Le Perfectionnisme (philosophique)
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Tu dois changer ta vie !

Un perfectionnisme d’un certain type

vendredi 30 mai 2014, par Pascal Duval

Un journal introduisait ainsi la parution de Tu dois changer ta vie ! : "Peter Sloterdijk ne cherche toujours pas le consensus. Dans son dernier livre, il ordonne tout simplement aux hommes d’atteindre la perfection. Ce nietzschéen nous met en garde : il est temps d’adopter un nouveau mode de vie fondé sur l’exercice et la connaissance de soi. Et, pour devenir les athlètes de demain, il faut relire les sages d’hier : Héraclite, Platon, Bouddha, Michel Foucault... "

Le livre de Peter Sloterdijk, un manifeste perfectionniste ? Et dans quel sens ?

"Le sublime dont la pointe me désigne est aussi personnel que la mort et insaisissable que le monde".

Un Manifeste perfectionniste

En quel sens Tu dois changer ta vie ! de Peter Sloterdijk peut-il être dit un Manifeste perfectionniste ? C’est l’adjectif qui m’importe ici, étant donné le sens que lui donne Stanley Cavell.

De la même manière que Marx et Engels avaient écrit le Manifeste du parti communiste dans “l’idée de remplacer la fable d’un spectre répondant au nom de communisme par une autoproclamation combative du communisme réel”, Peter Sloterdijk entend dans Tu dois changer ta vie ! [1], substituer au spectre sans cesse annoncé d’un retour du religieux, ce qu’il appelle une anthropotechnique de la vie en exercice.

Et cela au bénéfice, comme il le dit, d’une “hausse du niveau d’explication”.

Car le retour du religieux pour Sloterdijk est un conte. Une malencontreuse distinction (sans doute héritée de l’Aufklärung) a été faite entre “religion vraie” et “superstitution”. Or, seul demeure ce constat :

la fausse opposition entre les croyants et les incroyants disparaît, remplacée par la distinction entre pratiquants et non-pratiquants ou pratiquants autrement.
 [2].

A ce seul titre, Sloterdijk mériterait d’être dit "perfectionniste" (d’un certain type qu’il s’agirait de préciser) car il remet en question “la foi (invérifiée) en l’existence de la foi” et n’adhère pas à cette idée que la philosophie en aurait fini avec la critique de la religion. Au contraire, il se range avec ceux qui considèrent que celle-ci est toujours à ré-entreprendre, dès le départ [3]. Il se positionne ainsi selon ses termes dans une société post-séculaire, ce qui signifie, si je comprends correctement, qu’il refuse l’étape préalable (la société n’ayant jamais réellement réussi, selon lui, quelque chose de telle que la sécularisation de la religion).

Ce qui étonnant chez Peter Sloterdijk, c’est le ton d’une démonstration brillante, incandescente d’où est absente, c’est ainsi que je l’exprimerais, la deuxième et la troisième personne du pluriel. La voix de Sloterdijk est-elle audible ? Comment entend-il être lu et compris ? C’est une question qui ne lui échappe pas lorsqu’il dit notamment dans son entretien au journal le point :

Récemment, en France, vous avez été ébranlés et enthousiasmés par un impératif analogue : Indignez-vous ! Si Stéphane Hessel s’était exclamé “Tu dois changer ta vie !”, cela aurait été à peu près la même chose. Toute la différence est dans le singulier de la deuxième personne. La crise française interpelle les citoyens collectivement. La crise mondiale me tutoie.
 [4]

Tel serait donc le trait majeur de son perfectionniste : son audience est suspendue à un impératif absolu qui s’adresse à la première personne et qui de plus se met à la hauteur, non sans humour et verve, de l’Histoire Mondiale. Son meilleur exemple est donc Nietzsche qui partage son audience entre les lecteurs qui accomplissent pour eux-mêmes ce qu’il réalise pour lui-même, et les autres. Tout comme Ainsi parlait Zarathoustra, Tu dois changer ta vie mérite alors d’être dit “Un livre pour tous et pour personne”, un principe que je ne suis pas seul à défendre comme étant Le principe perfectionniste de lecture et d’écriture. Nous commençons à comprendre la place prépondérante de Nietzsche dans la pensée de Sloterdijk qu’il crédite en même temps d’avoir été le premier ascétologue des temps modernes.

L’autorité de l’oeuvre d’art

Nous sommes tous des pratiquants (d’un certain type... il n’y a qu’à choisir parmi les exercices en tout genre par lesquels l’homme depuis les débuts de la culture s’efforce au surpassement), nous dit Peter Sloterdijk. Et ce ne sera pas à partir de la religion mais de l’expérience de l’art qu’il nous fera entendre la source de ce nu et impérieux appel. Ainsi, le centre de son propos se trouve au premier chapitre (L’ordre venu de la pierre) où il prend comme point de départ un poème de Rilke (1908) intitulé Torse archaïque d’apollon.

Nous n’avons pas connu sa tête prodigieuse / où les pupilles mûrissaient. Mais son torse / encore luit ainsi qu’un candélabre / dans lequel son regard, vrillé vers l’intérieur, /

se fixe et étincelle. Sinon, tu ne serais / ébloui par la poupe du sein, et la légère / volte des reins ne serait parcourue du sourire / qui s’en va vers ce centre où s’érigea le sexe. /

Et la pierre sinon, écourtée, déformée, / serait soumise sous le linteau diaphane des épaules / et ne scintillerait comme fourrure fauve /

ni ne déborderait de toutes ses limites / comme une étoile : car il n’y est de point / qui ne te voie. Tu dois changer ta vie.

 [5]

(...) car Il n’y est de point (ou de lieu) qui ne te voie. Tu dois changer ta vie : Il s’agit d’une injonction éthique absolue. C’est la forme fondamentale de l’appel à tous et à personne qui

« s’adresse certes sans ambiguïté à un destinataire déterminé, mais interpelle aussi tous les autres à coté de lui. Quand on se laisse imprégner sans se défendre on fait l’expérience de la rencontre avec le sublime comme s’il nous était personnellement destiné. »
 [6]

Mais pourquoi un poème ? Chaque mot de compte dans l’ explication qu’il nous délivre :

« Si l’approche par un texte poétique semble convenir, c’est - outre le fait que je lui emprunté le titre de ce livre - parce que ce type de texte, en raison de son appartenance au champ artistique, court moins le risque de provoquer des réflexes anti-autoritaires qui s’installent aujourd’hui de manière quasi compulsive lorsqu’on entre ne contact avec la parole dogmatique ou avec ce qui a été dit de l’altitude - “mais que signifie l’altitude !” C’est à l’aune de la création esthétique, et d’elle seule, que nous avons appris à nous exposer à une forme d’autorité qui ne nous mette pas en esclavage, à une expérience non répressive de la différence hiérarchique. L’oeuvre d’art peut même, à nous les défroqués de la forme, "dire" encore quelque chose, parce qu’elle n’incarne manifestement pas l’intention de nous étouffer. “La poésie ne s’impose plus, elle s’expose" [7]. Ce qui s’expose soi-même et a fait ses preuves dans l’épreuve acquiert une autorité dénuée d’arrogance. (...) Le poème de Rilke sur le torse se prête singulièrement à poser la question de la source d’autorité, parce qu’il représente en soi-même une expérimentation sur le se-laisser-dire-quelque-chose. »
 [8]

Cap donc sur cet impossible que nous montre le poème, investi d’une autorité dont la tonalité est incontestablement nietzschéenne, vers une autorité qui ne nous mette pas en esclavage et dénuée d’arrogance.

C’est la pierre nous parle et qui nous dit : "Tu dois changer ta vie !" Cette complicité de l’objet parlant et de la poésie de Rilke n’est pas sans lien évidemment avec la Dichtung de Heidegger, avec ces objets heideggériens conspirants avec le désir d’une philosophie méditative qui se serait affranchi du scolaire. Mais Sloterdijk corrige et préfère parler plutôt de "légende". A bon entendeur salut ! Tout lecteur comprendra à quelle distance de l’autorité d’un Heidegger, il entend se situer.

Au centre de sa pensée, se trouve ce topos moderne d’une éventuelle source commune de l’autorité philosophique et de l’autorité artistique, de l’éthique et de l’esthétique. C’est ce topos que je crois avoir également relevé chez Stanley Cavell sous le nom de modernisme.

Heidegger écrit :

« le monde est alors ce que l’oeuvre en tant qu’elle est oeuvre, dis-pose » (aufstellt)
 [9]

Il faut aller à la fin du livre pour comprendre que ce qui est reproché à Heidegger. C’est de n’avoir pas saisi cette chute libre du système de l’art vers l’état de rigoureuse autoréférentialité qui se dessinait à son époque. Depuis, la devise de l’art pour l’art est devenue sous nos yeux le concept de the art system for the art system. Mais peut-on en tenir rigueur à Heidegger ?

Le système de l’art a aujourd’hui conquis sans contestation la meilleure place au soleil de la selfishness. Martin Heidegger avait certes enseigné, dans les années 1930 que l’oeuvre d’art dis-posait un monde à l’époque même où commençait la chute de l’art dans la pure autoréférentialité : en vérité, dans le selfish system de l’art post-modernisé, l’oeuvre d’art ne songe pas à dis-poser un monde.Elle se présente plutôt comme un signe du fait qu’elle pro-pose quelque chose qui ne renvoie pas au monde : sa propre ex-position. L’oeuvre d’art à la troisième génération de l’imitation de la selfishness aveugle, a tout, sauf un rapport explicite au monde. Ce qu’elle dis-pose, c’est sa coupure manifeste d’avec tout ce qui se situe à l’extérieur de sa propre sphère. La seule chose qu’elle sache du monde, c’est qu’il y a là-bas des gens pleins de nostalgie des évènements chargés de signification et de transcendance. Elle mise sur le fait que beaucoup d’entre eux sont prêts à satisfaire leur nostalgie dans l’hermétique vide des oeuvres autoréférentielles, dans la tautologie des expositions autoréférentielles et dans le triomphalisme des constructions de musées autoréférentiels. Comme toute pseudo-religion, elle spécule aussi sur la transcendance, sans perdre de vue ne fût-ce qu’une seconde ses centres d’intérêt dans le monde.
 [10]

Heidegger donc en faux enseignant contre la modernité. Mais il y en tant d’autres !

Difficile de ne pas succomber à la prose de Sloterdijk que je ne résiste pas à citer, ici, lorsqu’il nous parle de la triple collusion de la pseudo-religion, de l’art et de la richesse sans limite :

« Les commissaires qui organisent des expositions autoréferentielles et les artistes qui mènent une action d’autoconservateurs et d’autocollectionneurs sont les seuls qui puissent encore donner des leçons aux acteurs de l’économie spéculative. Leur leçon est la suivante : pour ce qui concerne la selfishness, on ne peut jamais assez loin tant que le public est disposé à réagir à l’art comme à un phénomène - et comment devrait-il réagir autrement, à une époque où n’importe quel surcroît de sens est présenté comme une expérience religieuse ? Tout plaide en faveur de l’idée que le même public réagira aussi à la richesse extrême comme à la transcendance. Il est dès lors facile de prédire l’avenir du système de l’art : il réside dans sa fusion avec le système des plus grandes fortunes. »
 [11]

Si l’art rejoint la spéculation par le détour de la (pseudo)religion, la boucle est bouclée et on comprend mieux pourquoi il a commencé par inscrire son propos en référence à Marx.

Objet - verticalité et faux appels

L’objet de Sloterdijk a sa spécificité, porteur d’une autorité sobre voire silencieuse. Ce sont des choses ambassadrices, comme les artefacts et créatures vivantes chez Rilke qui ne parlent pas.

Seul l’art est capable de nous transmettre une forme de verticalisation dont serait soustraite la dimension ascensionnelle et athlétique. L’art participe de la vie et quand la vie devient l’Être, ce qui est au-delà devient plutôt un en-deça. Comme le dit Nietzsche, dans son combat contre la culture :

« Il est des moments (Augenblicke), comme des étincelles du plus clair et du plus adorable des feux), à la lumière desquelles nous ne comprenons plus le mot "moi" (ich). Il y au-delà (jenseits) de notre être quelque chose qui dans ces moments devient un en deçà (Diesseits), et c’est pourquoi nous aspirons du plus profond de notre cœur à ces ponts entre ici et là. »
 [12]

La religion, quant à elle, n’aura jamais été que le véhicule de l’impératif absolu. Elle est invalidée (quoique toujours sollicitée, comme chez Nietzsche). Reste à comprendre cette "exigence excessive". D’où vient-elle ?Qui peut la comprendre ? Quelles théories ? Le secours ne vient pas des des théories modernisantes de l’art. à commencer par Wittgenstein en "sécessionniste" de la culture, calquant le jeu des jeux de langage sur de très anciennes pratiques monacales. Le décalage de l’expérience du sublime de l’éthique vers l’esthétique est symptôme de procastrination. Sloterdijk écrit sur Wittgenstein (et sur Foucault !) des pages si denses que je me promets d’y revenir en posant la question de leur portées critiques. Car Il y a chez Sloterdijk une manière d’exercer la critique, en la portant à l’extrême, tout à fait particulière : un emportement excessif contre l’excès. Rien n’est plus odieux au perfectionnisme de Sloterdijk que toute forme d’exceptionnalisme.

Inhérent à son perfectionnisme est également le discernement de faux-appels au perfectionnement de soi dans des verticalités inversées, acrobatiques et répétitives, tristement hiérarchiques et un brun kafkaïennes. [13]

Pourquoi ? La raison ne tiendrait-elle pas dans le poème de Rilke lui-même ? Dans le fait qu’en tant que source d’un message, il rayonne dans tous les sens. L ’"oubli" pourrait-on dire en terme heideggérien est inscrit depuis le début dans ce poème même de Rilke puisque, déjà, cette voix qu’il entendait était détachée de son origine. Ainsi le poème anticiperait (prophétiserait) le risque d’une interprétation qui à peine engagée serait déjà détachée de son autorité.

C’est le torse de la religion qui nous parle, fragment dans lequel se laisse dire toutes les ascèses de l’Histoire. Laissons-les s’ébruiter nous dit Sloterdijk de manière réjouissante, pour ne pas être dupes des "entraîneurs" de tout type (coach ou guru).

Car il n’y est de point / qui ne te voie. Tu dois changer ta vie.". Il reste à montrer pourquoi la deuxième phrase, dans laquelle il n’y a rien à interpréter, est de loin la plus chargée de secrets. Ce qu’il y a de mystérieux en elle, ce n’est pas seulement le fait que rien ne la prépare, sa soudaineté. ’Tu dois changer ta vie’ - cela semble provenir d’une sphère dans laquelle on ne peut admettre aucune objection. On ne peut décider non plus de quelle position est prononcée, mais sa verticalité absolue ne fait aucun doute. On ne sait pas si ces mots jaillissent tout droit du sol pour me barrer le chemin à la manière d’un pilier, ou s’ils tombent du ciel pour transformer le sol devant moi, si bien que mon pas suivant devrait déjà s’inscrire dans cette vie transformée que l’on réclame. Il ne suffit pas de dire que Rilke, en l’esthétisant, a retransposé l’éthique dans le lapidaire, le cyclopéen, l’antique et le brutal. Il a découvert une pierre qui incarne tout simplement le torse de la ’religion’, de l’éthique, de l’ascèse en général ; une entité qui envoie d’en haut par rayonnement, un appel réduit à un ordre pur : l’instruction inconditionnelle, l’expression, transpercée de lumière de l’Être qui peut être compris et ne s’exprime qu’à l’impératif.

Voir en ligne : Peter Sloterdijk : plaidoyer pour l’ascèse

Notes

[1] Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni (Libella/Maren Sell)

[2] p 14

[3] c’est l’idée d’une religion in progress, que l’on trouve chez William James, une référence au pragmatisme commune à Stanley Cavell que l’on ne s’attendrait peut-être pas à trouver chez lui

[4] http://www.lepoint.fr/grands-entret...

[5] Wir kannten nicht sein unerhörtes Haupt, darin die Augenäpfel reiften. Aber sein Torso glüht noch wie ein Kandelaber, in dem sein Schauen, nur zurückgeschraubt, sich hält und glänzt. Sonst könnte nicht der Bug der Brust dich blenden, und im leisen Drehen der Lenden könnte nicht ein Lächeln gehen zu jener Mitte, die die Zeugung trug. Sonst stünde dieser Stein enstellt und kurz unter der Shultern durchsichtigem Sturz und flimmerte nicht so wie Raubtierfelle ; und brächte nicht aus allen seinen Rändern aus wie ein Stern : denn da ist keine Stelle, die dich nicht sieht. Du mußt dein Leben ändern.

[6] p 642

[7] Paul Celan - en français dans le texte

[8] p 43

[9] Martin heidegger - L’origine de l’oeuvre d’art.

[10] p620 - 621

[11] p 622

[12] F. Nietzsche, Schopenhauer éducateur in Considérations inactuelles III et IV, Paris, Gallimard, textes et variantes établis par G. Colli et M. Montinari, 1990

[13] Comme dans cette image en couverture de son livre qui est si parlante.

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