Le Perfectionnisme (philosophique)
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Vers une éthique cinématographique nietzschéenne

Un article D. N. Rodowick

mardi 22 novembre 2011, par Pascal Duval

Dans un excellent article intitulé Ethics in film philosophy, D. N. Rodowick (Harvard University) rapproche la pensée de Deleuze et de Stanley Cavell sur le cinéma à partir de leur commune relation à Nietzsche.

N.D Rodowick commence par expliciter cette vision du cinéma chez Stanley Cavell comme "image en mouvement du scepticisme". Une expression quasiment deleuzienne qu’il explore dans toutes ses implications. En quoi le cinéma chez Cavell le cinéma est-il une expression du scepticisme qui met en "mouvement" le scepticisme ? En quoi tout en étant enfant du sceptisme en "naturalisant" celui-ci, le cinéma offre-t-il la possibilité de le surmonter ? Si comme le disait Deleuze lui-même la philosophie contemporaine vit de l’héritage de Nietzsche, c’est plus d’un Nietzsche qui se partage parmi ses héritiers. Parmi ses héritiers, nous avons déjà évoqué une revendication jumelle entre le Nietzsche émersonnien de Cavell et le Nietzsche plébéien de Deleuze. C’est à une telle idée que se rattache cette double analyse du scepticisme chez Cavell et du nihilisme deleuzien du point de vue cette fois d’une éthique cinématographique nietzschéenne .

Voici le début du passage sur Stanley Cavell. La version anglaise complète est à http://isites.harvard.edu/fs/docs/icb.topic242308.files/RodowickETHICSweb.pdf


Stanley Cavell- scepticisme et perfectionnisme moral

Deux idées principales unifient les écrits Cavell sur le cinéma et la philosophie. Ce sont moins des idées distinctes que des répétitions d’un même problème éthique qui se succèdent plus ou moins chronologiquement. Familiers à tout lecteur sérieux des travaux de Cavell sont la confrontation philosophique avec le scepticisme et le concept de perfectionnisme moral.

image en mouvement du scepticisme

Pourquoi le cinéma est-il aussi important en tant que compagnon ou exemple d’une confrontation avec le scepticisme ? Une clé réside dans le titre d’un important essai de Cavell intitulé « What Photography Calls Thinking ?" [1]Qu’est-ce que cela signifie de dire que les images ou l’art pensent, ou qu’ils répondent à des problèmes philosophiques dans leur propre mode ou style de pensée ? Dans sa première phase, la philosophie du film de Cavell (autour notamment de la publication de "The World Viewed") apporte à cette question des réponses ontologiques et épistémologiques. Selon Cavell, une ontologie du film consiste moins à caractériser un medium qu’à comprendre comment nos modes courants d’être et de se rapporter au monde sont en eux-mêmes « cinématographiques ». Dans sa condition même de présentation et de perception, le cinéma exprime le scepticisme en tant que prise de conscience "de la distance humaine au monde, ou d’un retrait du monde, que la philosophie interprète comme une limitation de nos capacités de connaissance. . . . C’est un thème central à The World viewed que l’avènement de la photographie exprime cette distance comme le destin moderne de se relier au monde en le voyant, ou en prenant des vues, tout en étant absent."(Cavell 1985 : 116-117).

Dans un sens, en donnant l’impression que tout ce que nous pouvons connaître du monde sont nos seules des perceptions, le film "incarne" [2] l’attitude moderne sceptique. Le film répond à un désir spécicifique et profond : voir le monde tel qu’il est ou a été, mais de façon anonyme et invisible. Ce sentiment d’invisibilité, dans lequel le monde nous fait écran autant que nous y faisons écran, est chez Cavell "une expression moderne de la vie privée ou de l’anonymat. C’est comme si la projection dans le monde était une explication de l’inexplicable et de notre incapacité à savoir. L’explication ne réside pas tant dans le fait que le monde nous dépasse, que dans le fait que nous en sommes délogés, placés à distance de lui. L’écran va au-delà de notre distance fixe, il fait que le déplacement apparaisse comme notre condition naturelle »(Cavell 1979 : 40-41). Ici, l’écran, ne fonctionne ni comme medium ni comme dispositif, mais plutôt comme une barrière autant conceptuelle que physique - il s’agit d’une situation philosophique incarnée dans la photographie et le film lui-même incluant notre ontologie présente (mais peut-être passagère) : celle d’un moi séparé du monde par la fenêtre de la perception. L’histoire du scepticisme est complexe cependant, et ce désir est également désir de maintenir ou de reprendre contact avec ce monde à travers nos perceptions de celui-ci. Notre sentiment est que notre emprise sur le monde a été confinée à nos perceptions de celui-ci ; aussi avons-nous commencé à inventer des machines pour percevoir le monde dans son ensemble.

Si le cinéma présente « une image en mouvement du scepticisme", il n’est ni l’illustration ni l’ analogue de l’attitude sceptique. Le cinéma exprime plutôt à la fois le problème et la possibilité de son dépassement. La qualité de « mouvement » dans cette image philosophique est temporelle ou historique, dans un sens précis. Dans sa situation de projection et de rencontre du monde, le cinéma présente le dilemme historique de la philosophie (le scepticisme de "disjonction perceptuelle" [3] du monde) comme passé, tandis qu’elle oriente le sujet moderne vers un avenir possible. Si, comme Cavell le soutient, la réalité que le film présente devant nous est celle de notre propre condition perceptuelle [4], alors il ouvre la possibilité d’être à nouveau présent ou de recouvrer le chemin de notre présence à nous-mêmes. (En effet l’examen de la relation entre le cinéma et le destin du scepticisme chez Cavell permettra de mettre en relief l’éthique cinématographique deleuzienne comme foi en ce monde-ci [5] et ses possibilités de changement). Pour ces raisons, le film peut être dit d’emblée "emblème du scepticisme en déclin". Le cinéma se lève là où la philosophie s’endort, et c’est pourquoi le cinéma à la fois présente et répond à l’attitude sceptique - La réalisation presque parfaite de la perception sceptique devenant un moyen, paradoxalement, de nous reconnecter avec le monde et affirmer sa présence indépassable.

Le perfectionnisme moral émersonien

La caractérisation ontologique de Cavell du cinéma au début des années soixante-dix est déjà une éthique en tant qu’expression de notre sens moderne du soi divisé et retiré du monde, et des autres esprits, par l’écran de la perception. Dans les grands oeuvres citées dans "Cities of Words",la temporalité de cette condition épistémologique est reconsidérée comme une question d’évaluation esthétique et éthique. Le concept clé ici est ce que Cavell appelle le perfectionnisme moral en tant qu’expression non-téléologique d’une volonté de changement ou de devenir, souvent précipitée par un sentiment de crise existentielle.

Ce tournant vers des problèmes plus explicitement éthiques ou moraux est une extension et un approfondissement du cinéma comme illustration de la condition subjective de la modernité en tant qu’elle est elle-même suspendue entre un domaine mondain ou épistémologique et un domaine moral. Dans les deux cas, le cinéma se confronte au problème du scepticisme. Dans le premier cas, c’est une déception épistémologique provenant de que nous sommes déconnectés du monde par notre propre subjectivité - tout ce que nous pouvons connaître du monde se situant derrière l’écran de notre conscience. La seconde répond à une déception morale quant à l’état du monde ou avec mon mode d’existence actuel. Cette division n’est pas seulement formelle, elle est aussi temporelle. Comme Kant a posé le problème, le domaine de compréhension, de la connaissance des objets et de leurs lois causales, circonscrivent l’attitude scientifique moderne, dont la formidable puissance dérive de la prise en compte temps comme une variable indépendante. Ce qui est inconnu dans le monde naturel ne pouvait se faire connaître grâce aux pouvoirs du raisonnement causal, dès lors que les règles pouvaient changer au cours du temps. Le problème qui a provoqué une telle solution chez Kant était que la raison intemporelle était en conflit avec la liberté morale. Être humain, c’est faire l’expérience du changement. Comment alors la philosophie pourrait-elle caractériser l’humanité à la fois comme objet de compréhension et de la raison, comme sujet à la fois soumis aux relations causales et doué d’une liberté morale ? Étant donné que comme créatures matérielles, nous sommes dans la servitude du monde empirique et ses lois de causalité, la tâche de la philosophie est d’expliquer comment nous sommes également libres de faire l’expérience et d’anticiper le changement en projetant nos existences futures.

Selon Cavell, le perfectionnisme moral nous mène du scepticisme aux possibilités de changement humain, jusqu’au problème moral plus profond de l’évaluation de notre mode d’existence contemporaine, le transcendant en vue d’une une vie meilleure et à venir. Dans la première étape, le problème est de surmonter mon désespoir moral qui est de jamais connaître le monde, dans le second, mon désespoir est de ne pouvoir le changer, ni de me changer. Ainsi, l’intérêt de Cavell pour Emerson (ainsi que Wittgenstein, Nietzsche, Freud) est de guérir cette faille propre à la philosophie comme en témoigne la déception de Wittgenstein avec toute connaissance incapable de nous rendre meilleurs ou de nous apporter la paix. De la même manière, le perfectionnisme moral commence avec ce sentiment éthique de déception et d’inquiétude ontologique, rattrapant le sujet moderne dans un désir d’auto-transformation dont la temporalité est celle d’un devenir sans finalité.


Voir en ligne : Ethics in film philosophy (Cavell, Deleuze, Levinas)

Notes

[1] "Qu’est-ce la photographie appelle pensée ?"

[2] NdT embodies

[3] NdT perceptual disjunction

[4] NdT perceptual condition

[5] NdT dans le fil par conséquent d’une crique nietzschéenne des arrières-mondes

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