, (chez Aristote est parfait ce qui a atteint sa fin [fτέλός) qui est revisitée dans une perspective théologique, proprement chrétienne sur l’Homme.

Toute une théorie de la perfection dans une goutte de grammaire comme on en juge par exemple les multiples sens que rend la traduction de l’adjectif τέλειός dans la bible en langue anglaise [6], pour nous limiter à cette langue puisque c’est celle dont hérite Stanley Cavell :

1) brought to its end, finished,
2) wanting nothing necessary to completeness,
3) perfect,
4) that which is perfect,
4a) consummate human integrity and virtue,
4b) of men,
4b1) full grown, adult, of full age, mature

Quant au verbe τελειοω (qui a le sens de « parfaire » ou d’« accomplir ») [7] d’où l’ adjectif τέλειός est formé, son usage, en anglais est le suivant :

1) to make perfect, complete
1a) to carry through completely, to accomplish, finish, bring to an end
2) to complete (perfect)
2a) add what is yet wanting in order to render a thing full
2b) to be found perfect
3) to bring to the end (goal) proposed
4) to accomplish
4a) bring to a close or fulfilment by event
4a1) of the prophecies of the scriptures

Le parfait comme aspectuel

Contentons-nous donc d’évoquer le transfert de cette grande question grammaticale (et bien trop vaste) en terme sémantique. Grammaticalement et étymologiquement, le « parfait » est rigoureusement un « temps verbal présentant le procès comme accompli et l’envisageant dans son résultat actuel ». Par ailleurs, à la lumière des études sur les aspects sémantiques d’un verbe (dite Aktionsart en allemand ou manner of action en anglais) on apprend que certains verbes sont rangés de façon aspectuelle en verbes « perfectif » et en verbes « imperfectifs ». La question que l’on pose pour savoir si un verbe est imperfectif ou perfectif est : étant donné l’action que désigne le verbe « à quel moment le procès peut-il être dit réalisé ? ».

« Soit α le terminus a quo du procès, et ω le terminus ad quem de ce même procès. Tout procès peut alors être représenté ainsi : α——ω Dans un procès perfectif, le procès α——ω n’est réalisé que lorsque ω est atteint. Dans un procès imperfectif, au contraire, le procès α——ω est réalisé dès que α est atteint (dès que l’action a débuté). » [8]

Exemples : les verbes "trouver", "sortir (d’une pièce)", "naître", "atteindre", "mourir", indiquent un aspect perfectif. Les verbes "chercher", "marcher", "manger", "chanter", "vivre" un aspect imperfectif. En effet, le procès de ma sortie (d’une pièce) n’est réalisé que lorsque je suis effectivement sorti : sortir est donc un verbe (avec un aspect) perfectif ; tandis que le procès de la marche est réalisé dès que je me mets à marcher, comme "chercher", "vivre", "chanter" possèdent un aspect imperfectif (car ce sont des procès réalisés dès qu’ils sont entamés).

Ces modes imperfectifs sont là, pourrait-on dire pour exprimer la fragilité et les intermittences de la vie étant donné que le propre de ces procès est de pouvoir s’interrompre n’importe quand à la différence des procès perfectifs qui ne peuvent être, à proprement parler, interrompus. Il est donc paradoxal mais d’un autre coté tout à fait logique (linguistiquement et sémantiquement), révélateur en tout cas, de penser qu’un le perfectionnisme sera toujours plus tenté par les verbes im-perfectifs et non par les verbes perfectifs pour lesquels l’action doit être projetée comme ayant déjà eu lieu (au moment où elle est entreprise).

Il est difficile de trouver de trouver des références dans la théologie continentale à cette christian perfection défendue par John Wesley le fondateur de l’église méthodiste. Mais, en revanche assez de références chez les théologiens anglo-saxons à l’article justement « perfectionnisme ». Les concepts théologiques qui sont en jeu sont placés très minutieusement, par exemple dans la Systematic Theology de Charles Hodge à l’article "perfectionism". L’auteur y rappelle avec sévérité le dogme protestant contre cette forme de théologie suspecte, trop libérale, selon lui, sur les conditions de la sanctification, la justification et la rémission des péchés. Moyennant quoi, l’auteur nous livre la véritable pensée qui rebute son anti-perfectionnisme (disons son légalisme fondé sur une interprétation des commandements divins) et qui, au contraire, nous intéresse : l’idée défendue par John Wesley d’une christian perfection, une idée simple qui place une perfection au départ de la vie du chrétien et qui, sans pour autant le dé-responsabiliser d’une vie en accord avec le Christ, comporterait déjà la donne d’un salut "ici et maintenant". C’est ce “déjà-là”, cette “donne”que le théologien protestant s’attache à repousser :

« The doctrine of Lutherans and Reformed, the two great branches of the Protestant Church, is, that sanctification is never perfected in this life ; that sin is not in any case entirely subdued ; so that the most advanced believer has need as long as he continues in the flesh, daily to pray for the forgiveness of sins.

The question is not as to the duty of believers. All admit that we are bound to be perfect as our Father in heaven is perfect. Nor is it a question as to the command of God ; for the first, original, and universally obligatory commandment is that we should love God with all our heart and our neighbour as ourselves. Nor does the question concern the provisions of the Gospel. It is admitted that the Gospel provides all that is needed for the complete sanctification and salvation of believers. What can we need more than we have in Christ, his Spirit, his word and his ordinances ? Nor does it concern the promises of God ; for all rejoice in the hope, founded on the divine promise, that we shall be ultimately delivered from all sin. God has in Christ made provision for the complete salvation of his people : that is, for their entire deliverance from the penalty of the law, from the power of sin, from all sorrow, pain, and death ; and not only for mere negative deliverance, but for their being transformed into the image of Christ, filled with his Spirit, and glorified by the beauty of the Lord. It is, however, too plain that, unless sanctification be an exception, no one of these promises besides that which concerns justification, is perfectly fulfilled in this life. Justification does not admit of degrees. A man either is under condemnation, or he is not. And, therefore, from the nature of the case, justification is instantaneous and complete, as soon as the sinner believes. But the question is, whether, when God promises to make his people perfectly holy, perfectly happy, and perfectly glorious, He thereby promises to make them perfect in holiness in this life ? If the promises of happiness and glory are not perfectly fulfilled in this life, why should the promise of sanctification be thus fulfilled ? It is, however, a mere question of fact. All admit that God can render his people perfect before death as well as after it. The only question is, Has He promised, with regard to sanctification alone, that it shall be perfected on this side of the grave ? and, Do we see cases in which the promise has been actually fulfilled ? The answer given to these questions by the Church universal is in the negative. So long as the believer is in this world, he will need to pray for pardon. » [9]

Dans la vie protestante, si on nous permet cette image, nous sommes de la naissance à la mort dans un procès perfectif. La sanctification (la perfection) ne peut être obtenue qu’après la mort. Toute une logique du devoir, de la vie, de la promesse divine, de ce coté de la tombe, en découle. Dans un sens la doctrine de John Wesley s’oppose à cette doctrine protestante luthérienne ou réformée, qui est ancré au final sur une vision sévère du péché originel. Selon cette vue la sanctification ne peut être obtenue dans cette vie non pas sans imposer au pêcheur le devoir d’être parfait en cette vie. L’appel à une Christian perfection peut être vue chez Wesley comme une réaction contre ce rigorisme en terme « aspectuel », une manière tout à fait différente de considérer le temps (religieux) de la vie. Le protestantisme rigoriste conçoit la vie (et le salut) dans les catégories de ces verbes que sont « Naître », « Mourir » qui sont des verbes « perfectifs ». Dans la vie, en revanche, selon la Christian perfection, [10] le procès de la vie spirituelle est « réalisée » dès que la vie a commencé.

Comment, en effet, la promesse divine pourrait-elle nous échoir qu’après notre vivant ? Comment notre foi pourrait-elle contredire notre facticité ? La perfection est forcément au départ, c’est un processus qui est déjà atteint dès qu’il a commencé comme « vivre » est imperfectif. C’est là le génie de Wesley de l’avoir défendu, c’est là son génie perfectionniste et sans doute un site d’explication important du combat interprétatif qui continue, toujours nous semble-t-il autour du perfectionnisme et de sa généalogie chrétienne.

Notes

[1] une université et un département bien connus de S. Cavell et de B.H Obama...

[2] Cf. http://blogs.law.harvard.edu/anderk... . C’est nous qui mettons en gras.

[3] Verset 48 du chapitre 5 de l’évangile selon Saint-Mathieu.

[4] Toutes nos citations de la Bible en anglais sont extraites de la King James Version. Pour toutes les instances du mot perfect dans la King James Version originale de 1769 Cf. http://www.studylight.org/desk/?l=en&query=perfect&section=0&translation=kjv&oq=Genesis%25201&new=1&nb=ge&ng=1&ncc=1

[5] un élément qui n’est pas indifférent à notre propos et qui le distingue radicalement de l’évangéliste Jean, dont le coté flamboyant et spirituel, est souvent opposé d’ailleurs au caractère pacifique de Mathieu

[6] Cf. The unboundbible.org

[7] Cf. The unboundbible.org

[8] Olivier Soutet, La syntaxe du français, PUF, 1989

[9] Hodge, Charles - Systematic Theology - Volume III (1797-1878) - 7 perfectionism

[10] c’est un peu plus compliqué bien que nous pensons respecter l’intention de Wesley

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0