Le Perfectionnisme (philosophique)
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Langage privé chez Wittgenstein et "signification" chez Husserl

Un exemple d’intimité distante

samedi 29 août 2009, par Pascal Duval

Cet article fait suite à une intervention du mois de mars 2009 à Paris 1 sur le meinen chez Wittgenstein, (meinen qui était traduit par « vouloir-dire ») où j’ai été frappé par le caractère tantôt d’ « indétermination » tantôt de « pré-determination » qui hésitait autour de ce meinen, puis d’en entendre parler en dernière partie d’exposé par un appel en terme de « voix » chez Stanley Cavell tout autant que par les questions soulevées, du type « quelle serait la position de Derrida dans ce débat ? ».

Entre le dit "argument du langage privé" chez Wittgenstein [1] tel que Cavell le reprend dans le chapitre clôturant la deuxième partie des voix de la raison et tout le passage sur l’expressivité d’une « vie solitaire de l’âme » développée dans les recherches logiques de Husserl reprise entièrement par Derrida dans la voix et le phénomène [2], le parallèle apparaîtra frappant à établir.

Cavell et Derrida vont-ils entendre la même chose par "Signification" et "Meaning" ? Cavell en héritier de Wittgenstein, Derrida en héritier de Husserl : cela passe au moins par un dénominateur commmun qui est la langue allemande.

Derrida et Husserl

Faisant état d’une différence conceptuelle chez Husserl dans le signe (Zeichen) entre l’expression (Ausdruck) et l’indice (Anzeichen), Derrida note qu’elle passe par la présence ou l’absence de Bedeutung (ou Sinn) qu’il sera justement difficile de traduire en français par signification. Ce n’est pas, en effet, que l’indice serait, comme tel, « sans signification » comme on serait tenter de traduire Husserl qui dit bedeutunglos (ou sinnlos). Cela ne veut pas dire que l’indice serait un « signe non signifiant » mais qu’il n’est pas dans un rapport d’expressivité avec « l’idéalité » de sa Bedeutung, au contraire de l’expression dont l’expressivité comporte, note Derrida (il est important de le remarquer car c’est une première insistance de la voix dont il ne sera pas facile de se débarasser) « un lien irréductible avec le discours parlé (Rede) » .

Dans ce sens :l’indice est la région du signe qui ne « veut rien dire » parce que il ne « veut rien dire » et « ne veut rien dire » (et cela quand bien même il serait linguistique). L’indice n’exprime pas, il manque non pas de Bedeutung mais de ce que Derrida trouve dans un équivalent en anglais : meaning.

Meaning effectivement c’est « exprimer », « vouloir-dire » (mot valise qui évoque bien ce transport d’un sens avec son signe), à la différence d’un simple « faire-signe » (autre mot valise qui n’est pas chez Derrida mais qui nous semble assez bien traduire ce simple renvoi de l’Anzeichensein de l’indice). Meaning, renvoie à la sphère pure de l’expression. Meaning c’est aussi le sens. Au total le meaning, c’est la signifiance. On pourra dire par exemple que l’indice ne possède pas de « meaning » au sens où il n’exprime pas son sens (ce qui ne signifie pas qu’il n’en ait pas), tandis que l’expression, elle, possède un meaning, de part en part, sans reste..

C’est bien ce "sans reste" qui pose problème. La différence, en effet, (ou plutôt le motif de cette différence qui fait que la réflexion est amenée à poursuivre sans cesse les traces de l’indice à l’intérieur de l’expression pour isoler une signifiance) ne va pas de soi et c’est bien ce problème que s’attache à mettre en exergue Derrida chez Husserl. D’abord, parce qu’il y a en fait (si ce n’est « en droit ») intrication intime, entrelacement de la couche expressive et de la couche indicative. Ensuite parce que c’est un entrelacement d’ailleurs qui comporte une asymétrie : si toute expression est prise dans un processus indicatif, l’inverse n’est pas vrai.

Il va donc falloir en dépit de cet enchevêtrement retrouver dit Derrida une situation phénoménologique particulière où trouver « la pureté inentamée de l’expression » : celle qui se livre d’un dans un discours monologué (et auquel il consacre tout un chapitre intitulé le « vouloir-dire comme soliloque ») non sans avoir noté au passage ce paradoxe, :

« le vouloir-dire n’isolerait la pureté concentrée de son ex-pressivité qu’au moment où serait suspendu le rapport à un certain dehors » .

Ce que va entreprendre Derrida c’est de suivre au plus près le projet chez Husserl d’une « distinction d’essence » à l’intérieur de la question du langage comme constitutif de la phénoménologie elle-même. C’est toute l’originalité de son questionnement qu’il résume d’ailleurs lui-même parfaitement :

« Est-ce que la nécessité phénoménologique, la rigueur et la subtilité de l’analyse husserlienne, les exigences auxquelles elle répond et auxquelles nous devons d’abord faire droit, ne dissimulent pas néanmoins une présupposition dogmatique ou spéculative qui certes, ne retiendrait pas la critique phénoménologique hors d’elle-même, ne serait pas un résidu de naïveté inaperçue, mais constituerait la phénoménologie en son dedans, dans son projet critique et dans la valeur institutrice de ses propres prémisses : précisément dans ce qu’elle reconnaîtra bientôt comme la source et le garant de toute valeur, le « principe des principes », à savoir l’évidence donatrice le présence ou la présence du sens à une intuition pleine et originaire. En d’autres termes, nous ne nous demanderons pas si tel ou tel héritage métaphysique a pu, ici ou là, limiter la vigilance d’un phénoménologue mais si la forme phénoménologique de cette vigilance n’est pas commandée commandé par la métaphysique elle-même » .

Il s’agit donc de traquer chez Husserl l’appartenance encore « métaphysique » de ses investigations phénoménologiques.

Comme l’a dit Raoul Moati [3] les développements de Derrida restent entièrement tributaires du paradigme husserlien et de ce qu’il appelle sa « terminologie intentionnaliste », l’ensemble de son argumentation glissant du commentaire à l’interprétation se fait dans les mots mêmes de la phénoménologie husserlienne : « intention originaire », « communication », « expression »). Toute une terminologie qu’il subvertit et qui effectivement trouve une origine ou un motif initial, dans la voix et le phénomène, où il forge les armes de sa démarche d’une déconstruction de la métaphysique jusqu’à un point de renversement final où « c’est l’intention vivante, soit le sens de l’énonciation, qui doit être compris comme un moment dérivé de la lisibilité primordiale et indéfinie du texte. » . [4]

Cavell et Wittgenstein

On peut se demander qu’est-ce qui est appelé « texte » et « écriture », ici ; qu’est-ce qui est ainsi sur-déterminé, sur-évalué ou plutôt re-découvert, re-valoriser, demandant à être ré-établi dans sa dignité (contre quoi, contre quelle hégémonie) ? Ce qui est nommé « texte », « signe », ici, marque autrement (re-marque), prolonge l’effet de ce renversement de cette « présence à soi » voulue la plus complètement dans cette « voix solitaire de l’âme » que Derrida poursuit dans les recherches logiques de Husserl).

Au cœur du propos de Derrida dans la voix et le phénomène se trouve cette volonté de poursuivre opiniâtrement cette « extériorité de l’indice à l’expression » moyennant quoi il poursuit un telos métaphysique jusqu’à un point de renversement. Et cela dans des termes qui ne cessent d’éveiller notre attention : la raison, pour ne prendre qu’un exemple, qu’invoque Derrida pour laquelle la contamination dans ce qu’il appelle la « collocution réelle » est inévitable est que l’expression « y indique un contenu à tout jamais dérobé à l’intuition à savoir le vécu d’autrui » (et qu’il va falloir donc, en terme phénoménologique « réduire »). Cette pureté inentamée de l’expression sera à chercher, dit Derrida, dans cette « vie solitaire de l’âme » dans un langage sans communication, « dans une voix absolument basse » .

D’où un rapprochement entre ce que tente Derrida et l’argument (ou chimère, fantasy..) du langage privé chez Wittgenstein, tel que Cavell le présente.

Dans quelle mesure, en effet, le paradoxe minutieusement ménagé par Derrida au cours d’une analyse au plus proche du texte de Husserl n’est pas exactement un paradoxe mais l’indice d’un tout autre type de difficulté beaucoup plus gênante ou abrupte qu’aurait en vue une philosophie du langage ordinaire (développée initiée sous les noms de Cavell Wittgenstein et Austin) ? C’est ce qu’on pourrait, tout à fait légitimement se demander à la lumière des arguments sur « le langage privé » de Wittgenstein que Cavell, a de son coté, commenté dans ce chapitre XIII intitulé « entre reconnaissance et évitement » dans la quatrième partie des voix de la raison consacré au scepticisme et au problème d’autrui, chapitre et dans lequel il en vient à aborder toute cette question du privé, d’autrui, du secret au long, d’une lecture tout aussi minutieuse, mais d’un autre texte : celui des investigations philosophiques de Wittgenstein.

Ce qui apparaît alors, c’est que le « paradoxe de l’expressivité » ainsi formulé chez Derrida, apparaît, du coté d’une philosophie du langage ordinaire chez Cavell, bien plutôt du signal d’une peur de l’inexpressivité ou d’un symptôme d’inexpressivité.

Un rapide aperçu de la leçon que fait Cavell au cours des analyses très serrées des voix de la raison [5] puis relayé par tout un développement passionnant sur l’expression métaphorique qui étendra son explication du langage privé [6] nous en convaincra.

Cavell, dans le premier mouvement y fait état d’une déception à l’égard de notre expression suscitant le souhait (ou un besoin) de la circonvenir.

« Chaque fois que Wittgenstein tente de réaliser la chimère d’un langage privé (the fantasy of a private language), survient un moment où, pour poursuivre la chimère, il lui faut dépasser surmonter l’idée, ou le fait, de l’expressivité du geste par lequel je désigne ou note ce que j’éprouve (the expressiveness of voicing or writing down my experience has to be overcome). »

Et conclue (si tant est qu’il y ait une conclusion ou une immunisation possible de cette chimère) :

« Ainsi la chimère d’un langage privé, sous-jacente au désir de dénier le caractère public du langage, s’avère jusqu’ici chimère ou crainte d’inexpressivité (inexpressiveness) ; une inexpressivité sous le poids de laquelle je me trouve non seulement inconnu, mais impuissant à me faire connaître – ou bien une expressivité (expressiveness) qui affecte ce que j’exprime et le met hors de mon contrôle. » [7]

Conclusion

S’agit-il de reprendre à nouveau frais l’opposition devenue classique depuis la parution du mythe de l’intériorité de Bouveresse avec « d’un coté les évidences muettes de la conscience entendue comme principe de fondation originaire et de l’autre un monde déjà public, et constitué à travers les jeux de langage » ? . Quelque chose de ce type, nous ne pouvons l’ignorer, se perpétue mais sur un autre plan. Cavell/Derrida ? Nous aurions là, effectivement un site extrêmement intéressant de ce frôlement incessant et exaspérant sur des thèmes proches à Derrida et Cavell comme la « présence », la « voix », le « silence », l’ « indécidabilité » et le départ entre des modes de philosopher qui tous deux, à notre avis, ne cessent d’avoir en vue ce que nous le « vouloir-dire ». [8]

Wittgenstein, selon Cavell et tout commentateur après lui l’accordera, ne dit pas comme tel qu’il ne peut pas exister de langage privé. L’argument du langage privé chez Wittgenstein selon Cavell commence au §243 (où des investigations philosophiques (où se finit-il, telle pourrait être la question ?) .

Il faut donc donner ce §243 dans son intégralité :

«  Un homme peut s’encourager, se donner des ordres, s’obéir à lui-même, se blâmer et se punir ; il peut se poser une question et y répondre. Nous pourrions donc imaginer des hommes qui ne parleraient qu’en monologues ; qui accompagnerait leurs activités de soliloques. Un explorateur, qui les observerait et qui épierait leur discours, pourrait réussir à traduire leur langage dans le nôtre. (Ceci lui permettrait de prédire avec exactitude les actions de ces hommes, car il les entendrait également prendre des résolutions et de décisions). Mais ne pourrions-nous pas également imaginer un langage dans lequel une personne pourrait écrire ou exprimer verbalement ses expériences intérieures – ses sentiments, mouvements d’humeurs et le reste – pour son usage privé ? Mais ne faisons-nous pas ainsi dans notre langage ordinaire ? Ce n’est pas là ce que je veux dire. Les mots de ce langage doivent se rapporter à ce qui ne peut-être connu que de la personne qui parle ; à ses sensations intimes, immédiates. Ainsi une autre personne ne saurait comprendre ce langage. »

Il s’agit d’une invention pour rendre compte d’une chimère (fantasy) que dans une certaine mesure l’effort de Wittgenstein échoue à communiquer. Il y a une nécessité à cela. Non pas tant, comme le dit Cavell, parce qu’il nous serait impossible « à proprement parler » de l’imaginer que parce que « lorsque nous essayons d’imaginer cela, nous imaginons autre chose que ce que nous croyons » (when we as it were try to imagine this we are imagining something other than we think). D’où la question de Cavell :

« A quoi bon dans ce cas « essayer » d’ « imaginer » un langage qu’ « une autre personne » « ne puisse pas » « comprendre » ? » [9].

et la réponse qui s’ensuit :

« Bien certainement un tel effort est destiné à éclairer quelque chose du caractère public (publicness) du langage, de la profondeur avec laquelle le langage résulte de notre accord (to which language is agreed in). Je veux dire (I would like to say) : il s’agit par cet effort de libérer la chimère que renferme la négation que le langage soit quelque chose d’essentiellement partagé (its point is to release the fantasy expressed in the denial that language is something essentially shared ). »

Notes

[1] « dit » ou « prétendu » parce qu’il n’est pas du tout sûr dans l’esprit de Cavell que ce qu’élabore ainsi Wittgenstein soit un argument, en un mot qu’il soit destiné à répondre, ou à alimenter un quelconque problème philosophique. Sa fonction étant tout autre (Cavell l’appelle d’ailleurs la chimère (ou fantasy en anglais) )

[2] mais aussi dans un article de 1967 intitulé Forme et vouloir-dire

[3] « De part en part, la démarche derridienne paraît rester tributaire du paradigme phénoménologique husserlien qu’elle retourne et subvertit mais duquel elle paraît ne jamais sortir véritablement, et ceci jusque dans la critique d’une communication expressive (et non indicative/indirecte), qu’elle reprend directement au Recherches logiques de Husserl. (...) Derrida voit à l’œuvre dans la communication, l’expression d’un vouloir-dire, dont Husserl a toujours nié la possibilité (…). Derrida joue Husserl contre lui-même, sur ce point, et défend à son tour une théorie indicielle, médiatisée, différée de la communication contre toute forme d’intentionnalisme communicationnel ».

[4] et encore : « C’est la présence qui résulte de la trace et non l’écriture qui aurait pour tâche de représenter une présence prétendument originaire.(…). L’écriture pèse sur le fonctionnement du langage de sorte que la parole intentionnelle dérive de la textualité et non plus l’inverse. (…) Ainsi le vouloir-dire d’une énonciation se révèle ne jamais pouvoir être stabilisé dans l’élément de la communication, tant les signes répétables (dans une relecture ou une réécriture) peuvent activer de nouveaux sens par leur aptitude itérative. (…) La présence intentionnelle ne parvient jamais à coïncider, à s’accrocher définitivement aux signes, sinon dans la précarité d’une énonciation impuissante à imposer l’hégémonie de sa volonté animatrice, autrement que dans l’illusion métaphysique d’une présence éternellement continuée à elle-même capable de surmonter les affres de la graphie. »

[5] entre la page 497 et 507 de sa traduction française, pour être précis

[6] jusqu’à la page 532 – 533

[7] ou encore : « J’ai tenté de concevoir la chimère d’un langage privé (the fantasy of a private language) comme tentative d’expliquer, et de préserver, notre séparation (ou partition) (separateness), notre méconnaissance (unknowingness), notre mauvaise volonté (unwillingness) ou incapacité, aussi bien à connaître qu’à nous faire connaître. En conséquence, l’échec de cette chimère signifie qu’il n’y aucune limite assignable (assignable end) à la profondeur que le langage atteint en nous ; et qu’il y a néanmoins pas de limite non plus à notre séparation. »

[8] Je rappellerais juste que la parution de « la voix et le phénomène » de Derrida est contemporain de la rédaction de l’essai de Cavell Must We Mean What We Say ? (traduit par « Dire et vouloir dire »), que Derrida avait eu entre les mains l’essai de Cavell.

[9] Tous ces termes, Cavell les met entre guillemets pour signifier que leur mention même fait à chaque partie du problème

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